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TRIBUNE LIBRE

NDLR. Les vues présentées dans cette rubrique libre ne représentent pas nécessairement celles de la rédaction de la revue Tanbou.

Seuls les Haïtiens peuvent sauver Haïti

C’est encore possible à la condition que nos élites socioéconomiques, politiques et spirituelles s’élèvent à la hauteur de leur mission. La solution gagnant-gagnant est possible. Trois Grandes Leçons à tirer du « Peyi lòk » et du Coronavirus.

—par Gerdès Fleurant, Ph.D., Oungan

Les derniers événements qui ont marqué l’actualité en Haïti ne semblent pas augurer d’une élite ou classe politique assagie. La confusion règne partout dans les esprits. On se contente de constater qu’Haïti est un pays à l’envers où tout se fait, ou ne se fait pas, selon les normes établies. La complexité des relations politiques, socioéconomiques, et spirituelles portent certaines gens à constater que le pays est ingérable, et ainsi à choisir des solutions de fortune qui font échouer les vrais problèmes. Donc il est bon d’attirer l’attention des lettrés de la classe politique sur certains choix qui ne peuvent nous amener nulle part, pour avoir priorisé l’expédient au détriment d’une analyse en profondeur. Le besoin donc, se fait sentir de rectifier le tir, et de prendre une route plus appropriée pour sortir le pays de l’engrenage des révolutions de palais consistant à renverser les gouvernements par la violence.

Pour amener le pays vers la stabilité sociopolitique, conditions sine qua non de tout développement durable et irréversible, on doit se rendre à l’antipode de cette attitude de raidissement personnel et de fausse fierté, une survivance des mauvaises habitudes héritées depuis les temps anciens de la colonie.

Nous avons beaucoup de leçons à tirer du « Peyi lòk » et, maintenant, du Coronavirus, mais nous ne retenons que les trois suivantes dans un effort pour mieux comprendre le fait haïtien dans toutes ses dimensions. Nous préconisons de plus une approche inclusive qui veut qu’un problème soit appréhendé sur le plan socio-structurel, transcendant le particulier, et ciblant le système au lieu d’une personnalité. Finalement, nous insistons sur l’histoire et les racines culturelles comme l‘une des bases de notre assertion que seuls les Haïtiens peuvent sauver Haïti, et qu’une solution gagnant-gagnant est encore possible, mais ce, à la condition que nos élites socioéconomiques, politiques et spirituelles s’élèvent à la hauteur de leur mission.

1. La première leçon à tirer du « Peyi lòk » des sept derniers mois, et maintenant du Coronavirus, véritable « absè sou klou », c’est que dans le chaos, il n’y a pas de gagnant. Tout le monde sort perdant. La nation toute entière dans ses composantes, la paysannerie, les masses urbaines, la classe moyenne consommatrice, les boutiquiers, les « madan sara », l’élite intellectuelle, la bourgeoisie d’affaire, la classe et les élites politiques, la diaspora haïtienne, dévorent tous la vache enragée. Le grand commerce, les manufactures, les hôtels et institutions vivants des activités touristiques sont obligés de licencier leurs employés, de fermer leurs portes, et d’encaisser des pertes s’élevant à plusieurs millions de dollars. On fait marche arrière, et l’on ne sait pas à quels saints se vouer pour sortir de cette ornière. Et pourtant, dans cette cacophonie où le mot de passe ces jours-ci est « la croissance négative », une solution gagnant-gagnant est possible, et seuls les Haïtiens en ont la clef.

Il nous faut d’abord comprendre qu’on ne peut pas résoudre un problème structurel par des solutions ponctuelles. De plus, la politique du chaos, la tendance au chambardement à laquelle on a assisté durant ces derniers mois s’est révélée historiquement funeste pour nous tous. Ainsi, la leçon pour nos élites à apprendre, c’est qu’à condition qu’elles s’élèvent à la hauteur de leur mission, et acceptent de divorcer avec les mauvaises habitudes acquises au cours de notre histoire, nous sommes tous condamnés à revivre encore et encore ce mauvais temps que nous confrontons actuellement. Il suffit donc seulement de la retenir, cette leçon, afin d’appliquer la méthode inclusive qui est à l’antipode de la politique du chaos, et qui veut que tout le monde mette les mains dans la patte. Ceci veut dire aussi que nos élites politiques se doivent de transcender l’orgueil endémique qui nous empêche de regarder ensemble dans la même direction.

