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Les États-Unis face à la double crise du COVID-19 et de la contestation contre le racisme systémique

—par Tontongi

On le sait, les sénateurs républicains, ayant distordu les règlements constitutionnels et acquitté Donald Trump des deux articles d’impeachment dont il était accusé—abus de pouvoir et obstruction au Congrès—, ont laissé le pays devant l’évidence qu’il n’arrivera à se débarrasser de son effrayant président qu’avec l’élection présidentielle de novembre 2020. En attendant, disent les Étatsuniens, prions que ces longs mois n’apportent pas de surprises.

Demonstrators in the Boston Common

Manifestants dans le Boston Common, Massachusetts, le 31 mai 2020. —photo par Tanbou.

C’était d’avoir prié trop mal—si je peux dire ! En effet, l’un des vœux du pays durant la période précédant l’élection présidentielle fut que Trump n’affrontât jamais une vraie crise, excluant celles-là qu’il a lui-même fabriquées : entre autres, le refoulement des migrants sur la frontière mexicaine, le retrait impromptu de la Syrie, la guerre commerciale avec la Chine, la guerre lente avec l’Iran, etc.

Puis, sans qu’on s’y attende, vient le coronavirus, connu sous son nom épidémiologique SARS-CoV-2 ou « Syndrome respiratoire aigu et sévère du coronavirus 2 », dont la maladie, le COVID-19, s’apparente à un nom de poison. Détecté pour la première fois chez les humains en fin de l’année 2019 en Chine, et propagé spécifiquement dans la ville Wuhan (supposément dans un marché à poisson où l’on vendait des chauves-souris vivants), le virus est maintenant une calamité globale, planétaire. À vrai dire, l’origine précise du coronavirus 2 n’est pas définitivement connue. Avait-il pris naissance dans le marché ou l’a-t-on amené au marché où il a trouvé un terrain fertile ? On ne sait définitivement, d’autant moins que les autorités chinoises avaient d’abord supprimé l’information sur l’occurrence du virus, avant de décider d’en avertir le monde entier.

S’agissant en effet de l’origine du coronavirus version 2019, les théories conspirationnistes abondent et font les délices des médias sociaux. La première semaine d’éclosion du virus dans le Massachusetts, le chauffeur de l’autobus public que je prends à Watertown, une ville adjacente à Boston, m’a annoncé d’emblée que le coronavirus a été développé dans un laboratoire chinois et fait partie de l’arsenal biologique du gouvernement chinois. J’ai rétorqué que les scientifiques du CDC—l’office fédéral de contrôle et de prévention des maladies aux États-Unis—pensent autrement. J’allais dire plus, mais j’ai vite réalisé que ce serait une perte de temps.

Naturellement les gros gueulards de la droite pro-trumpiste, antichinoise par excellence, y compris le Fox News, relaient ces penchants conspirationnistes sans aucun égard pour la vérité. À mon grand contentement, quelques semaines plus tard, je suis tombé sur le résumé d’une présentation de Nicolas Martin sur France-Culture du 20 avril 2020 où il fait le point sur les théories de Luc Montagnier, Prix Nobel de la médecine, qui, d’après l’auteur, semble partager les vues du chauffeur d’autobus mentionné plus haut. Pour avancer la discussion, je m’appuie ici sur Nicolas Martin, qui estime que les positions de Montagnier sur la question—entre autres que le SARS-CoV-2 serait artificiellement créé en laboratoire pour lutter contre le SIDA—relèvent « du délire conspirationniste et du biais d’autorité ».

Cela et d’autres études réfutatoires avancées par les épidémiologistes amènent Martin à rejeter la théorie du coronavirus échappé d’un laboratoire : « Pourquoi ? se demande-t-il. Tout d’abord, parce que les études phylogénétiques—l’histoire génétique du virus—, pointent toutes dans la même direction : le virus est présent avec un taux de similitudes à 96% chez la chauve-souris et une autre forme du virus, qui diffère un peu plus, mais avec une protéine de surface extrêmement proche, à 99%, de celle qui infecte l’être humain, est présente chez le pangolin. » Ces constats, conclut Martin, « conduisent à la théorie selon laquelle le SARS-CoV2 serait de fait un mélange de ces deux souches », donc parfaitement consistante avec une transmission d’animal à être humain1.

Des chercheurs de l’Université Harvard suggèrent que le virus s’est manifesté un peu plus tôt que décembre 2019, utilisant une collection de 111 images satellites de la ville Wuhan datées du 9 janvier 2018 au 30 avril 2020. Ces images ont révélé une intensité de trafic d’automobiles dans le parking-garage des hôpitaux de Wuhan, indiquant une augmentation d’occupation, commencée vers la fin de l’été 2019 à l’automne, dont un pic en décembre 2019. Ces indications confirment une longue liste d’anecdotes d’individus aux États-Unis qui sont convaincus qu’ils avaient attrapé le virus bien avant février 2020, date officiellement reconnue à présent [juillet 2020].

Donald Trump et le secrétaire d’État, Mike Pompeo, ont largement repris les arguments de la droite antichinoise et vont même plus loin, suggérant que le coronavirus aurait été développé en laboratoire et délibérément disséminé à des fins géopolitiques, une position qui est récusée de façon véhémente par à la fois par le CDC et par le propre porte-parole et principal épidémiologiste de l’administration Trump, le Dr Anthony Fauci.

L’Intelligence Community—l’agence collective de renseignement en charge de collecter les informations les plus pertinentes à la sécurité nationale des États-Unis—a déclaré dans un communiqué que : « L’ensemble de l’Intelligence Community a toujours fourni un soutien essentiel aux décideurs politiques américains et à ceux qui ont répondu au virus COVID-19, originaire de Chine. L’Intelligence Community est également d’accord avec le large consensus scientifique selon lequel le virus COVID-19 n’était ni d’origine humaine ni génétiquement modifié. […] L’IC continuera à examiner rigoureusement les informations et les renseignements émergents pour déterminer si l’épidémie a commencé par contact avec des animaux infectés ou si elle était le résultat d’un accident dans un laboratoire de Wuhan.2 »

Éventuellement, les autorités chinoises feront tout ce qu’elles peuvent pour contenir la pandémie, y compris l’emploi des méthodes de contrôle de la population des plus draconiennes (fermeture d’établissements sociaux, contrôle d’identité et de circulation physique et virtuelle, profilage, état d’urgence, quarantaine collective, détentions, etc.) On leur a reproché d’avoir laissé passer du temps avant d’agir, allant jusqu’à réprimer le lanceur d’alerte qui avait repéré le virus. Raison d’État ? On s’en doute, car la réponse réflexive des gouvernements face à un scandale en germe, c’est d’abord de le comprimer, puis de le nier quand la nouvelle a fuité, et éventuellement l’admettre. Toutefois, contrairement à leurs homologues de l’autre côté du Pacifique, les autorités chinoises ont eu le mérite d’agir de façon décisive quand elles ont réalisé l’ampleur du problème.

La réponse de Donald Trump : le pouvoir comme théâtralité

La réponse de Donald Trump durant les premiers jours de la crise du coronavirus a été de l’ignorer, le désignant comme une fanfaronnade—hoax—fabriquée par les démocrates qui ne veulent que sa peau. Quand on a relevé ses indices au pays au début de l’année 2020, il rassure le public qu’il y a seulement quinze cas rapportés et que tout retournera à la normale dans quinze jours.

Ce qu’il ne dit pas, cependant, c’est que les États-Unis, le leader présumé du monde libre, sont supplantés et détrônés par la Chine, la Corée du Sud et le Singapour dans le combat contre le virus, tous des pays dont l’État a pris des décisions conséquentes pour faire face à la pandémie. Même les antichinois et les chauvinistes les plus intolérants admirent cette prouesse des autorités chinoises, des Sud-Coréens et des Singapouriens également. Les Italiens ? Les Espagnols ? Les Français ? Les Britanniques ? C’est une autre histoire. Il y a des critiques qui sont allées vite en besogne, clamant que les démocraties libérales occidentales ne sont pas aptes à veiller à la santé publique—oubliant certainement leurs succès contre d’autres pandémies du passé et l’estimable performance des pays comme l’Allemagne et le Danemark dans la présente pandémie.

L’absurde, c’est que personne n’est dupe de l’excellence d’esprit du président étatsunien, mais exercice du pouvoir oblige, on doit entendre quotidiennement ses conneries, faisant semblant que tout est bien, normal, ordinaire, fait part de la réalité et de l’ordre des choses. On se rappelle Mussolini en Italie, Hitler en Allemagne, Franco en Espagne, on se rappelle comment ils peignaient la vie, leurs agressions, leur oppression des peuples et de leur peuple comme des occasions de libération et de bien-être pour l’humanité, et comment par contre ils voyaient la vision humaniste des choses, la solidarité avec les autres, avec les démunis, comme des activités dangereuses, comme des entraves ontologiques qui menacent la survie de la « race » blanche. C’était déjà l’usage de la réalité autre ou alternative qu’on aura connue sous l’administration Trump.

Les Étatsuniens aiment utiliser le concept dit perfect storm ou la tempête parfaite pour rendre compte des situations où plusieurs éléments, parfois disparates, se réunissent ou se mettent à contribution pour constituer un événement désastreux. Cela s’est certainement produit dans la survenue temporelle d’une crise ayant tant de conséquences pour le devenir de l’espèce humaine—celle du coronavirus—au même moment historique que la présidence de Trump, un homme d’une légèreté d’esprit et de tempérament si viscérale. Une coïncidence fatale s’il en fut.

En plein dans la crise du coronavirus, précisément le samedi 14 mars 2020, les médias annoncent que le vice-président, Mike Pence, supposément le chef du taskforce en charge du dossier coronavirus, va faire un point de presse pour informer la population sur l’état actuel de la lutte contre le virus. L’heure venue, une rangée d’une douzaine de membres du comité interdépartemental s’aligne derrière le microphone, y compris le vice-président. Puis, sans qu’on l’attende, le président fait irruption dans la salle. Il aurait été éloquent s’il finissait son introduction après cinq minutes ; mais encore une fois, tel l’enfant au manège qui ne peut s’empêcher de clamer ses félicités, Trump se vante—mensongèrement—que les États-Unis ont fait beaucoup plus pour endiguer le coronavirus que les autres pays du monde. Il déclare que les États-Unis sont préparés et possèdent tous les gadgets de protection et de détection dont ils ont besoin, y compris des trousses de dépistage pour tester tout le monde qui le demande.

C’était certainement une fausse assertion ; en fait, les États-Unis sont critiqués pour avoir été trop lents à d’abord reconnaître la validité des inquiétudes sur le virus, puis, après l’avoir reconnue, à ne pas prendre des mesures préventives adéquates—notamment le confinement général et la disponibilité des trousses de dépistage—pour mesurer et endiguer son ampleur.

Leurs critiques ont rappelé aux incrédules réceptifs à la propagande révisionniste des républicains, que la nouvelle administration Trump, animée par un racisme réflexe dans sa fureur de démanteler toutes les grandes initiatives de la précédente administration Obama—entre autres la loi sur la couverture médicale, le traité sur le nucléaire avec l’Iran, le rapprochement avec Cuba ou l’Accord de Paris sur le climat—, avait réduit à la portion congrue l’office fédéral spécialisé dans l’épidémiologie. La Dr Luciana Borio, directrice du département en charge de la préparation aux épidémies et de la bio-défense médicale attaché au Conseil de la sécurité nationale, a été révoquée par Trump après avoir déclaré que « la menace de pandémie est notre principale préoccupation en matière de sécurité sanitaire. Nous savons qu’elle ne peut pas être arrêtée à la frontière ».

