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Agressions, Oppressions, Préjudices !

Haïti s’en sortira-t-elle encore ?

—par La Croisade pour le Développement et le Progrès d’Haïti (CDPH)

Manifestants Petrocaribe dénonçant le gouvernement de Jovenel Moïse et la vie chère sur le Champs-de-Mars, le 17 octobre 2018. —photo Tanbou.

Manifestants Petrocaribe dénonçant le gouvernement de Jovenel Moïse et la vie chère sur le Champs-de-Mars, le 17 octobre 2018. —photo Tanbou.

«Du sang, de la sueur et des larmes ! » Avec l’arrivée de Christophe Colomb, un processus de déshumanisation, un régime d’asservissement, un système d’exploitation de l’homme par l’homme s’instaurent à Haïti (Kiskéya ou Boyo) dont le nom change pour devenir Hispaniola. Les us et coutumes, et toute la culture des Arawak et des Caraïbes se retrouvent interdits, marginalisés, anéantis : C’est la Colonisation ! Et, tous ceux qui s’y opposent s’exposent aux peines les plus dures : fusillade, noyade, pendaison, crucifixion… Les conquistadores imposent leur manière de voir : « J’ai fait avec toi une convention : tout à ta charge et tout à mon profit, que j’observerai tant qu’elle me plaira et que tu observeras tant qu’elle me plaira. » (« De l’esclavage », JJ. Rousseau, Du Contrat social, 1762).

Hispaniola/Saint-Domingue : une vitrine de l’enfer

Les conquistadores vont faire d’Haïti, une vitrine de l’enfer. Du « repartimiento », qui a causé l’extermination des Amérindiens d’Haïti jusqu’à la nuit du 14 au 15 Août 1791 à Bois-Caïman, ils utilisent le pouvoir et la force pour mettre en place leurs instruments de domination : Code Noir, Pacte Colonial, chiens dressés à la chasse des marrons… véritables leviers d’accumulation de fortunes colossales par l’exploitation de l’homme. Alors, l’effroi et la terreur de l’enfer s’installent à Saint-Domingue pour ces opprimés dont la plupart des descendants sont aujourd’hui des Haïtiens.

Ce fait aurait constitué un thème éculé au regard de l’histoire si, dans le cas précis d’Haïti, toutes les races humaines ne se retrouvaient pas impliquées sur la scène : des Amérindiens, des Blancs miséreux appelés 36 mois ou Engagés, des Noirs venus de tous les coins de l’Afrique et même certains Arabes vendus par des braconniers. Dans leur perfidie et leur cynisme leurs bourreaux conçurent la stratégie d’utiliser la multiplicité des cultures et la pluralité des dialectes et des langues pour bloquer toute tentative de prise de conscience collective.

Les puissances coloniales et esclavagistes dont l’Angleterre, l’Espagne, la France (aujourd’hui alliées au Canada et aux États-Unis pour former en Haïti le CORE GROUP) se sont rendus coupables, à Hispaniola et à Saint-Domingue des pires crimes contre l’humanité, à travers le modèle utilisé pour l’acquisition et le renouvellement du cheptel esclave qui s’identifie étrangement au kidnapping, leur transport dans des bateaux négriers similaires aux antres du Diable, leur exposition pour l’achat et la vente à la Croix-des-Bossales, les conditions infrahumaines de logement et de nourriture, les sévices corporels les plus cruels, le travail forcé… Durant près de 300 ans, ces puissances ont décimé toute une race d’hommes, de femmes et d’enfants sur le territoire et réduit d’autres à l’état de « bêtes de somme ». L’espérance de vie de la population esclave ne dépasse pas 27 à 30 ans1.