La méthode inclusive veut dire, finalement, qu’on doit s’éduquer pour s’élever à la hauteur et d’admettre ce qui est bien chez le rival, quand cela est dans l’intérêt de toute la nation. Transcender la tendance à ne voir que le mauvais côté de l’autre est l’un des pas géants vers l’application de la méthode inclusive qui commande une vue d’ensemble afin de se situer, de s’orienter, face aux difficultés inhérentes à notre situation historique.

La solution qui émerge de cette première leçon, c’est qu’il faut un moratoire, une TRÊVE, qui garantisse un climat de sécurité sociale comme un premier pas vers un DIALOGUE inclusif, dénoué de toutes fausse fierté, mais imprégné de l’AMOUR du PAYS et du genre humain. Un DIALOGUE MANCHE LONGUE, doublé de la détermination de résoudre les problèmes de TOUS LES HAÏTIENS, sans distinction de rang, de classe, de genre, de style de vie, de couleur de la peau ou de lieu de résidence. C’est difficile, mais c’est possible, et de cette façon TOUT LE MONDE SORT GAGNANT.

De la chute de la dictature en 1986 à nos jours nous avons raté plusieurs occasions. L’exemple le plus frappant est le rendez-vous raté du 1er Janvier 2004, où des milliers d’amis, d’alliés et de compatriotes s’apprêtaient à rentrer en pèlerinage au pays pour commémorer les deux cents ans d’indépendance d’Haïti, la terre de la liberté de tous les opprimés de la planète. Donc aujourd’hui, ne ratons pas cette chance inouïe de nous mettre les têtes ensemble pour affronter le COVID-19 qui, attaquant tout le monde indistinctement, démontre clairement la faiblesse de la pensée de classe et des distinctions vides de sens. Le dialogue, la paix, et la pensée combitique, comme nous le conseille Mme Odette Roy Fombrun depuis plus de quarante ans, sont à notre portée. À nous donc d’en tirer le sens et d’en saisir le moment.

2. La deuxième leçon à tirer du « Peyi lòk », c’est qu’au cours de l’histoire de la république d’Haïti durant les 216 ans de son existence, le comportement de la classe politique n’a pas varié. On a priorisé l’expédient au détriment de la vue d’ensemble qui demande une analyse en profondeur. On continue à faire les choses de la même façon oubliant ou ne sachant pas que les mêmes causes dans les mêmes conditions produisent les mêmes effets. Oubliant que la politique de blâme, rendant tel ou tel président responsable de tous les maux du pays, est l’un des accrocs majeurs qui enveniment le pays. Oubliant que le rôle de l’État est de servir d’arbitre pour que les forces productives de la société civile puissent s’épanouir, afin de propulser la nation vers un développement durable et irréversible. Le chef d’État, certes, est responsable de la bonne marche de la nation, mais de s’amuser à cibler un tel fonctionnaire et de le rendre personnellement responsable des déboires du pays, d’en faire un bouc émissaire, c’est justement la recette qui a toujours sonné le glas annonçant le désastre.

La solution qui émerge de cette 2è leçon, c’est qu’il nous faut repenser notre système d’éducation, d’en faire un instrument efficace, afin qu’il serve à former des citoyens/citoyennes imprégnés des notions d’histoire, de science et d’objectivité pour ne plus tomber dans le piège de particulariser ce qui est structurel. Le comportement de la classe politique ne changera pas tout autant que nous ne refassions notre système éducationnel à la mesure de notre histoire, nos racines culturelles, notre tradition spirituelle et nos aspiration de peuple.

Il faut résister à la tentation de particulariser un problème structurel qui dure depuis 216 ans, et auquel on a appliqué la même solution. Cette politique de blâme est une accumulation d’excuses pour éviter de confronter les vrais problèmes, et d’y trouver des solutions nouvelles et inédites que seule une analyse profonde et sérieuse puisse révéler. Circonscrites, certes, dans le contexte géopolitique du moment, les solutions aux problèmes pour sauver Haïti doivent être endogènes, car seuls les Haïtiens sont capables, et ont pour devoir de les débusquer.