Il en résulte qu’au moment de l’apparition rapportée du coronavirus en janvier 2020, les États-Unis n’étaient pas préparés. À vouloir appliquer leur programme de « déconstruction de l’État administratif », selon la fameuse formule de l’ancien conseiller de la Maison Blanche, Steve Bannon, le régime trumpien a en même temps désarmé l’état de préparation du pays, le rendant inopérant, vieilli, relégué dans l’ordre du risible, au moment où il est confronté à l’une des crises les plus graves de son histoire.

J’ai vu aussi dans la conférence de presse de Trump du 14 mars, la démonstration du pouvoir politique comme représentation, c’est-à-dire comme une théâtralité, la mise en scène d’un scénario, d’une narration. À le voir tourner en bouffons, non pas seulement lui-même mais aussi son cabinet ministériel—qui le croyait, lui, l’objet risible—, je me vois admirer la déconstruction de la réalité que cette sorte de performance a réussie. N’ayant pas pu l’élever comme un « maître » de la manipulation politique au même sommet que Machiavel, au moins j’apprécie son astuce organique, sa flexibilité d’esprit à jouer le jeu de la théâtralité politique même si ce n’est pas toujours flatteur pour son amour-propre.

Depuis les restrictions sur les rassemblements publics imposées par la virulence du coronavirus, Trump s’est donné l’habitude d’avoir une conférence de presse presque quotidiennement, une pratique des démocraties libérales qu’il avait pourtant quasiment suspendue jusque-là. N’ayant pas pu organiser ses gigantesques rassemblements dans les stades sportifs, avec des supporters chauffés à vif, Trump s’est servi de ces rencontres avec la presse comme un substitut à cette fonction. Les rassemblements dans les stades ont été en effet la source de l’énergie qui l’a aidé à affronter tour à tour les investigations sur l’immixtion russe dans l’élection présidentielle de 2016, l’affaire « Ukrainegate », le processus d’impeachment, etc. Il a fait de ces rassemblements, qui sont d’ordinaire un rituel des campagnes électorales, une routine régulière durant tous ses trois ans et demi au pouvoir jusqu’ici (juillet 2020).

On comprend combien cette ambiance adulatoire et cet organe de propagande ont manqué à Trump durant le temps de confinement et de restriction qu’a imposé le coronavirus, et ça n’étonne guère qu’il substitue ces points de presse quotidiens, supposément pour informer le public, à cette fonction. Sa « théâtralisation » de sa fonction officielle de président est bien inouïe dans le quotidien du malheur existentiel que vit actuellement l’espèce humaine. Ces scènes mal placées à la Maison Blanche sont difficiles à regarder, en effet, où l’on voit se dérouler, à la vue des téléspectatrices et téléspectateurs médusés—beaucoup d’entre eux indignés—la coexistence, sur la même plateforme, de deux réalités et modes conceptuels différents : l’ignorance et la science ; la frivolité d’un usurpateur égocentrique et le souci des médecins du devenir de la société ; la désinvolture à l’égard de la santé publique, donc des vies humaines, et la poursuite de l’empathie, le déploiement d’un regard intelligent sur la vie.

Ç’aurait été comique de voir—si l’enjeu n’était pas si tragique et vaste—le mélange du président Trump qui clame ses non-sens et ses platitudes et le sérieux des docteurs Deborah Birx et Anthony Fauci, tous deux vétérans des luttes contre le sida et l’ébola, qui surmontent leurs réserves—spécialement le dernier—pour venir servir leur pays au cours de ce moment périlleux.

À ce propos, j’étais fort étonné de la réaction de Piers Morgan, ancien broadcaster du CNN et chroniqueur du Daily Mail, le journal à sensation britannique, qui se dit ami personnel de Donald Trump mais qui se trouve néanmoins pris « d’une horreur grandissante » en regardant les rencontres quotidiennes de Trump avec la presse : « Il transforme ces conférences de presse, se lamente Morgan, en auto-agrandissement, autojustification, exagérément défensives, politiquement partisanes, presque comme un rassemblement pour lui—presque comme si ce qui est plus important, c’est de gagner les élections en novembre. »

S’exprimant dans une interview avec Brian Stelter sur CNN le dimanche 19 avril 2020, Morgan s’est dit consterné par les réponses de Trump et du Premier ministre britannique Boris Johnson à la pandémie : « Vous avez deux dirigeants populistes dans Boris Johnson et Donald Trump. Or toutes les astuces qu’ils ont utilisées pour devenir populaires et gagner des élections et diriger leur pays sont maintenant testées d’une manière très différente… Il ne s’agit plus de politique partisane. Il s’agit de la prise de direction d’une crise de guerre ordinaire […] Ce que j’ai remarqué avec Boris Johnson et Donald Trump, c’est une incapacité apparente à devenir des chefs de guerre. Ils jouent toujours aux vieux jeux de la politique partisane. » Piers Morgan compare défavorablement les réactions de Donald Trump et de Boris Johnson face à pandémie à celles de Lee Kuan Yew au Singapore, d’Andrea Merkel en Allemagne et d’Emmanuel Macron en France qui, dit-il, ont été plus sérieux et véridiques avec leurs peuples et qui ont pris des mesures vigoureuses contre le coronavirus.

Il ressort de cette faillite originelle—notamment le déni du virus et la non-préparation—une catastrophe : dans seulement deux mois, les États-Unis auront enregistré le quart des personnes contaminées et des morts dénombrées dans le monde. Au moment où j’écris ces lignes—soit le 15 juillet 2020—, les États-Unis ont atteint le nombre de 3.431.601 personnes contaminées par le coronavirus et un total de 136.447 décès (comparé à 13.287.767 personnes infectées et 577.545 décès dans le monde). Le taux socio-économique est également catastrophique : en moins de trois mois, plus de 40 millions de chômeurs ont déposé des demandes d’allocation, et de longues lignes de nécessiteux se forment devant les banques de nourriture publiques de part et d’autre dans les États. Une image qui renvoie aux horreurs de la Grande récession de 1929.

La mort comme reflet des inégalités et disparités sociales

L’expérience empirique du coronavirus a aussi démenti le mythe de ses premiers jours qu’il serait « un grand égaliseur », dans le sens qu’il ne ferait pas de considérations en termes de classe et de race. En fait, comme l’a montré l’expérience de Queens, bastion ouvrier dans la ville de New York, considéré au début de la crise comme l’épicentre du virus, il ravage beaucoup plus les pauvres et les moins pauvres que les riches, beaucoup plus les Noirs et les Latinos que les Blancs. Que ce soit à Seattle, à Boston, à Nouvelle-Orléans, à Chicago ou à New York, un même dénominateur commun : les pauvres, les Noirs et les « gens de couleur » meurent à un taux disproportionné. Il révèle l’inégalité foncière et injuste d’une structure socio-politique qui doit être réévaluée et changée s’il faut qu’on combatte véritablement la pandémie et d’autres fléaux à venir. La pandémie a aussi exacerbé les relents racistes aux États-Unis où les agressions contre les immigrants et les Asiatiques ont quadruplé.

La couverture de la revue New Yorker de la deuxième semaine d’avril 2020 a pour titre « La Peste noire », en allusion à l’énorme disproportion de mortalité parmi les Noirs comparée aux Blancs, citant l’aphorisme qui dit : « Quand l’Amérique blanche attrape un rhume, l’Amérique noire attrape une pneumonie. » Le journal a donné l’exemple de l’État de Louisiane où les Noirs constituent 33% de la population alors qu’ils ont un taux de mortalité dû au COVID-19 de 70%. Le journal cite aussi le Michigan où les Africains-Américains représentent 14% de la population mais enregistrent un taux de contamination rapportée de 33% et un taux de mortalité de 40%. Même décalage pour des villes comme Chicago « qui représente 52% des cas confirmés de la ville et 72% des décès, dépassant de loin leur proportion de la population de la ville ». Une situation qui est expliquée, dit l’hebdomadaire, par le fait que : « Les Noirs sont plus pauvres, plus susceptibles d’être sous-employés, condamnés à un logement de qualité inférieure et reçoivent des soins de santé inférieurs en raison de leur race. Ces facteurs expliquent pourquoi les Africains-Américains sont 60% plus susceptibles de recevoir un diagnostic de diabète que les Américains blancs, et pourquoi les femmes noires sont 60% plus susceptibles que les femmes blanches d’avoir une pression artérielle élevée. Ces disparités en matière de santé sont autant de marqueurs de l’inégalité raciale que l’incarcération de masse ou la discrimination en matière de logement.3 »

Il y a aussi ce que j’appellerais les attentes impossibles dans le protocole de la distanciation sociale. Oui, dans la rue on peut rester à six pieds ou deux mètres de distance d’une autre personne, mais ce n’est pas tout le monde qui peut le faire ni à la maison ni sur le lieu de travail. Ce qui amène beaucoup à conclure que la distanciation sociale est un privilège de classe.

Comment en effet s’attendre qu’une famille de sept personnes qui partagent un logis de deux chambres ou moins puissent garder leur distance physique, voire se tenir en quarantaine individuellement ? Comment éviter le contact physique avec les autres quand vous n’avez pas les moyens d’acheter vos aliments en gros, ni de les conserver et que vous devez vous rendre au marché chaque jour pour trouver quelque chose à manger ? Ou quand vous devez prendre l’autobus pour aller au travail ? Remarquons aussi que l’option de travailler à distance est un privilège réservé aux personnes ayant une profession à col blanc. Les éboueurs, les employés de magasins, les chauffeurs de taxi ou d’autobus public, les femmes de ménage et presque tous les travailleurs à col bleu n’ont pas cette option. Tout cela rend la notion d’une quelconque « égalisation » du coronavirus totalement fallacieuse.

Le bilan de Trump en fin de compte, tout comme celui du dernier président républicain avant lui, George W. Bush, aura été bien déplorable et lourd de conséquences de longs termes pour le pays. George W. Bush a détruit tout un pays et toute une civilisation irakienne par la force de ses armées, Donald Trump, lui—par son indifférence, ses hésitations, son incompétence et son cynisme—a causé une multiplicité de dégâts économiques, de douleurs et de morts, détruisant en passant une certaine image des États-Unis comme un pays capable. Katrina avait fait pareil dans le cas de Georges W. Bush, mais Katrina était une affaire locale, tandis que la réponse au coronavirus est une affaire globale, planétaire, qui a dévoilé la vulnérabilité du pays et l’incompétence délictueuse de tout un secteur politique aux grandes gueules, mais sans l’émotion ni l’intellect indispensable, en tout cas doté d’un intellect d’autant plus infantile et dangereux qu’il existe tout une peuplade de zombies pour les suivre dans leurs folies destructrices.