Au cœur de cet enfer, les Dieux tutélaires et les grands génies ont manifestement guidé les opprimés. De Caonabo au cacique Henry, de la marronne Zabeth à Mackandal, le flambeau de la contestation, de la protestation, de la résistance, de la liberté, de la régénérescence et de la rédemption ne s’est jamais éteint. Dans la nuit du 14 au 15 Août 1791, une prise de conscience collective se cristallise et se manifeste pour aboutir à l’apothéose de Janvier 1804. Sous la baguette de Bouckman, les esclaves de Saint-Domingue ont organisé la cérémonie du Bois Caïman qui constitue :

  1. Le premier congrès international des peuples opprimés
  2. Le prélude du Panafricanisme
  3. L’acte de naissance du créole et du vodou haïtiens
  4. Le cahier de charges établissant l’égalité des races humaines, le respect et l’application des droits de l’homme, le rejet total de la colonisation et de l’esclavage à travers le cri sublime : Liberté ou la Mort ».

Dans cette perspective, après la déportation de Toussaint Louverture, la fulgurance de Jean-Jacques Dessalines, à travers une guerre sans merci, menée contre les armées les plus puissantes de l’époque, a renversé, banni et enterré, définitivement à Saint-Domingue, la colonisation et l’esclavage pour donner naissance à un état humain, humanisant et humaniste, fondé sur le droit, l’équité, la justice, la prospérité, le bien-être généralisé. Haïti devient l’épicentre de la rédemption et de la régénération, l’étoile qui guide les peuples exploités et opprimés, le boulevard de la Liberté, de l’Egalite et de la Fraternité.

Toutefois, les puissances coloniales et esclavagistes n’ont jamais pardonné à Haïti d’avoir battu en brèches leur idéologie raciste basée sur la suprématie blanche. Avec beaucoup de perspicacité, elles cherchent toujours à s’entendre avec certains descendants des bourreaux, des commandeurs et des esclaves domestiques pour mettre en déroute, marginaliser ou assassiner les vrais nationalistes, les patriotes honnêtes et sincères, les révolutionnaires, bref tous ceux qui ont une âme véritablement haïtienne. Ainsi, le 17 Octobre 1806, n’ont-ils pas assassiné l’Empereur Jean-Jacques Dessalines et du coup mis de côté le « Projet du Camp-Gérard » pour faire de la Patrie bien-aimée « une vitrine de l’échec ».

Haïti : une vitrine de l’échec

De 1804 à 1825, la France a refusé de reconnaître l’indépendance d’Haïti. Le 3 juillet 1825 le baron de Mackau, capitaine des vaisseaux du Roi Charles X, arriva dans la rade de Port-au-Prince sur la frégate le Circé, accompagné du brig : le Rusé et de la goélette la Béarnaise, ces navires étant suivis à quatre ou cinq jours d’intervalle de deux escadres composées de 2 vaisseaux, 6 frégates, une corvette et 2 brigs, pour imposer par la force, si nécessaire, les exigences du roi Charles X, de France.2 Le 4juillet 1825, le baron de Mackau présenta au président Boyer l’Ordonnance royale du 17 avril 1825 reconnaissant la souveraineté haïtienne sur la partie française de Saint-Domingue mais en contrepartie du paiement d’une indemnité de 150 millions de franc-or, (équivalent aujourd’hui à environ 30 milliards de dollars américains), destinée à indemniser les colons français dépossédés. L’Ordonnance prévoyait en outre des avantages commerciaux qui faisaient de la France la nation la plus favorisée dans le commerce avec Haïti3. Cette indemnité imposée par la France que certains auteurs qualifient de « rançon de l’esclavage4 », après la liberté conquise par les armes et l’exploitation de la force de travail de l’esclave pendant 287 ans représentait 10 fois le revenu annuel de Saint Domingue à l’époque où celle-ci était florissante grâce à l’exploitation du système colonialiste et esclavagiste. La France commettait un crime ignoble contre le peuple haïtien en imposant au pays une dette insoutenable, dont le montant du service excédait ses capacités de paiement, extorquant la totalité de ses revenus et condamnant le peuple à la misère, à l’impossibilité de satisfaire ses besoins les plus basiques, à sa déshumanisation et au sous-développement chronique.