Il nous faut résister à la tentation de la course au pouvoir. Pouvoir pour qui et pour faire quoi ? Nous devons penser service au lieu de pouvoir. Nos politiciens doivent devenir des serviteurs, et non des chefs. Finie cette question de chef au pouvoir. On est de service ! Et, la seule façon de se mettre en posture de service, c’est de se présenter aux élections.

Je l’ai écrit dans un article publié en 2006, quelques 14 ans déjà que, bien que les chefs de gouvernements d’Haïti soient rarement en odeur de sainteté, le poids de l’opposition pèse lourdement dans la balance des déboires du pays. Les élites politiques, l’opposition en particulier, se sont toujours engagées dans une lutte autodestructive dont elles ignorent ou font fi des conséquences et pour elles-mêmes et pour la nation toute entière. Le salaire de cette politique de courte vue qui consiste à chasser l’incombant avant la fin de son mandat, c’est l’état piteux et déplorable actuel du pays. Une révolution, ce n’est pas de briser l’infrastructure, mais de créer une nouvelle structure mue par la volonté de faire les choses autrement.

Ici, la notion de temps devient donc un élément primordial. Le changement structurel prend du temps. Briser c’est facile et peut se faire en un clin d’œil. Mais construire demande de la patience pour planifier, étudier, jauger, et exécuter. Cela se fait souvent sur plusieurs générations. Seuls les gens animés de la volonté de bien faire, de faire les choses autrement pour le bien-être de tous, peuvent s’élever à cette hauteur de patriotisme et de grandeur d’âme. L’intérêt national, c’est le carrefour où les élites politiques doivent se donner rendez-vous pour sauver Haïti. Le mot est fort et frôle la démence, et pourtant, c’est possible quand on se souvient du sacrifice énorme de ces hommes et femmes qui ont « embrassé corps-à-corps le trépas » pour nous léguer ce beau coin de terre auquel ils ont donné le nom d’Haïti, terre montagneuse, mais surtout terre où habitent des hommes et des femmes libres à la tête altière et hauts les fronts. La tête altière et hauts les fronts requiert un comportement éthique à nul autre pareil. C’est encore à ce carrefour que les élites politiques du pays doivent se donner rendez-vous. Il y va de l’intérêt personnel et national en appliquant cette formule, car ce faisant on épouse une proposition où tout le monde sort gagnant. Tous ceux-là qui se lancent dans la course politique ont pour devoir de se demander s’ils sont animés de la passion d’émuler les fondateurs et fondatrices de la nation qui ont sublimé leurs intérêts personnels à la survie collective. S’ils sont capables et disposés à mettre de côté leurs intérêts personnels pour se concentrer uniquement à la réhabilitation nationale.

Pour ce, il nous faudra cultiver au plus haut degré l’éthique du service désintéressé dont la joie surpasse maints plaisirs et avantages passagers qui souvent entrainent sur la voie de la déchéance culturelle, morale et spirituelle. Un beau pays comme Haïti, peuplé de gens de bien, le mérite. Et c’est le moindre que nous puissions lui offrir.

Finalement, il est bon de nous rappeler, qu’une opposition aveugle qui veut gagner à tout prix doit se souvenir que sa victoire sera toujours à la Pyrrhus, car les partisans du vaincu reviendront à la charge, les règles du jeu voulant qu’on se remplace par une violence tout aussi aveugle. L’affaire d’une nation n’est pas un jeu, quand bien même on parle de « jeu politique », c’est une affaire sérieuse qui commande la plus haute éthique qu’on acquiert qu’après une longue pratique de service et une discipline de fer dont nos ancêtres ont fait montre.

3. La troisième leçon apprise du « Peyi lòk », exacerbé par le Coronavirus, c’est la mise en question de l’exclusion. Beaucoup de gens sont finalement sur le point d’identifier leurs vrais ennemis, et ne sont plus disposés à suivre n’importe qui dans n’importe quelle condition ni direction. C’est aussi la fin du « business as usual », où le gouvernement se concentre sur les affaires administratives dans « la république de Port-au-Prince » sans se soucier du reste du « pays en dehors ». Aucun gouvernement ne peut plus se payer le luxe de ne pas se pencher sur les conditions matérielles dans lesquelles vivent la grande masse des Haïtiens. Nul gouvernement ne pourra plus passer outre des problèmes de la grande masse, et ne pas s’évertuer et s’appliquer pour y trouver des solutions acceptables et concrètes, bonnes pour tous.