Il faut dire aussi que Donald Trump est loin d’être le boogeyman que peint un certain profil qu’on a fait de lui. Malgré ses nombreux défauts et manquements, il a le mérite de n’être pas un va-t-en-guerre, même si les incidents de répression militaire des manifestants antiracistes devant la Maison Blanche témoignent d’une disposition à aller en guerre contre son propre peuple pour raffermir les objectifs racistes de ses supporters. Il a pu résister jusqu’ici (juillet 2020)—soit presqu’à la fin de son mandat—à la fois les velléités bellicistes du Pentagone et les exhortations des marchands d’armes et du complexe militaro-industriel qui n’ont jamais rencontré une guerre qu’ils n’aiment pas faire. Les néoconservateurs—ceux-là qui s’enorgueillissent des aventures interventionnistes du pays et qui sont dûment responsables de la catastrophe irakienne—le détestent pour avoir résisté d’aller en guerre contre l’Iran et pour avoir opté de tomber amoureux de Kim Jong Un au lieu de bombarder la Corée du Nord. On doit lui reconnaître cette vertu, c’est peut-être similaire à son aversion personnelle pour les germes, mais au moins son aversion pour les guerres inutiles a sûrement sauvé des vies que les John Bolton n’auraient cure de sacrifier au nom de l’idéologie interventionniste. Cela dit, étant donné la versatilité et l’amoralité du président étatsunien, il ne faut pas écarter la possibilité qu’il provoquerait une guerre s’il la jugeait susceptible de contribuer à sa réélection.

Rébellion contre le racisme systémique

Toujours sous la coupe de la pandémie de COVID-19, le pays vient d’être secoué par la crise politique résultant du meurtre de Gorge Floyd à Minneapolis, le 25 avril 2020, le dernier—avant celui de Rayshard Brooks le 12 juin—de trois meurtres d’Africains-Américains par des policiers et des vigilantes blancs, dans une période de deux mois. Deux jours après le meurtre de Floyd, Trump a posté un tweet pour dénoncer non pas les quatre policiers responsables du meurtre mais uniquement les émeutiers qui ont brûlé quelques établissements.

Dans le tweet, Trump suggère aux autorités d’employer de la force contre les manifestants : « Je ne peux rester passif et regarder ce qui arrive dans une grande ville américaine, Minneapolis », dit-il, appelant les manifestants outragés par la mort de l’homme noir de « voyous ». Il continue, pour être plus clair : « Lorsque les pillages commenceront, les tirs commenceront », reprenant ainsi un slogan des suprématistes blancs des années soixante suggérant aux autorités de tirer sur la foule des manifestants pour les droits civiques. La plate-forme médiatique Twitter a accompagné le tweet de Trump d’un « avis d’intérêt public » qui le qualifie d’incitation « incendiaire [qui] glorifie la violence ».

Par représailles, Trump a signé un décret exécutif censé « censurer » Twitter et d’autres sociétés de médias sociaux, un pouvoir qu’il n’a cependant pas étant donné l’indépendance institutionnelle de l’organisme en charge de la régulation des médias : la Commission fédérale des communications (FCC).

Le 3 novembre 2020 prochain, les États-Unis éliront un président, le quarante-sixième de leur histoire. Ce sera probablement Joseph Biden ou Donald Trump. À en juger par le vote massif anti-Trump dans les élections législatives mi-mandat de novembre 2018, il est plus probable que le pays rejettera l’option Trump et confiera son destin aux mains d’un homme plus « modéré » dont Biden est le prototype rassurant. Mais ce serait fou d’espérer de lui les changements structurels dont le pays a tant besoin.

Si vous croyez que Donald Trump est un « épiphénomène » non représentatif du système socio-politique étatsunien et qu’il importe qu’on le remplace par un « adulte » pour que tout retourne à la normale politique, songez alors aux cent trente mille et plus de morts que le pays a enregistrées seulement trois mois après la première éclosion du virus—faute d’une adéquate réponse de la part de tout l’État fédéral. Songez aussi, au beau mitan de la pandémie, à l’assassinat de quatre Africains-Américains—George Floyd, Oroonna Taylor, Ahmaud Arbory et Rayshard Brooks—, tués par des policiers blancs, et un vigilante blanc dans le cas d’Arbory, soupçonné d’un crime qui n’a été jamais commis. Songez aux réductions d’impôt que l’administration Trump, en complicité avec la majorité républicaine au Sénat, a faites en faveur des riches aux dépens des besoins sociaux de la population. Songez surtout qu’il a été placé en instance de destitution (impeachment) par la Chambre des représentants et acquitté par une majorité de sénateurs.

Le meurtre de George Floyd à Minneapolis, aux mains de quatre policiers blancs, a suscité un tollé dans l’opinion nationale et internationale, causant des manifestations de masse et des émeutes dans la plupart des grandes villes étatsuniennes, dont Minneapolis, Saint-Paul, Los Angeles, Atlanta, New York, Chicago, Detroit, Denver, Seattle, Boston, etc. Les activistes antiracistes, regroupant des Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques et LGBT, sont descendus dans les rues, disant qu’ils en ont ras le bol de ces meurtres de douzaines d’Africains-Américains, par des policiers blancs racistes, en flagrant délit de déni de leurs droits.

La crise du coronavirus s’est entrelacée avec la crise suscitée par la mort de Floyd parce que les actes abusifs des policiers sur les Noirs, les Latinos et les Natifs proviennent d’une source identique : les inégalités institutionnelles et structurelles, qui expliquent les ravages ahurissants du virus sur ces mêmes ethnicités. C’est un mécanisme systémique qui pense qu’exclure, exploiter, inférioriser l’Autre—un supposé Autre—est le meilleur moyen de sauvegarder les profits et les privilèges de classe.

Le meurtre de George Floyd est particulièrement indignant pour avoir été accompli au beau milieu de la journée, par quatre policiers, sous les yeux des témoins qui imploraient à ceux-ci de laisser respirer le suspect qu’ils tenaient allongé sur le pavé, le genou d’un d’entre eux placé comme une massue sur son cou. Cette scène atroce a duré près de neuf minutes, les quatre policiers blancs affichant un air dégagé, calme, systématique, tandis que George Floyd—tout comme Eric Garner avant lui en 2014—criait plaintivement : « Je ne peux pas respirer ! »

La vue de cet homme noir allongé sur le pavé, affaibli, vulnérable, plaidant auprès des trois flics racistes blancs et un Asiatique de lui laisser le souffle doit indigner tout être humain décent. Elle nous dégrade tous et nous renvoie aux plus anciennes nuits des temps, aux plus viles habitudes barbares que certains prétendent être révolues mais qui sont toujours là, faisant partie de la normalisation de l’horreur, de la quotidienneté de l’injustice et de la déshumanisation de l’Autre. Le meurtre de George Floyd—ainsi que ceux de Breonna Taylor, d’Ahmaud Arbery, et trop d’autres tragiques encore—sans compter les disparités socio-politiques révélées par le coronavirus, signifient que nous ne devons pas nous reposer sur les luttes et les gains du passé et qu’il incombe à chaque génération de s’engager dans sa propre lutte pour les droits civiques et politiques. Rien n’est joué pour toujours. Cette fois les revendications doivent se focaliser sur les structures retranchées des institutions et des comportements.

À ce propos, remarquons la déclaration de l’Association médicale américaine (AMA) le lundi 1er juin 2020 qui a reconnu l’impact des brutalités policières sur la santé physique et mentale des minorités ethniques : « La violence policière est un reflet frappant de notre héritage américain de racisme—un système qui attribue de la valeur et structure les opportunités en avantageant injustement certains et désavantageant d’autres en fonction de la couleur de leur peau. » L’association médicale a dénoncé le caractère inopportun de cette action policière en pleine pandémie et souligné la nature pernicieuse de ce mode particulier de violence qui n’affecte pas uniquement la personne qui en est victime, mais toute la population dont celle-ci est issue : « La brutalité policière au milieu des crises de santé publique n’a aucun effet préventif à la criminalité, elle crée des conditions de démoralisation dans une période déjà tendue. Elle aggrave les dommages psychologiques et a un impact évident sur les gens alentour. »

L’AMA n’est pas dupe de qui est derrière cette violence, elle sait que ce n’est pas seulement le combat contre la criminalité ni la quête de la paix sociale qui la motivent, mais le racisme, cette maladie de la haine de l’Autre, cet « héritage américain » qui ruine l’expérience de la démocratie représentative dont le pays se dit si fier : « Le racisme en tant que moteur de l’iniquité en matière de santé est également évident dans les résultats d’une étude de 2018 qui montrent que les décès des individus noirs non armés liés à l’application de la loi étaient associés à des problèmes de santé mentale chez les adultes noirs américains—un effet d’entraînement sur la population qui arrive par procuration, indépendamment de toute relation personnelle de l’individu affecté avec la victime.4 »

Le péché originel des États-Unis : l’esclavage, le lynchage, le racisme

En vérité, ce peuple afro-étatsunien a connu mille et une tragédies sous les griffes des colons européens depuis le premier « débarquement » en août 1619 des enslavés noirs en provenance d’Angola, dans la contrée baptisée Jamestown, dans la Virginie. Son histoire, l’histoire des Noirs d’ici, depuis, n’est qu’une longue chaîne de malheurs : servitude esclavagiste, citoyenneté de seconde zone, exclusion, exploitation ; le tout dans un climat où l’infériorisation de l’Autre est dûment cultivée, la mise à sa place bien ordonnée. Les Africains-Étasuniens, les Noirs en général en somme, sont souvent les cibles et les victimes de cette « autre Amérique », cette Amérique jadis des marchands d’esclaves et des chefs d’industrie qui les utilisaient tout en les maltraitant, aujourd’hui des États racistes qui, même contents d’exploiter leur force de travail, font tout ce qu’ils peuvent pour neutraliser leur représentation politique, utilisant toute sorte de gerrymandering—charcutage des circonscriptions électorales—pour diminuer le nombre de leurs votes.

Cependant, comme dans d’autres parties des Amériques, ils n’ont jamais cessé de lutter pour leurs droits civiques et politiques. Des colosses de la politique et des idées, comme Harriet Tubman, Frederick Douglass ou W.E.B Du Bois, jalonnent leur histoire. Ils dominent le chant culturel étatsunien dans les arts, que ce soit dans le domaine de la littérature, de la musique, ou celui du sport avec des figures illustres comme Langston Hughes, Zora Neale Hurston, Miles Davis, John Coltrane, Billie Holiday, Louis Armstrong, Jackie Robinson, Mohamed Ali, Paul Robinson, Nat King Cole, etc. La plupart d’entre eux sont des icônes internationales.

Les bons vents d’espoir qui s’épanouissaient après la guerre civile dite de sécession dans les années 1865–1875, s’étiolaient sous les coups de la réaction raciste revancharde qui n’a jamais accepté la défaite. Déjà Andrew Johnson, le successeur de Lincoln, voulait retourner au statu quo ante et cherchait à bloquer les libertés politiques concédées aux Noirs durant la guerre civile. Les Noirs deviennent ainsi les boucs émissaires de ces aigris Sudistes qui pleurent leur soi-disant gloire passée. « Make Amérique Great Again »—Rendre l’Amérique grande encore—le slogan préféré de Donald Trump, est le slogan du Ku Klux Klan, organisation d’extrême-droite raciste née sitôt après la guerre civile. Elle tenait le haut du pavé pendant longtemps, organisant dans les années 1920 des manifestations et parades de masse qui regroupaient des dizaines de milliers d’adhérents se pavanant à Washington D.C. ou à Madison Square Garden dans la ville de New York. Durant des décennies après sa fondation, elle dictait la politique des États du Sud envers les Noirs, spécialement dans le domaine de ce qu’on appelle ici la justice criminelle ou justice pénale. Le lynching ou lynchage—exécution expéditive à l’aide d’une corde au cou—était sa méthode de prédilection. C’était un spectacle public dûment applaudi par la populace blanche, avec artifices de carnaval, stands, ventes de souvenirs, etc., et, naturellement, vécu dans la terreur par les Noirs.