Les constantes d’une relation entre les États-Unis d’Amérique et Haïti, basée sur le racisme et les préjugés

Du côté des États-Unis d’Amérique, les relations avec Haïti ont toujours été ambiguës et marquées sous le sceau du racisme et du mépris. Malgré la participation des héros de Saint-Domingue à la première guerre de l’indépendance américaine (bataille de Savannah 16 septembre 1779–18 octobre 1779), malgré l’envoi par Pétion d’un contingent de 150 soldats haïtiens à Chalmette (New-Orléans) pour les aider dans leur deuxième guerre d’indépendance contre l’Angleterre, ils ont toujours refusé systématiquement de reconnaître l’indépendance d’Haïti. Ils se sont contentés d’imposer au pays un commerce inégal et inéquitable, échangeant des armes et des produits de mauvaise qualité contre le café, le sucre, etc., permettant ainsi aux marchands américains de bâtir de grosses fortunes privées, sans jamais vouloir envisager une évolution vers la reconnaissance de la souveraineté. Leur perception d’Haïti a toujours été que c’est un pays peuplé de sauvages qu’il faut réprimer, un état paria qu’il faut isoler, mépriser et ignorer diplomatiquement5. Outre leur mépris basé sur leurs prétentions à la supériorité de la race blanche sur la race noire, ils voyaient également en Haïti un mauvais exemple pour les noirs des états du Sud maintenus en esclavage. Si l’esclavage a été aboli à Saint-Domingue depuis le 4 février 1794 et dans les faits depuis la proclamation de l’indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804, les États Unis, indépendants depuis le 4 juillet 1776 ont continué à pratiquer l’esclavage sur les noirs, pendant encore 89 ans, jusqu’au 18 décembre 1865, date de la prise d’effet du treizième amendement à leur Constitution qui stipule : « Ni esclavage, ni aucune forme de servitude involontaire ne pourront exister aux États-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction. »

Loin de considérer la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par la France comme un élément favorable qui devrait les inciter à reconnaître la souveraineté d’Haïti, celle-là a été plutôt perçue comme un élément négatif, comme exprimé clairement dans le message du président John Adams, du 6 décembre 1825 : « …On trouve de nouvelles raisons contre la reconnaissance de la République d’Haïti dans ce qui s’est passé dernièrement, quand ce peuple a accepté une souveraineté nominale, accordée par un prince étranger, sous des conditions parfaitement convenables à un état de vasselage colonial et ne laissant de l’indépendance rien que le nom.6»

Et malgré la grande contribution des chefs d’États haïtiens au succès de la libération des peuples de l’Amérique latine : (1806 : support à l’expédition du leader et révolutionnaire Vénézuélien Francisco de Miranda ; 1816 : aide à l’expédition du révolutionnaire Mexicain, le Général Martin Francisco Javier Mina y Larrea ; 1816 : support à l’expédition de Simon Bolivar qui a conduit à la libération de la Grande Colombie : Colombie, Panama, Équateur, Venezuela), les autorités politiques américaines ont reconnu officiellement à partir de 1822, les nouvelles républiques hispaniques telles l’Argentine, la Colombie, le Chili, le Mexique …, alors que guidées par leur racisme et leurs intérêts esclavagistes, elles s’obstinaient à ignorer officiellement l’existence de la République d’Haïti. Et il a fallu attendre jusqu’au 5 juin 1862 pour que la loi reconnaissant officiellement l’indépendance d’Haïti et du Libéria fût votée et approuvée par le président Abraham Lincoln et cela grâce aux efforts inlassables du sénateur Charles Sumner, grand avocat de la cause de la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par les États-Unis d’Amérique7.