Nombreux sont ceux qui commencent à voir au-delà des personnalités pour cibler le système qui les a opprimés depuis 216 ans, et ils réclament son remplacement par un autre système qui répond à leurs intérêts aussi bien qu’aux intérêts de toute la nation. Ils veulent une solution inclusive qui transcende les intérêts particuliers pour donner naissance à une structure bénéficiant tout le monde. N’est-il pas temps pour la classe politique d’emboiter le pas et de se ranger aux côtés de ceux-là qui portent le gros du fardeau ? N’est-il pas temps pour ceux qui veulent nous diriger de se familiariser avec le chemin que nous tous, en tant que peuple, devons parcourir pour sortir le pays du chaos ? N’est-il pas temps pour rompre avec la politique de blâme et de fausses accusations pour se pencher sur les vraies solutions qui forcement priorisent l’inclusion alliée à la connaissance et à la science, afin de déboucher sur la réhabilitation sociale, économique, politique, culturelle, et spirituelle ?

L’un des vrais ennemis d’un pays tel qu’Haïti, c’est l’ignorance sous toutes ses formes. Il faut donc s’atteler à la tâche de l’éducation universelle tout en s’éduquant soi-même dans l’action concrète afin de bâtir une structure solide sur le roc de la science et de l’expérience en mettant les mains dans la patte. Il faut résister à la tentation de blâmer tel ou tel président qui à un moment donné de l’histoire ne fait qu’occuper le fauteuil présidentiel, et souvent inconsciemment, car très peu de nos élus ont eu la conscience de leur responsabilité, le haut sens du devoir qui devrait transcender leur orgueil et leurs intérêts personnels ou de groupes, un fait qui aurait dû les mettre à l’abri de toute tentation dictatoriale. Et, l’opposition traditionnelle ne fait pas grande chose non plus pour aider à améliorer la situation. Quand une question au cours des ans reste sans réponse, c’est le moment de questionner la question.

Pour conclure, parlons un peu de l’un des atouts d’Haïti.

Quand en août 1999 j’ai été invité comme intervenant principal à parler au nom de la Diaspora lors de la Première Semaine de la Diaspora Haïtienne organisée à Port-au-Prince par le Ministère des Haïtiens Vivants à l’Étranger sous le haut patronage du gouvernement d’alors, j’ai insisté sur le rôle incontournable que nos compatriotes vivants à l’étranger doivent jouer dans la réhabilitation du pays. J’ai fait ressortir le lien organique qui existe entre les Haïtiens de la mère-patrie et les compatriotes éparpillés à travers le monde.

J’ai surtout fait une mise en garde, à savoir que notre séjour à l’étranger et notre apprentissage dans les grandes instances des pays dits avancés nous commandent une certaine humilité, en vue d’un retour au pays mieux équipés, certes, mais sans arrogance. J’ai de plus insisté sur le fait que quel que soit le haut degré que l’on puisse atteindre à l’étranger dans une carrière professionnelle, on se sent toujours entaché par le drame du pays. On finit par se rendre compte que la lutte pour la survie d’Haïti ne saurait être seulement une affaire de réussite personnelle, mais une bataille collective et gigantesque dont l’issue dépend de la détermination des élites à se réconcilier, et de se rassembler autour d’un programme de développement socioéconomique, culturel, et spirituel.

Il nous incombe tous de nous jeter dans la bataille pour sauver Haïti. Le mot est fort et frôle la démence, il faut bien le redire, mais à bien voir les choses, à la lumière d’un regard patriotique et désintéressé, on finit par se rendre compte qu’à ce carrefour, nous n’avons plus le luxe de penser et d’agir autrement. La patrie est en danger, et nous devons tous nous rendre à nos postes, non pour nous détruire mutuellement, mais pour nous, les élites de ce pays, de nous élever à la hauteur de notre mission, afin d’identifier l’ennemi commun qui est l’ignorance de notre histoire, de nos racines culturelles, de notre rôle et statut de nation phare dans le monde.

Donc, pour avancer ensemble nous devons penser partenariat avec notre diaspora, et cela implique le plus grand respect de la personne humaine. L’état inquiétant et déplorable de nos relations socio-économiques, culturelles et spirituelles, de l’infrastructure dégradante du pays nous oblige à rechercher des solutions durables, bonnes pour tous, élites, classes moyennes, paysannerie, les masses prolétariennes, la diaspora. Solutions durables bonnes pour les Haïtiens vivants tant à l’étranger que dans la mère-patrie.