Le lynchage suppléait aux ci-devant sévices corporels et exécutions sommaires des enslavés auxquels s’adonnaient leurs maîtres et maîtresses pour des raisons les plus capricieuses. Il sera appliqué le plus souvent sous de fausses accusations de vol, de meurtre ou de viol d’une femme blanche—ou pour cause d’impudeur à la vertu blessée d’une femme blanche. Utilisé d’abord par les rebelles indépendantistes durant les derniers jours du régime colonial à l’encontre des partisans de l’Angleterre, le lynchage—du nom du juge de paix Charles Lynch (1736–1797)—deviendra plus tard la pratique d’exécution de prédilection du Ku Klux Klan contre les Noirs et leurs supporters blancs. Puisque les enslavés5 étaient considérés comme des propriétés qui leur revenaient de droit, les anciens maîtres ne pouvaient pas accepter que ceux-ci puissent avoir les mêmes droits qu’eux, encore moins les petits Blancs déclassés et les anciens mobilisés sudistes après la défaite, qui devenaient désœuvrés, aigris, soif de vengeance. Bien qu’il n’était pas autorisé par la loi, le lynchage était plus ou moins toléré à la fois par l’État local et l’État fédéral qui étaient accusés de laxisme envers les criminels noirs.

La pratique du lynchage n’était pas en réalité une quête de justice pour un vrai crime commis, ni un acte de représailles. Le rituel et l’acte étaient—sont—conçus pour la plupart pour intimider, pour avoir un impact symbolique, « pour envoyer un message de domination, pour instiller la peur et parfois pour chasser les Afro-Américains de la communauté », a résumé l’organisation Equal justice initiative (EJI), qui a recensé 4084 instances de lynchage racial dans douze États du Sud des États-Unis entre 1877 et 1950 et plus de 300 d’autres dans d’autres États au cours de la même période—qui débutait vers la fin de la période dite de « Reconstruction » (1863–1877)6.

Certains penseurs étatsuniens et beaucoup des manifestants Black Lives Matter voient une connexion, une filiation directe entre le lynchage des siècles passés et le procédé d’exécutions sommaires des hommes noirs et femmes noires—et des non-Blancs en général—par des agents de police blancs d’aujourd’hui. Les ressentiments, le mépris des autres, la nostalgie de la puissance et d’une époque mythique révolue, la démence de la suprématie blanche, n’ont jamais disparu sur cette terre. Et ils s’y sont d’autant plus retranchés que l’apparente victoire de l’éthique du droit et de la dignité de l’être sur l’infamie qu’avait signalée la victoire des Unionistes avait fini par se dissoudre dans le compromis avec les États vaincus du Sud, auxquels on a permis d’établir des systèmes d’Apartheid avant la lettre.

La « grandeur » évoquée par Donald Trump, c’est cela, ce temps ignominieux où des hommes noirs et des femmes noires étaient ravalés à l’état de sous-humains ; elle renvoie à l’époque pré-guerre civile où les maîtres d’industrie et du commerce pouvaient vendre et acheter d’autres hommes et femmes parce que la loi les avait réifiés, parce qu’ils étaient marchandises, objets de négoce, relégués sur la plantation, dans la cuisine et l’arrière-cour. L’époque où un Blanc pouvait tuer un Noir avec impunité sous quelque motif qu’il choisît. Il y a progrès, dit-on, parce que ce privilège est aujourd’hui réservé aux policiers et aux riches.

Le racisme étatsunien est emblématique de sa condition de naissance et de son histoire en tant qu’ancienne colonie anglaise née dans un système esclavagiste que le nouvel État étatsunien a conservé pendant près d’un siècle (1776–1863). Son système esclavagiste était aussi déshumanisant que celui de Saint-Domingue, sous la domination française, avec qui il a eu des relations de complicité. Même si John Adams, le second président étatsunien, voyait mal un État antiesclavagiste dans les Antilles, il entretenait tout de même des rapports plus ou moins respectueux avec Toussaint Louverture dont il a reconnu l’administration durant tout son mandat. Ce n’est pas le cas pour Thomas Jefferson, son successeur, qui, lui, s’est solidarisé avec la politique étrangère de Napoléon Bonaparte dans les Amériques, qui consistait essentiellement à écraser les aspirations des hommes et femmes luttant pour leur libération et autodétermination.

Pour Thomas Jefferson aussi, ancien vice-président d’Adams et nouvellement élu président, qui ne s’intéressait qu’à l’achat de la Louisiane, un « pouvoir noir » sur son flanc sud était une proposition inacceptable et il était d’autant plus hostile à l’émergence de ces hommes et femmes noirs libres qu’il redoutait l’attrait de leur « exemple négatif » sur le système esclavagiste étatsunien qu’il défendait.

Maître d’esclaves lui-même, dont Sarah Hemings avec qui il a eu des enfants, il n’était guère disposé à tolérer un État noir libre en Haïti. Pour gagner son soutien, Napoléon fait appel à ses penchants racistes. Pour ce faire, il emploie l’ingénuité diplomatique de son ministre des Relations extérieures, Charles-Maurice de Talleyrand qui, dans une lettre à l’ambassadeur français à Washington, le général Louis-Marie Turreau, lui enjoint d’intercéder auprès de Jefferson pour discontinuer les relations avec Haïti. Pour Napoléon, c’était inacceptable l’existence d’« une nation policée et des peuplades sauvages qui, par leurs mœurs féroces et leurs usages barbares, sont devenues étrangères au système de la civilisation », écrit-il à Jefferson, se référant à ce nouvel État qui vient d’être né dans les Caraïbes.

Fin diplomate, Talleyrand sait quels termes employer pour éveiller l’intérêt de Jefferson ; le jugeant réceptif au racisme anti-haïtien des Étatsuniens de l’époque, il truffe sa missive d’expressions fort évocatrices—« peuplades sauvages », « usages barbares », « mœurs féroces », « peuplade nègre », « actes criminels », « incendiaires », « brigands », « assassins », etc.—pour gagner sa sympathie. La justification du rejet étant établie, Talleyrand questionne le bien-fondé de tout commerce avec Haïti : « L’existence d’une peuplade nègre armée et occupant les lieux qu’elle a souillés par les actes les plus criminels est un spectacle horrible pour toutes les nations blanches.7 » Le vœu de Napoléon sera éventuellement agréé le 28 février 1806 quand les États-Unis ordonnent l’embargo contre Haïti. À remarquer que l’empereur d’Haïti, celui qui a libéré la nation haïtienne du joug français, Jean-Jacques Dessalines, sera assassiné la même année, soit le 17 octobre 1806…

Ça, c’est le péché originel des États-Unis, le péché de l’esclavage et du racisme. C’est à cela, à ces imbrications historiques continuellement reproduites que se réfèrent les manifestants Black Lives Matter quand ils parlent de « changement structurel », de déracinement d’une « injustice systémique ». C’est cette coriacité des complicités qui va du policier qui tue, du procureur d’État qui cache son crime, du juge ou jury qui l’acquitte et des médias d’opinion qui relativisent le forfait en faisant état des conditions d’insécurité et de menaces où vivent les policiers, comme si la peur de l’Autre justifierait le meurtre. Pendant des décennies, il y a un certain modèle qui est suivi, inchangeable : un policier blanc tue—sur des motifs vagues—une personne de couleur noire ou brune ; l’opinion publique s’en indigne, des manifestants descendent dans les rues et demandent justice ; les pouvoirs d’État et le département de la Justice feignent de s’en occuper ; le temps passe et finalement rien n’est fait. Ce pattern continue à répétition. C’est cette façon de faire que les manifestants contre la mort de George Floyd demandent à être changée.

Le combat des Africains-Américains, leur rejet de l’injustice, le sacrifice qu’ils ont consenti de faire pour affirmer leurs droits d’égalité ont bénéficié grandement aux millions d’immigrants du Tiers-monde à épiderme noir, brun, blanc, rouge ou jaune qui viennent au pays. Leur combat est le combat pour la libération de l’être humain de l’oppression raciste, comme l’a été la lutte contre l’Apartheid d’Afrique du Sud. C’est cette dimension universelle qu’ont décelée les peuples du monde entier qui sont descendus en masse dans les rues pour apporter leur solidarité au mouvement Black Lives Matter. C’est un combat légitime pour le droit, pour la décence, pour la reconnaissance du principe de l’inviolabilité de l’être, pour le respect de sa dignité.

Le meurtre de Rayshard Brooks, un Africain-Américain de 27 ans tué le vendredi 12 juin 2020 devant un restaurant Wendy à Atlanta, en Géorgie, par des policiers blancs alors qu’il les fuyait—et en pleine atmosphère de protestations nationales et internationales contre les meurtres des Noirs !—est encore un signe de la « normalisation » dans ce pays de ce rituel homicidaire qui devient une sorte de réflexe, une coutume d’agir ancrée dans les mœurs et les traditions, qui fait qu’en 2018, 1.000 personnes sont tuées par la police aux États-Unis, comparé à 11 en Allemagne, 8 en Australie, 6 en Suède, 3 en Grande-Bretagne et une seule personne en Nouvelle-Zélande pour la même année8 ! Naturellement, ce nouveau meurtre d’homme noir par la police étatsunienne a déclenché une nouvelle vague d’outrages et de protestations qui traversent encore le pays au moment d’écrire.

Il y a un hymne d’honneur spécial qui doit être composé pour ces centaines de milliers de manifestants qui descendent dans la rue, à travers toutes les grandes villes des États-Unis, en pleine pandémie de coronavirus, sachant qu’ils mettent leur propre vie en danger. Le même hommage est dû aux centaines de milliers de « marches sœurs » qui pullulent à travers le monde, et qui présentent d’autant plus euphoriquement leur solidarité que, dans beaucoup de cas, leurs sociétés se confrontent aux mêmes problématiques d’abus et d’exclusion de l’Autre. Il devait exister quelque chose de plus fort que le confort d’être et l’instinct de survie pour qu’ils consentent à défier et braver non seulement les injonctions des flics leur demandant de vider les lieux, non seulement les tirs de balles de caoutchouc ou autres, non seulement les coups de bâton et les tirs de gaz lacrymogène, non seulement l’arrestation humiliante et le passage à tabac dans les geôles, mais aussi le spectre même de la mort représenté par la contamination du coronavirus.

Commencée le 25 mai 2020, date du meurtre de George Floyd, la série de marches continue encore, au moment d’écrire, près de deux mois plus tard (mi-juillet 2020). Valeureux, courageux, indignés par le cynisme du système judiciaire, les marcheurs demandent justice pour George Floyd, justice pour ces innombrables hommes et femmes noirs et latinos tués impunément par des policiers racistes protégés par le système judiciaire et les puissants syndicats de police. Ils demandent, d’abord, que la police place également en arrestation les trois autres policiers qui assistaient et participaient à l’arrestation de George Floyd et qui n’avaient rien fait pour stopper le genou du policier sadique qui l’étouffait, ni pour venir en aide quand il montrait des signes visibles qu’il mourait ; et ensuite que tout les suppôts du système qui tolère obligatoirement ces genres de crime soit démantelés.