La forme la plus cruelle de l’expression du mépris des États-Unis d’Amérique pour Haïti et de sa volonté de radicaliser son isolement, se matérialisa par son opposition catégorique à la participation de ce pays « de nègres sauvages » au sommet des pays indépendants de l’Amérique, tenu à Panama en 1826. Malgré l’insistance de Simon Bolivar qui, par reconnaissance, tenait à la présence d’Haïti, le Congrès américain s’y est opposé avec succès, menaçant même de retirer la participation des États-Unis si « ces sauvages » devaient y être présents.

De 1862 à aujourd’hui, en passant par les différentes périodes d’occupation militaire, les États-Unis fort de leur situation de première puissance militaire et économique mondiale, ont constamment entretenu avec Haïti des relations impérialistes. Ils dominent totalement le pouvoir politique contrôlant toutes les élections par leur apport au financement de ces dernières et par l’instrumentation de l’Organisation des États Américains (OEA), de l’Organisation des Nations Unies (ONU), et de l’ensemble du Core Group qui leur permettent, en truquant les résultats, de placer au pouvoir des incompétents, incapables de gérer le pays et de négocier la défense de ses intérêts politiques et économiques8.

Durant cette période, les États-Unis, en intervenant parfois directement et parfois par pays ou organisation interposée ont façonné la structure économique du pays dans leurs intérêts exclusifs et non pas dans l’objectif de combiner leurs propres intérêts avec ceux du peuple haïtien.

  • Destruction de la couverture forestière du pays. Ils ont implanté en 1941 la Société Haïtiano Américaine de développement Agricole (SHADA), qui a obtenu du président haïtien Elie Lescot en concession, « les 2/3 des Forêts des Pins d’Haïti estimé à près de 10,200 hectares, soit 4% de la superficie du pays »9.
  • Destruction des arbres fruitiers et paupérisation de la classe paysanne. La SHADA s’est établie dans la Grande’ Anse où le gouvernement a exproprié des paysans en sa faveur et selon la professeure d’université et chercheure Myrtha Gilbert, « en l’espace de trois ans, cette compagnie accomplit un monstrueux exploit, en provoquant, le déplacement de 250 mille personnes ainsi que la coupe d’un million d’arbres fruitiers et de 200 mille pins dans les montagnes d’Haïti10 ».
  • Érosion des sols. Durant la période de l’occupation (1915–1934), les Américains ont dépossédé (sans dédommagement) les paysans de leurs terres fertiles dans les plaines, en vue de la mise en place de grandes plantations, poussant ceux-là à partir à l’assaut des mornes qu’ils ont déboisés pour pouvoir cultiver les produits capables d’assurer leur survie. Ce qui a déclenché l’élimination de la couverture forestière du pays et l’érosion des sols, transportant chaque année des tonnes de terre arable dans la mer.
  • Pillage des ressources minières par les internationales. Les richesses du sous-sol du pays ont été exploitées pas des compagnies internationales, mais non au bénéfice du peuple haïtien. Deux cas patents : a) La société canadienne SEDREN filiale de la canadienne « International Halliwell Mines LTD » a exploité un minerai de cuivre à Mémé, Massif de Terre-Neuve, Gonaïves, de 1955 à 1971. Entre 1960 et 1971, Halliwell a extrait environ 1.5 million de tonnes de minerai, pour une valeur de US $83.5 millions. Les redevances revenant à l’État haïtien n’ont été que US $3 millions11 ; b) En 1956, la « Reynolds Haitian Mines, Inc. », une filiale de la Reynolds Metal Company, débuta l’exploitation de la bauxite à Miragoâne avec une capacité nominale de 750,000 tonnes longues par an12. C’était comme un cadeau qu’Haïti faisait à la compagnie, car les redevances payées à cette dernière n’étaient que de US $1,88 par tonne de minerai exporté. Il y eut par la suite deux augmentations de tarif, la première de US $0.85 et la seconde de US $0.50 par tonne. Le contrat devait être renégocié à la fin de 1975. Se rendant compte que l’État haïtien avait été floué dans les contrats antérieurs, les autorités gouvernementales s’adressèrent alors à des experts de la CARICOM à la Jamaïque, qui l’assistèrent dans la renégociation. Le nouveau contrat fut signé le 17 novembre 1975 et les redevances passèrent à US $15.00 la tonne, à partir de janvier 1976. Il faut signaler que la Reynold Metal Company vendait la tonne à US $550.00 sur le marché international13. Ce qui signifie que pour une exportation de 650,000 tonnes de minerai, la Reynolds Metal Company réalisait un chiffre d’affaires de US $357,500,000.00 tandis que l’État haïtien encaissait seulement US $9,750,000.00 de redevances.
  • Destruction du Cheptel porcin pour affaiblir l’économie paysanne. Dans les années 1960, le cheptel porcin haïtien se chiffrait à 3 millions de têtes environ. En 1978, au début de la peste porcine africaine, le nombre avait chuté à 1,600,000 têtes. Les raisons invoquées étaient toutes d’ordre endogène, entre autres : la baisse du taux de reproduction, l’indisponibilité d’aliments et de lait chez les mères souffrant de malnutrition, l’absence de crédit pour l’achat de suppléments alimentaires, la réduction de la superficie des exploitations agricoles passant de 3.4—6 hectares à 3/4—1 hectare, etc. En un an, la peste porcine avait détruit en Haïti près d’un million de porcs.