Nous devons finalement penser partenariat aussi avec les vrais amis d’Haïti, car nous ne pouvons pas tout seuls relever le pays de ses déboires. Et, la vérité historique, c’est que très peu de pays dans le monde aient pu sortir d’une mauvaise passe sans la solidarité internationale. Le « Peyi lòk » et le Coronavirus représentent un défi pour nous tous Haïtiens, mais un défi en deux mouvements et en deux temps. Le monde, et nous avec le monde parviendrons à maitriser ce fléau, mais il nous restera encore le défi du vivre ensemble. C’est pour nous une opportunité de faire notre examen de conscience, et de nous élever à la hauteur de notre mission.

Donc, ne l’oublions pas : seuls les Haïtiens peuvent sauver HAÏTI, et la solution gagnant-gagnant est possible.

(29 mars 2020, Fort Lauderdale, Florida)

—Gerdès Fleurant, Ph.D. Oungan Asogwe, Ethnomusicologue, Professeur émérite, Wellesley College, Co-fondateur, Projet Gawou Ginou, Mirebalais, Haïti, e-mail : gerdes@bellsouth.net

Remarques du Rédacteur en chef

Nous nous retrouvons dans beaucoup des points de l’appel du Professeur Gerdès Fleurant, mais nous regrettons qu’il n’assigne la mission de s’engager pour changer le pays qu’aux seules « élites socioéconomiques, politiques et spirituelles », alors que d’un autre côté, il appelle pour un « un DIALOGUE MANCHE LONGUE, doublé de la détermination de résoudre les problèmes de TOUS LES HAÏTIENS, sans distinction de rang, de classe, de genre, de style de vie, de couleur de la peau ou de lieu de résidence ». Nous ne voyons pas comment un vrai « dialogue » serait possible, s’il est à priori attribué aux seules élites politiques la mission de changer le pays pour le meilleur.

L’ayant connu personnellement et connaissant son respect pour les paysans et les gens humbles, je doute que ce soit sa véritable opinion, en tout cas le texte laisse cette impression.

La « méthode inclusive [où] tout le monde sort gagnant » qu’il préconise est bien judicieuse, mais malheureusement, l’exclusion et l’ostracisme dont est victime la majorité de la population ne viennent pas d’elle, mais de ceux-là qui ont tout intérêt à exclure, exploiter et opprimer les autres.

En outre, nous sommes entièrement d’accord avec le Professeur Fleurant quand il dit que « les élites politiques, l’opposition en particulier, se sont toujours engagées dans une lutte autodestructive dont elles ignorent ou font fi des conséquences et pour elles-mêmes et pour la nation toute entière » ; mais, même si la phrase qui vient après, à savoir que « le salaire de cette politique de courte vue qui consiste à chasser l’incombant avant la fin de son mandat, c’est l’état piteux et déplorable actuel du pays » est vraie et vérifiée dans toute l’histoire d’Haïti, comme on l’a vu dans les cas de Dumarsais Estimé en 1950 et de Jean-Bertrand Aristide en 2004 où un gouvernement légitime a été renversé par des moyens non démocratiques, il y a d’autres situations où l’action décisive de l’opposition est fort appropriée et nécessaire, par exemple dans le renversement d’Élie Lescot en 1946 ou de celui de Jean-Claude Duvalier en 1986. La mobilisation de la rue et la demande par l’opposition de la démission du gouvernement illégitime de Jovenel Moïse d’aujourd’hui tombent dans cette catégorie.

Ces remarques étant formulées, nous publions avec plaisir l’appel du Professeur Gerdès Fleurant parce que nous soutenons non seulement son précepte endogène que « Seuls les Haïtiens peuvent sauver Haïti », et aussi l’impératif moral qui l’imprègne et la lucidité objective émanant de beaucoup de ses observations, car après tout, en dernière analyse, l’antidote de la corruption gouvernementale, peut être bien, « cultiver au plus haut degré l’éthique du service désintéressé dont la joie surpasse maints plaisirs et avantages passagers qui souvent entrainent sur la voie de la déchéance culturelle, morale et spirituelle ».

—Tontongi éditeur, 18 août 2020

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