Cette demande initiale a été plus ou moins agréée une semaine plus tard : sur ordre du procureur général du Minnesota Keith Ellison, les trois officiers de police, Thomas Lane, Tou Thao et Alexander Kueng, ont été éventuellement arrêtés et inculpés pour avoir apporté aide et support à un meurtre au deuxième degré. Une additionnelle charge a été prise contre Derek Chauvin, l’officier qui a placé son genou contre le cou de George Floyd : meurtre au deuxième degré, en plus de celle de meurtre au troisième degré déposée contre lui la semaine avant.

Cette décision, bien que significative, n’a pourtant pas apaisé les manifestants qui insistent que leurs revendications ne se limitent pas au seul cas de George Floyd mais aussi à tous les autres cas de meurtre d’hommes noirs et de femmes noires qui n’ont pas été poursuivis par la justice ou quand poursuivis les meurtriers ont été acquittés. C’est cette corruption systémique qu’ils demandent à être abolie.

Les rages et les mobilisations de protestation que le meurtre de George Floyd a suscitées se révèleront inédites dans toute l’histoire des États-Unis. Jamais n’a-t-on vu avant cette succession simultanée de longues marches qui continuent jour après jour à travers tout le pays, certaines accompagnées d’émeutes et de pillages qui ajoutent à l’urgence de la situation. Les conservateurs et les idéologues de la loi et l’ordre naturellement exhortent les forces de l’ordre à réprimer le mouvement, prétextant les émeutes et pillages. Ils sont encouragés par les tweets incendiaires de Trump qui met de l’huile sur le feu. Particulièrement écœurant était l’emploi excessif des matraquages, du gaz lacrymogène et des balles de caoutchouc pour repousser des centaines de manifestants qui protestaient devant la Maison Blanche le lundi 1er juin. L’opinion a enragé quand on a appris que Trump avait ordonné ce « nettoyage » parce qu’il voulait se rendre dans une église du voisinage pour une mise-en-scène télévisuelle propagandiste où on le voit, une bible à la main, clamant qu’il exécute la parole de Dieu !

La clip-vidéo où l’on voit Trump et quelques membres de son cabinet—y compris le secrétaire à la Défense Mark Esper et le Chef d’état-major interarmées Mark Milley—en procession là où l’on venait de repousser les manifestants, a causé de la consternation. Certains y voient le spectre d’un fascisme en germe. La clameur de l’opinion a été si bruyante que le général Mark Milley s’est senti obligé, une semaine plus tard, de faire une déclaration sur vidéo disant qu’il regrettait sa présence sur le lieu infâme et qu’il n’avait pas soupçonné l’intention de Trump.

Masha Gessen de la revue New Yorker estime que Trump « exécute » le fascisme en imitant les imageries, le style, le rituel et les façons de faire des hommes forts tels Vladimir Putin ou Rodrigo Duterte, dont il a appris l’usage du verbe « dominer » qu’il a utilisé dans ses déclarations haineuses contre les manifestants Black Lives Matter, justifiant les brutalités des troupes fédérales contre ceux-ci. « Donald Trump pense, dit Gessen, que le pouvoir ressemble à des hommes masqués en uniformes de combat alignés devant les colonnes de marbre du Lincoln Memorial ». Les autorités doivent « dominer les rues… établir une présence écrasante des forces de l’ordre », exhorte Trump dans une réunion avec des gouverneurs. L’imagerie de la Bible levée a elle aussi sa correspondance, plus innocemment avec la prise de pouvoir présidentiel lors des inaugurations présidentielles, de façon plus abjecte avec le nazisme : « Peut-être qu’il avait vu une photo d’Hitler dans une pose similaire, ou peut-être qu’il a simplement confondu deux gestes qui symbolisent le pouvoir dans la politique américaine : une main levée, l’autre sur la Bible », se demande Gessen.

Pour Trump la réalité peut être autre, refaite, reconfigurée selon les impératifs dictés par son Ego. Gessen semble suggérer que Trump exécute la « performance » du fascisme dans l’esprit de l’établir dans la réalité, tout comme son show télévisuel « The Apprentice » a redoré son image de marque en le vendant au public pour un homme qui a « réussi » : « [Il y a] joué ce qu’il pensait être un promoteur immobilier extrêmement prospère. (…) Lorsque le show a commencé, Trump était un démodé, l’objet occasionnel de blagues des tabloïds ; quand le show est terminé, le public et lui pensaient tous les deux qu’il était l’un des hommes les plus riches et les plus prospères de la planète. Ce qui à son tour, a rendu sa campagne présidentielle sinon immédiatement plausible, du moins imaginable.9 »

Les marcheurs et marcheuses du mouvement Black Lives Matter sont en train de changer la face des États-Unis et peut-être même du monde. Tout comme le mouvement « Me Too », il bouscule les habitudes retranchées, les réflexes de dominateur, révélant les fantasmes cachés du système, exposant les traumatismes causés par ses déprédations.

C’est intéressant et réconfortant de voir toute cette bonne volonté et ces élans de solidarité provenant du monde entier pour saluer le combat des Noirs et des Latinos qui sont toujours l’objet des brutalités policières. Et beaucoup de ces alliés sont d’autant plus indignés qu’ils sont l’objet des mêmes brimades dans leurs propres sociétés ou que leurs consciences de citoyens et citoyennes libres sont déchirées pour être témoins des horreurs inhérentes aux inégalités raciales et sociales.

Ainsi a-t-on vu l’adoption par le mouvement Black Lives Matter de la symbolique de l’agenouillement à jambe courbée rendue fameuse par l’athlète Colin Kaepernick pour protester contre les meurtres de Noirs par des policiers blancs. Les 8 minutes et 46 secondes qu’a duré l’agonie de George Floyd écrasé sous le genou de Derek Chauvin sont rejouées dans presque toutes les manifestations qui ont lieu aux États-Unis et aussi dans d’autres parties du monde. Même aux États-Unis, on a vu des images inédites de policiers s’agenouiller à la Colin Kaepernick pour montrer leur solidarité avec la cause. En termes d’« optique » médiatique, c’est certainement émouvant de voir des policiers en solidarité avec les manifestants qui dénoncent leurs actions ; ce qui ajoute à l’inédité, à la nouveauté des manifestations de mai–juillet 2020. Mais comme le redoute plus d’un, serait-ce aussi une offensive de charme mise à profit par les bureaux de police en question pour désarmer émotionnellement les manifestants, donc « calmer » la situation, et éventuellement stagner dans le statu quo ambiant où la vie d’une personne noire ou non-blanche ne vaut rien ?

Et comment faire confiance à une force de police tant profondément retranchée dans ses habitudes de brutalité, au point de s’adonner à des actes répréhensibles et meurtres de personnes noires à la vue des médias et des vidéophones, au moment même où l’on met en question ses méthodes d’opération ? On se rappelle le sort du protestataire Martin Gugino à Buffalo, dans l’État de New York, un homme de 75 ans poussé contre le sol le 4 juin 2020 alors qu’il s’adressait à un escadron d’officiers de police en tenue de combat ; une bousculade qui lui a causé des dommages au cerveau, ou encore celui de Rayshard Brooks, cité plus haut, tué le vendredi 12 juin 2020 devant un restaurant Wendy à Atlanta, en Géorgie. Le procureur qui a inculpé l’un des deux policiers de meurtre a exhibé des photos qui le montrent piétinant le cadavre de Brooks. Remarquons aussi qu’en dépit des signes de sympathie dont font montre certains officiers de police en s’agenouillant avec les manifestants, 57 collègues des deux officiers limogés dans la bousculade de Martin Gugino à Buffalo ont démissionné de leur unité en signe de protestation.

Comme on le sait, les abus d’autorité et brutalités du système contre les Noirs ne datent pas d’hier, dont le plus fameux d’entre eux—en dehors de ceux commis sous l’esclavage—, est le massacre de Tulsa en mai 1921, dans l’Oklahoma, à Greenwood précisément, un quartier noir de la ville ségréguée. D’après la revue History, « le quartier de Greenwood, avec une population de 10.000 habitants à l’époque, avait prospéré en tant qu’épicentre des affaires et de la culture afro-américaines, en particulier le long de l’avenue animée Greenwood, communément appelée Black Wall Street ».

Regroupant pour la plupart des entrepreneurs noirs et des membres de la petite-bourgeoisie noire, Greenwood devient très prisée avec son abondance « de boutiques de luxe, de restaurants, d’épiceries, d’hôtels, de magasins de bijoux et de vêtements, de cinémas, de salons de coiffure et de salons. [Greenwood] avait également une bibliothèque, des salles de billard et des discothèques ainsi que des bureaux pour les médecins, les avocats et les dentistes ». Les tensions raciales étaient à leur paroxysme en 1921 « lorsqu’un Noir, Dick Rowland, un cireur de chaussures noir de 19 ans fut accusé de tentative d’agression sexuelle contre une opératrice d’ascenseur blanche, Sarah Page ». Une foule de Blancs se rend au palais de justice et demande au shérif de lui remettre Rowland. Le shérif refuse. Entretemps, « un groupe d’environ 25 hommes noirs armés, dont de nombreux anciens combattants de la Première Guerre mondiale, se sont ensuite rendus au palais de justice pour offrir de l’aide pour garder Rowland. » La situation a empiré. « Alors que la rumeur d’un possible lynchage s’est répandue, un groupe d’environ 75 Noirs armés est retourné au palais de justice, où il a fait face à quelque 1 500 Blancs. Après des affrontements entre les deux groupes, les Noirs se sont retirés à Greenwood. Des foules d’hommes blancs armés sont ensuite descendus sur Greenwood, pillant des maisons, incendiant des commerces et abattant des Noirs sur place. » Attaquée pendant deux jours, l’enclave noire, considérée comme l’une des communautés noires les plus riches de l’époque, a été quasiment détruite, avec au bout du compte « des centaines de morts noirs et 1.000 maisons détruites »10.

Le massacre de Tulsa n’est pas le seul massacre de Noirs par les Blancs à l’époque. Avant cela, il y avait une série de massacres, dont celui de East Saint-Louis, en Illinois, du 1er au 3 juillet 1917. Un homme noir est brutalement battu par un groupe de Blancs, laissé semi-conscient, il est achevé par un autre Blanc, d’apparence bourgeois local.

À East St. Louis en ce 1er juillet, 1917, les actes d’émeutes et de tueries de Noirs par des Blancs (et de Blancs par des Noirs par autodéfense ou représailles) se sont répandus dans tout le quartier. « Pendant une heure et 30 minutes dans la soirée du 1er juillet, nous dit Deneen Brown, le journaliste [du St. Louis Post-Dispatch] a assisté à des scènes barbares de foules de Blancs “prenant la vie de tout homme noir sur leur chemin”. Les horribles manifestations de violence raciale étaient parmi les pires que les États-Unis aient jamais vues. »

Effectivement, ces scènes de carnage étaient épouvantables et tenaient les Noirs dans une terreur constante. Lisons encore ces passages éclairants du National Geographic : « Le massacre d’East St. Louis a lancé un règne de terreur raciale à travers les États-Unis qui, selon les historiens, s’est étendue de 1917 à 1923, lorsque la ville entièrement noire de Rosewood, en Floride, a été détruite. Au cours de cette période, connue sous le nom de Red Summer [l’Été rouge], au moins 97 lynchages ont été enregistrés, des milliers de Noirs ont été tués et des milliers de maisons et d’entreprises appartenant à des Noirs ont été incendiées. Le feu et la fureur ont alimenté des massacres dans au moins 26 villes, dont Washington D.C., Chicago, Illinois ; Omaha, Nebraska ; Elaine, Arkansas ; Charleston, Caroline du Sud ; Columbia, Tennessee ; Houston, Texas ; et Tulsa, Oklahoma ». On a fait valoir que le massacre aurait été suscité par la méfiance des Blancs envers les nouveaux migrants noirs venus du Sud des États qu’ils accusaient de piquer leurs boulots. C’est peut-être le cas en termes de causalité superficielle, comme « agent déclencheur », mais il y a certainement d’autres causalités d’ordre structurel, inhérentes au système de déshumanisation de l’Autre qui est en place depuis 1619, et même avant.

Le bilan du massacre d’East St. Louis : « Les tensions ont explosé le 1er juillet et font rage pendant trois jours et trois nuits, faisant jusqu’à 39 morts dont neuf Blancs, selon les rapports. Mais les historiens pensent que des centaines de Noirs supplémentaires ont été tués pendant cette période.11 »

Nécessité d’une vigilance transconjoncturelle et transgénérationnelle

C’est aujourd’hui un cliché aux États-Unis que de dire nous vivons dans des temps anormaux, loin de la normalité civile et civique que nous connaissons depuis l’avènement de la civilisation. Oui, c’est bien cela, nous vivons dans une époque inédite. À cet écrit (mi-juillet 2020), les États-Unis sont toujours en pleine pandémie de coronavirus et viennent d’enregistrer plus de 3.500.000 personnes contaminées et 38.000 décès. Au même moment où les médias parlent d’éclosion de contamination du coronavirus à Oklahoma et Arizona—et tandis que les épidémiologistes et les gouvernements locaux exhortent la population à maintenir la distanciation sociale, à porter le masque et interdire les groupements de plus de dix personnes—, le président Donald Trump organise deux rassemblements de masse dans ces deux États, dans des espaces fermés où la majorité des participants ne garde pas de distance entre elle et ne porte pas de masque. Dans l’un des discours, il se complaint de la prolifération des masques et ordonne à ses fonctionnaires de réduire le nombre de tests de dépistage du coronavirus qu’ils effectuent, sous prétexte que les indicateurs qu’ils montrent nuiraient à son image.

Au moment aussi où presque le monde entier pleure le meurtre haineux de George Floyd, condamnant les préjugés, réflexes et retranchements systémiques qui ont rendu un tel agissement concevable, le président Trump ne trouve rien d’autre à faire que de jeter de l’huile sur le feu. Ne se contentant pas de choisir Tulsa, une ville célèbre pour ses massacres de Noirs, Trump choisit également une date sacrée dans la mémoire des Africains-Américains—le 19 juin ou Juneteenth, jour où en 1865 l’émancipation des enslavés est complétée de fait. La véhémente réponse des Noirs et la consternation de l’opinion nationale l’auront forcé à renvoyer le rassemblement pour le lendemain. Mais le mal était fait.

Dans son allocution à Tulsa, Trump dénonce les manifestants pour les droits des Noirs, pleurnichant leur déboulonnement des statues de personnages historiques iniques, qu’il déplore comme un affront à l’« héritage » du pays. Certains critiques lui rappellent bien que si ceux qui personnifient ces statues avaient gagné la guerre civile, il n’y aurait pas une nation étatsunienne, et encore moins un héritage étatsunien comme on le connaît. De toute façon, ces statues de confédérés sudistes tels Jefferson Davis ou Robert Lee ont été pour la plupart érigées pendant les périodes de gloire du suprématisme blanc aux États-Unis—soit entre 1877–1923 et les années 1950—, avec le soutien des États forts de l’ancienne confédération sudiste. Parlant de statues des conquérants, Patrick Chamoiseau a dit en 1993 que « très souvent—dans les Amériques, les monuments—(et l’histoire avec un grand H) témoignent des colons, de la force dominante, de l’acte colonial avec ce que cela suppose comme génocides, asservissements et attentats contre l’Autre. L’Histoire, la Mémoire et le Monument magnifient, ou exaltent (du haut de leur majuscule), le crime que la Chronique coloniale a légitimé »12.

Selon l’historienne Karen Cox, la plupart de ces statues et monuments en honneur des confédérés sudistes ont été érigés par l’organisation The United Daughters of the Confederacy and the Preservation of Confederate Culture (Les Filles Unies de la Confédération et de la préservation de la culture confédérée). « Ce n’était pas seulement des monuments confédérés [dont elles s’occupaient]. Elles ont également rejeté tout manuel scolaire qui disait que l’esclavage était la cause principale de la guerre civile ; elles faisaient l’éloge du Ku Klux Klan et prononçaient des discours qui déformaient la cruauté de l’esclavage américain et défendaient les propriétaires d’esclaves », dit Karen Cox. Une grande quantité de ces statues ont été placées dans la cour des tribunaux. Ériger ces statues sur la propriété des palais de justice, affirme Lecia Brooks, militante du Southern Poverty Law Center, une organisation antiraciste, « devait rappeler aux Noirs Américains des difficultés et de l’assujettissement dont ils seraient l’objet dans leur lutte pour les droits civiques et pour l’égale protection devant la loi »13.

C’est, malheureusement, le drame des États-Unis aujourd’hui. Pour maintenant, Trump et les patrons de l’industrie ont gagné le débat sur la réouverture économique en dépit des avertissements des épidémiologistes qui conseillent la prudence et le maintien des protocoles de la distanciation sociale et de la sûreté sanitaire. L’argument principal qu’on avance pour entamer le déconfinement, c’est de prendre le Stock Market (la Bourse), qui semble plonger en chute libre, comme point de repère pour dire que c’est la vie économique qui est en danger. Les épidémiologistes demandent un peu de patience, mais Trump et les patrons d’industrie insistent pour la réouverture. Ces États qui ont forcé la réouverture en paient déjà le prix, avec une éclosion de contaminations et de mortalités qui s’accroit jour après jour en ce moment.

Au commun des mortels, particulièrement ceux-là qui n’ont pas beaucoup de richesse matérielle qu’ils contrôlent, le choix entre la vie et le bien-être économique n’est même pas une option : il leur est imposé du dehors par l’État et les propriétaires des moyens de production et d’échange économique. À remarquer que ce n’est pas non plus un choix pour le patron : ce n’est pas sa vie à lui qui est exposée au coronavirus sur le lieu de travail. Il peut se permettre toute sorte d’arrangement pour éviter une telle éventualité.

C’est la vie des travailleurs et des travailleuses qui est exposée au danger, non pas pour leur propre profit, mais pour celui de leur employeur. Ils/elles seraient bien ravis de rester à la maison le temps qu’il mette pour le danger de disparaître ou de s’amoindrir. S’ils/elles « consentent » au choix du retour prématuré, c’est parce que le véritable « choix » qu’on leur a donné, c’est celui de s’exposer au coronavirus ou de se trouver sans abri, sans assez pour manger, sans la dignité que fait ressentir le travail. Devant un tel dilemme, la majorité généralement accepte de prendre la chance de contracter le virus face à la situation implacable des adversités économiques.

L’éclosion du coronavirus dans les régions du Sud, du Midwest et de l’Ouest durant le mois de juin a confirmé les avertissements et craintes des épidémiologistes sur la nature prématurée de la réouverture, qui a été déterminée par des impératifs exclusivement économiques, même si, ironiquement, elle nuit à l’économie sur le long terme.

Dans une interview avec Amy Goodman le mois d’avril 2020, sur la chaine de télévision Democracy Now, le fameux linguiste et politologue Noam Chomsky s’est lamenté de l’éventualité d’une réélection de Donald Trump en novembre 2020 et des implications qu’elle aurait sur la politique de la santé publique, sur l’environnement, sur la guerre nucléaire : « Ce qui voudrait dire, explique-t-il, que la politique de désastre indescriptible de ces dernières quatre années continuera et probablement s’accélèrera. »

Un gouvernement Biden, dit Chomsky, « sera essentiellement une continuation d’Obama sans être destructif », et grandement préférable à une reconduction de Trump. Il exprime cependant le regret que ce ne soit pas Bernie Sanders, le candidat socialiste, qui l’ait emporté dans la compétition avec Biden. Il rappelle que Sanders a impulsé la politique de changement prônée par des groupes comme Occupy Wall Street et Black Lives Matter. Remarquons que dans le flot d’accentuation sur le vote massif des électeurs noirs en faveur de Joe Biden durant la compétition électorale primaire, le très respecté pasteur noir et icône des luttes pour les droits civiques des Noirs, Jesse Jackson, a soutenu Sanders, arguant que des deux, celui-ci est le plus proche des revendications pour le changement structurel et pour la vie meilleure que poursuivent les Noirs et les Latinos.

L’opinion d’un Biden somnolent, modéré, et qui n’inspire pas, est largement partagée, et ce n’est pas un simple dénigrement par Trump. L’historien Thomas Frank le résume bien dans un récent article du Monde diplomatique : « L’état de l’opinion est tel qu’avec un dirigeant bien choisi des choses remarquables auraient pu advenir. Au lieu de cela, notre horizon se borne à M. Biden, un vétéran affable de Washington impliqué dans une grande partie des désastres qui ont marqué les trois dernières décennies : des accords commerciaux contraires aux intérêts des salariés, la guerre d’Irak, une législation cruelle sur les banqueroutes, les incarcérations de masse, une attaque sans précédent contre les libertés individuelles appelée Patriot Act… Il se vante même d’avoir, au début de sa carrière politique, accordé ses faveurs à des ségrégationnistes.14 »

Étant donné l’enjeu périlleux d’une réélection de Trump, même la militante de la gauche communiste Angela Davis ne fait pas la fine bouche pour un vote pro-Biden en novembre 2020. Elle a dit récemment à RT News que « Biden est beaucoup plus susceptible de prendre au sérieux les demandes de la masse […] que l’occupant actuel de la Maison Blanche. Donc, en novembre prochain, l’élection nous demandera non pas tant de voter pour le meilleur candidat, mais de voter pour ou contre nos intérêts ».

C’est bien ironique que malgré tout ce bagage négatif, entre les deux coquins qui rivalisent pour la présidence, Biden demeure, de loin, le plus décent, parce que, comme le dit Chomsky, il n’est pas « destructif » ou encore, comme l’affirme la condamnation irrémédiable de sa nièce, Mary Trump, dans les Mémoires qu’elle vient de publier, parce que simplement il n’est pas Trump, « l’homme le plus dangereux du monde ». Mary Trump, une psychologue, est la fille du frère aîné de Donald Trump, Fred Trump Jr, décédé en 1981 à l’âge de 42 ans à la suite d’un long combat avec l’alcoolisme. Elle dit dans son livre que Donald Trump est un sociopathe et qu’elle se sent désolée pour les États-Unis15.

Pour ce qui concerne les revendications et les demandes du moment autour du racisme structurel, de la partialité et de l’inégalité du système judiciaire, de la corruption dans l’administration de la justice, du prix énorme qu’en paient les Noirs en termes de tribulations économiques, de malaise d’être et de pertes de vie, c’est certain qu’entre les deux prétendants à la présidence, Joe Biden représente un meilleur choix—si « choix » en fait il y a, car après tout ces deux candidats-là sont les produits des desiderata des grands intérêts économiques et des magnats politiques des deux partis. Faute d’une révolution politique et socio-structurelle—qui demeure en devenir et une possibilité historique—, un gouvernement Biden paraît être, pragmatiquement parlant, une voie normale pour pousser vers l’avant, plus près des objectifs de justice ; non pas naturellement de par lui-même, mais impulsé, forcé par les citoyens et citoyennes mobilisés et vigilants.

Entretemps, la réalité autre ou alternative entretenue par l’administration Trump est rejouée devant nous l’après-midi du 26 juin 2020, à la télévision en direct, au cours du retour du taskforce sur le Covid-19 sur la scène d’une conférence de presse, après deux mois d’absence. Cette fois avec trois docteurs comme entourage, le vice-président Mike Pence brosse un tableau des plus optimistes, triomphants et élogieux de la situation aux États-Unis qui, selon lui, ont déjà gagné le combat contre le coronavirus et sont déjà remis de la récession, alors que, par contre, tout le monde sait—parce que les hôpitaux et les épidémiologistes le trompettent à tout bout de champ dans les médias—que plus de la moitié du pays se confronte à une éclosion exponentielle de contaminations et de décès. Une réalité exprimée par les compagnons de Pence sur le podium—les docteurs Anthony Fauci, Deborah Birx, Robert Redfield et l’avocat Alex Azar, ministre de la Santé et des Services sociaux—, qui se disent alarmés par les nouvelles tendances montantes du coronavirus et exhortent les gouvernants à faire plus, ou plus exactement, sachant qu’ils sont entendus à plus haut niveau, à continuer de faire un petit peu plus le bon boulot qu’ils font.

À remarquer que cette dualité de représentation est aussi reflétée dans le port de masque : tous les docteurs présents sur le podium portent un masque, excepté le vice-président Pence…

Oui, c’est le drame des États-Unis en cet été 2020, avec un président laissé à lui-même, à ses démons et à ses fantasmes, qui se fout de l’opinion des autres et des bienséances civiles, et qui s’adonne sans retenue à ses penchants racistes. Le 28 juin 2020 il a retweeté une clip-vidéo montrant des Blancs animés dans un convoi de mini-automobiles dans la bourgade de retraités Les Villages, en Floride, criant et répétant « White Power ! » (Pouvoir blanc !) : « Merci aux formidables gens de The Villages », encourage Trump dans le retweet. Après quelques piquantes critiques venant presque de partout de l’Establishment politique, il a effacé le retweet ; mais, là encore, le mal était déjà fait.

Le lendemain, Trump a retweeté une autre clip-vidéo qui montre un homme blanc et une femme blanche d’âge mûr de la ville Saint-Louis, d’allure classe aisée, brandissant une mitraillette et un revolver en direction des manifestants Black Lives Matter qui passaient devant leur maison. Comme tant d’autres tweets de Trump, celui-là est à la fois codé et direct, invitant d’une façon non équivoque l’usage de la violence envers les manifestants antiracistes.

Chaque action de l’administration Trump envers la situation des Noirs, spécialement en cette période électorale, est informée de son idéologie de la suprématie blanche, la dernière en date—pour faire plaisir aux électeurs des banlieues blanches racistes—est la proposition par le ministère du Logement et de Développement urbain de remettre en question les obligations légales incombant aux gouvernements locaux de documenter et de suivre l’application des règlements fédéraux contre la pauvreté et la ségrégation raciale dans le logement social. Une protection qui a été renforcée par la précédente administration Obama et dont bénéficient pour la plupart les Noirs et les pauvres en général. Cette même administration Trump vient de présenter un appel devant la Cour suprême qui, s’il est agréé, discontinuera la couverture médicale pour 19 millions de personnes, cela en pleine pandémie de coronavirus !

Quand on place ensemble le tweet de Trump exaltant le « Pouvoir blanc » et celui qui incite de la violence contre les manifestants Black Lives Matter dans le contexte de sa campagne pour rouvrir l’économie en dépit des supplications des épidémiologistes qui l’avertissent du grand prix à payer en termes de vies humaines ; et quand on sait que la plupart de ces morts seront les pauvres, les minorités ethniques, les vieux, les handicapés, les personnes à faible système immunitaire, les personnes souffrant de comorbidités diverses, etc., on comprend pourquoi Trump n’en fait pas un problème. Les signaux codés envoient des messages et sont porteurs d’un programme politique que l’Histoire a malheureusement trop bien connu.

Comme le démontrent les lanceurs d’alerte qui viennent de plusieurs départements de l’administration pour révéler au Congrès la corruption des institutions de l’État par ceux-là mêmes chargés de les protéger, les inconduites de l’administration ne se limitent pas aux seules déclamations verbales ou tweetales, elles sont reflétées aussi dans l’administration des affaires. Les dernières révélations en date viennent du procureur Aaron Zelinsky—fonctionnaire titulaire au département de la Justice—, qui expose les manœuvres manigancées par le ministre de la Justice William Barr pour accorder des traitements préférentiels aux associés de Trump Roger Stone, Michael Flynn et d’autres—ou pour punir les ennemis du président.

De toute évidence, le président et ses associés de l’ultra-droite n’ont de cure de « déconstruire » l’État de droit pour servir leurs ambitions, mais le peuple étatsunien accepterait-il un tel sort sans résister jusqu’au bout ? L’apogée de Donald Trump et celle de Hitler et de Mussolini avant lui confirment combien faibles sont les institutions démocratiques. La vigilance et l’esprit de résistance doivent, du coup, être constants, transconjoncturels et transgénérationnels.

Justice, réparation, révolution : l’interconnectivité des griefs et des demandes

Dans un récent et excellent essai dans le quotidien New York Times, Nikole Hannah-Jones a fait un tour d’horizon sur les 400 ans d’histoire des Noirs aux États-Unis, leurs péripéties dans l’univers esclavagiste autant que leurs luttes, leurs victoires, leurs déboires et leurs espoirs. L’impunité accordée aux policiers brutaux et homicidaires n’est point une aberration ou débordement du système, mais bien une politique cultivée et consolidée au cours des ans, à chaque fois réinventée dans des configurations nouvelles. Hannah-Jones a montré ce cheminement à travers tout l’essai, qu’elle ouvre avec une épigraphe fort axiomatique : « Si la vraie justice et l’égalité devraient jamais être réalisées aux États-Unis, le pays doit enfin prendre au sérieux ce qu’il doit aux Noirs Américains. »

Puis, elle étale la longue tradition de luttes de ceux-ci pour faire respecter leurs droits, souvent, comme on le voit, face à l’opposition farouche et violente des Blancs. Des luttes qui emportent de temps en temps de petites victoires. En 1968, suite à l’assassinat de Martin Luther King, après des émeutes enflammées dans plus de 100 villes étatsuniennes, le Congrès vote en faveur de la loi sur le logement équitable—Fair Housing Act—, qui interdit la discrimination basée sur la race, le sexe et la religion dans l’obtention du logement public, une loi qui moisissait jusque-là dans les tiroirs du Congrès. « Sept jours seulement après la mort de King, le président Lyndon B. Johnson promulgue la loi dans la capitale en feu », nous rappelle Hannah-Jones. Une courte échéance qui montre que les luttes portent souvent des fruits, même si « la plupart du temps, ces soulèvements produisent des épouvantes et de la consternation, mais peu de changements structurels nécessaires ».

Nikole Hannah-Jones a observé que les multiples luttes des Noirs au cours des siècles et décennies pour obtenir la reconnaissance totale de leurs droits sont toujours plus ou moins déçues ou refroidies par l’Establishment blanc qui finit toujours par trouver des moyens de contourner, ignorer, minimiser et souvent même inverser les acquis : « L’inclination à appliquer des pansements [aux problèmes] et à aller de l’avant est une caractéristique américaine bien notable en ce qui concerne le racisme anti-noir et ses effets sociaux et matériels », dit Hannah-Jones. L’aboutissant de cette inclination est de croire que le problème racial est résolu et dépassé. Elle cite une étude du Département de psychologie et de l’Institut d’études sociales et politiques de l’Université Yale qui en a fait le constat en 2019 : « Nous croyons fermement et de façon persistante que notre honte nationale en matière d’oppression raciale a été surmontée—même si c’est dans la lutte—et que l’égalité raciale a été largement atteinte. »

Hannah-Jones semble penser que cette fois-ci est différente, comparée aux autres conjonctures de lutte : « Les semaines de protestations depuis le meurtre de George Floyd ont poussé les législateurs à interdire les techniques d’étranglement par les policiers, à envisager de supprimer l’application de la loi de l’immunité qualifiée qui rend presque impossible la détention d’officiers qui tuent, et de discuter de la possibilité de transférer une partie importante des budgets des services de police dans le financement des services sociaux », avance-t-elle.

Comme tant d’autres observateurs, Hannah-Jones a relevé le caractère multiracial et multigénérationnel des protestations et le potentiel révolutionnaire qu’elles comportent : « Contrairement à tant d’autres fois dans le passé où les Noirs le plus souvent marchaient et protestaient seuls pour exiger la reconnaissance de leur pleine humanité et citoyenneté, une armée multiraciale et multigénérationnelle est descendue dans les rues au cours du mois dernier. Les protestataires se sont répandus dans les 50 États dans des endroits grands et petits, y compris des villes historiquement blanches comme Vidor, au Texas, où, en 1993, un juge fédéral a dû ordonner l’intégration de ses logements publics. Peu de temps après, les suprématistes blancs ont chassé de la ville la poignée de Noirs qui y avaient emménagé. Cette Vidor, au Texas, qui reste 91% de blancs et 0,5% de noirs, a organisé un rassemblement Black Lives Matter début juin. »

L’auteur a souligné deux pratiques du passé qui continuent d’avoir des conséquences malheureuses sur le présent. La première, même remontant à plus d’un siècle et demi, continue d’influencer les comportements et réflexes : les patrouilles de chasse des esclaves fugitifs. « Cela fait 150 ans, nous rappelle Hannah-Jones, que les Américains blancs peuvent appliquer des lois sur les esclaves selon lesquelles les Blancs agissant dans l’intérêt de la classe des planteurs ne seront pas punis pour le meurtre d’un Noir, même pour l’infraction alléguée la plus mineure. Ces lois se sont transformées en codes noirs, adoptés par les politiciens blancs du Sud à la fin de la guerre civile pour criminaliser des comportements, comme le fait de ne pas avoir un emploi. »

L’autre pratique a deux volets : d’un côté l’exclusion des Noirs dans le partage de la richesse du pays et, de l’autre, les avantages et concessions économiques accordés aux Blancs, qui accroissent les privilèges dont ils jouissaient déjà en tant que Blancs. Nikole Hannah-Jones cite l’économiste William Darity Jr, l’auteur principal d’un rapport de l’Université Duke publié en 2018 intitulé “What We Get Wrong About Closing the Racial Wealth Gap” (Ce que nous ne comprenons pas dans la réduction de l’écart de richesse entre les races) » dans lequel les auteurs cherchent à localiser et passer en grille les institutions étatiques, les agissements, comportements, habitudes et réflexes qui conditionnent et déterminent la situation actuelle des Noirs, les brimades et autres freins ostracisants qui continuent d’opérer16.

Hannah-Jones est d’avis que les réparations doivent être au centre de toute initiative et mesure de redressement des injustices raciales aux États-Unis : « Darity m’a dit que “le processus de création de l’écart de la richesse raciale commence par l’incapacité de fournir aux anciens enslavés les 40 acres [de terre] qui leur avaient été promises… Donc, la restitution n’a jamais été faite, et elle est en retard de 155 ans”. » Les richesses passent de parents aux enfants, et aussi, dans le cas des Blancs étatsuniens, de l’État fédéral aux immigrants blancs dont le Homestead Act (Loi sur la propriété) est un cadeau providentiel à ceux et celles des « Aryens » qui veulent créer leur petit univers d’Apartheid.

Elle nous rappelle que les privilèges ont une antériorité : « Tout juste après avoir décidé que les Noirs ne méritent pas la restitution, le gouvernement fédéral commençait à accorder des millions d’acres dans l’Ouest aux Américains blancs en vertu de la Homestead Act, tout en incitant les étrangers blancs à immigrer avec l’offre de terres gratuites. » Bien que les Noirs fussent éligibles à la Southern Homestead Act promulguée en 1866, ils en étaient empêchés par les discriminations de facto et d’autres obstacles institutionnels, et le peu de terres qu’ils recevaient ou leur étaient offertes étaient pour la plupart improductives et difficiles à gérer.

Il en est résulté une condition d’inégalité socio-économique qui perdure et qui est au cœur des revendications des manifestants Black Lives Matter : « Les disparités de revenu entre les races ne sont pas différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient la décennie précédant la Marche sur Washington. En 1950, selon une étude à venir dans le Journal of Political Economy par les économistes Moritz Schularick, Moritz Kuhn et Ulrike Steins, le revenu médian des ménages noirs était environ la moitié de celui des Américains blancs, et c’est toujours le cas aujourd’hui. »

C’est à la fin de son essai que Nikole Hannah-Jones résume l’essentiel des enjeux, des objectifs et des aspirations pour lesquels luttent les manifestants Black Lives Matter : « Pour que les vies noires comptent vraiment aux [États-Unis d’]Amérique, cette nation doit aller au-delà des slogans et du symbolisme. Les citoyens n’héritent pas seulement la gloire de leur nation, mais aussi ses fautes. Un pays vraiment grand n’ignore ni n’excuse ses péchés. Il les confronte puis s’efforce de les corriger. Si nous voulons être rachetés, si nous voulons être à la hauteur des magnifiques idéaux sur lesquels nous avons été fondés, nous devons faire ce qui est juste. Il est temps que ce pays paie sa dette. Il est temps qu’on procède aux réparations.17 »

Le pouvoir exécutif est en train de plonger le pays dans le précipice, et la classe politique n’en fait pas une urgence, préférant attendre les scrutins de novembre 2020. C’est une forme de lâcheté et de démission politiques. Le président Trump sait bien que le pouvoir présidentiel lui donne les moyens de faire beaucoup de choses, y compris pardonner et commuer la peine de ses complices comme il l’a fait pour Roger Stone—et même révoquer les procureurs qui s’occupent des cas qui touchent aux affaires de sa famille et de ses amis. Il aurait fallu prévoir—et il est toujours possible de fonder—un mécanisme institutionnel qui soit prêt à contrecarrer tout tyranneau de président qui est acquitté de destitution (impeachment) et qui croit avoir la voie libre pour « déconstruire » l’État de droit, tout en incitant un état général d’animosités raciales et d’isolement tribaliste au sein de la population.

L’élection de Donald Trump, son mandat présidentiel, son acquittement de l’impeachment, le pouvoir qu’on lui concède de répondre ou non à la pandémie de COVID-19, sa continuation au pouvoir après l’incompétence et l’indifférence dont il a fait montre vis-à-vis des ravages de la maladie dans le pays, ses incitations et exhortations de la population à la haine raciale—ou encore la toute-puissance et l’impunité totale dans lesquelles il a pu faire tout ce qu’il a fait—, tout cela dit plus et autant sur le caractère du pays que sur celui de Donald Trump. Le système capitaliste dominant qui gouverne le pays l’a trouvé acceptable et bon pour les affaires. Wall Street l’a trouvé acceptable, ainsi que les puissants sénateurs de la majorité républicaine au Sénat, parmi eux l’ancien sénateur de l’Alabama, Jeff Sessions, raciste réputé, et l’actuel leader de la majorité sénatoriale Mitch McConnell, dont la femme, Elaine Chao, est la ministre aux Transports de l’administration Trump—à remarquer qu’elle a été la ministre au Travail de l’administration de George W. Bush de 2001 à 2009…

Bien avant l’apparition du coronavirus et sa déstabilisation des calculs électoraux de Trump, j’avais réalisé avec horreur combien probable était une réélection de Donald Trump, malgré ses méchancetés contre les migrants, malgré ses propos accommodants envers le Ku Klux Klan, malgré son racisme et ses mensonges en série, malgré son dépouillement et sa subornation des institutions de l’État, malgré son impeachment—même si éventuellement acquitté—pour abus de pouvoir et obstruction au Congrès, et malgré la souillure de l’image du pays. Malgré tout ça, ses cotes de popularité restaient à l’entour de 44%–46%. Dans un sondage d’opinion du 24 janvier 2020 par ABC News et le Washington Post, une majorité de 56% d’Étatsuniens se disaient satisfaits de la gestion de l’économie par Donald Trump, une hausse de 10 points par rapport à septembre. Le sondage des électeurs inscrits donnait 50% à Joe Biden, son concurrent présumé, et 46% à Trump ; quelques mois avant, c’était 56% et 39%, donc un gain de sept points pour Trump.

Naturellement, le coronavirus et son exécrable gestion par Trump ont grandement changé cette statistique, aujourd’hui (fin juillet 2020), les sondages donnent à Biden une plus grande et bien meilleure chance de gagner l’élection de novembre 2020.

Ça me pince le cœur de voir les États-Unis tant souffrir, en proie à un soudain désastre et désarroi dus pour la plupart à un leadership national incompétent, opportuniste et lâche. Le choc économique est d’autant désastreux, spécialement pour la masse des semi-employés du secteur informel et des services de consommation et de divertissement, y compris pour les arts et les activités culturelles en général.

Des travailleurs et travailleuses sont licenciés en masse. Les plus chanceux peuvent collecter une prestation de chômage pour quelques mois, mais tant pis pour ceux et celles-là qui n’avaient pas un boulot ou dont la prestation est terminée. Beaucoup de gens des classes laborieuses, trouvés soudainement au chômage, n’ont pas assez à manger et ne peuvent pas payer leur loyer ou leur hypothèque. Certaines municipalités ont décrété un moratoire sur l’éviction pour cause de non-paiement, mais il dure seulement quelques mois. Beaucoup d’évictions et de forclusions commencent déjà, on en attend encore en grande quantité. La pandémie offre aux patrons une belle occasion et prétexte d’outrepasser leurs obligations contractuelles, donc ils licencient et « réorganisent » à gogo. Les gens sont malheureux, d’autres au bord du désespoir.

La multiplicité ethnique, raciale, sociale et générationnelle des manifestants Black Lives Matter, leur écrasante majorité de jeunes de toutes les classes sociales, l’interconnectivité de leurs griefs et demandes—qui incluent l’injustice systémique du droit pénal, le racisme institutionnel, les inégalités et disparités socioéconomiques et politiques, les discriminations sexuelle et sexiste, le chômage endémique, la sous-rémunération du travail, la détérioration climatique, etc.—, nous convient à penser que c’est un nouveau mouvement que nous avons là, un mouvement qui est sorti et nourri des entrailles vivantes de la nation étatsunienne. Il fait désormais partie de la biopolitique critique et décisionnelle des forces agissantes du pays, il est là pour durer, sous une forme ou sous une autre aussi longtemps que ces griefs et demandes ne soient pas satisfaits ; il est là pour refaçonner, rééquilibrer, restructurer, redresser, révolutionner et humaniser les sociétés d’exclusion et d’injustice qui abêtissent l’être humain et qui n’ont que trop duré, parce que camouflées sous l’apparente normalité de l’horreur institutionnelle.

Notes

1. Nicolas Martin, « Virus créé en laboratoire : les théories fumeuses de Luc Montagnier », France Culture du 20 avril 2020.
2. Communiqué de l’Intelligence Community sur le coronavirus en date du 20 avril 2020. [Traduction Google révisée par nous]
3. Keenga-Yamahtta Taylor « The Black Plague », The New Yorker 16 avril 2020.
4. Cf. La déclaration de l’Association médicale américaine (AMA), le lundi 1er juin 2020 par Jesse Ehrenfeld et Patrice Harris, “Police brutality must stop” / La brutalité policière doit cesser
5. Enslavés néologisme de l’auteur dérivé de l’anglais « enslaved » qui rend compte d’une « condition » où l’on a placé ces Africains, et non de leur « nature » ou qualité.
6. Equal Justice Initiative Lynching in America: Confronting the Legacy of Racial Terror (Lynchage aux États-Unis : affronter l’héritage de la terreur raciale, compilé par Bryan Stevenson, 2017.
7. Cf. Thierry Lentz et Pierre Brenda, Napoléon, l’esclavage et les colonies (éd. Fayard, 2006).
8. Source : CNN, samedi 13 juin, 2020.
9. Masha Gessen, « Donald Trump’s fascist performance », le New Yorker, New York, 3 juin 2020. Notre traduction de l’anglais.
10. Alexis Clark, “ Tulsa ‘Black Wall Street’ Flourished as a Self-Contained Hub in Early 1900s
11. Deneen L. Brown, « Remembering ‘Red Summer,’ when white mobs massacred Blacks from Tulsa to D.C. », National Geographic, 19 juin, 2020.
12. Patrick Chamoiseau, extraits de « Traces-mémoires », Éditions CNMHS, 1993. [Source : Mémoires & Partages]
13. Equal Justice Initiative, “Lynching in America : Confronting the Legacy of Racial Terror (Lynchage aux États-Unis : affronter l’héritage de la terreur raciale », compilé par Bryan Stevenson, 2017)
14. Thomas Frank, « Aux États-Unis, “rien ne changera fondamentalement” », Le Monde diplomatique, juin 2020.
15. Mary Trump, Too Much and Never Enough: How My Family Created the World’s Most Dangerous Man (Trop et jamais assez : comment ma famille a créé l’homme le plus dangereux du monde) ; éd. Simon & Schuster, New York, États-Unis, 2020.
16. Toutes les citations de ces passages sont tirées de l’essai de Nikole Hannah-Jones, “What is owed? (Qu’est-ce qui est dû ?) » paru dans le New York Times, 20 juin 2020 [ces passages sont traduits de l’anglais par nous]
17. Cf. The Samuel Dubois Cook Center on Social Equity “What We Get Wrong About Closing the Racial Wealth Gap

—Tontongi Extraits de mon livre en préparation Deuils et délires chez l’Oncle Sam / Chroniques méditatives sur l’Empire, le 11-Septembre, Covid-19 et le racisme systémique, Boston 2020.

Cet article est aussi publié dans l’hebdomadaire Haïti Liberté du mois d’août 2020, échelonné en plusieurs parties, et sur le site Potomitan du 31 août 2020.

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