La peste porcine africaine est entrée en République Dominicaine en provenance de l’Espagne et de là le virus s’est introduit en Haïti par le biais des échanges au niveau de la frontière et à travers le fleuve Artibonite, les dominicains jetant dans cette rivière, en amont tous les porcs morts atteints du virus.

En vue de mettre en place un rideau d’isolement pour protéger leur industrie porcine, particulièrement celle des États-Unis qui, d’après certaines études, aurait subi une perte de $150 millions à $1.0 milliard si jamais la maladie faisait son entrée sur leur sol, les trois pays : États-Unis, Canada et Mexique imposèrent à Haïti et à la République Dominicaine le PEPPADEP, un projet à deux volets : a) le « Projet d’Éradication de la Peste Porcine Africaine » (PEPPA) qui visait l’abattage systématique à cent pour cent de tous les porcs dans les deux pays pour contenir le virus sur l’île, et b) le Projet « Développement et Élevage Porcin » (DEP) qui visait le repeuplement porcin. Si la première partie du projet (la destruction totale du cheptel) constituait une priorité pour les États-Unis, le Canada et le Mexique, ils ne se souciaient nullement de la seconde (le repeuplement porcin14), planifiant même son échec en Haïti, d’après certaines informations de première main. Alors que la République Dominicaine réussit son pari du repeuplement porcin, Haïti échoua totalement avec le sien, créant du même coup un marché tant pour l’importation de de la viande de porc américain, que pour celle de porcelets américains vivants et de la nourriture pour l’élevage de ce cheptel15.

  • La destruction de l’agriculture, particulièrement de la production de riz. Le projet de destruction de l’agriculture en Haïti faisait partie du plan américain bien avant la première occupation américaine de 1915–1934. Celle-ci leur a permis de mettre en application la première phase de leurs actions. La libéralisation de l’économie haïtienne imposée aux différents gouvernements en place en 1986 et en 1995 rendit le pays totalement tributaire des importations de produits alimentaires pour son approvisionnement. Plus de 60% de la nourriture consommée dans le pays, dont 80% du riz, est importée. À la fin de l’année 1994, sous la pression de l’ex-Président américain Bill Clinton, le tarif à l’importation du riz était rabattu à 3%. Il imposa cette mesure pour provoquer l’ouverture du marché haïtien aux producteurs de riz de son pays et plus particulièrement de son État, l’Arkansas16. Haïti est aujourd’hui le troisième marché en importance, après le Japon et le Mexique pour les producteurs de riz américain. Ces mesures ont provoqué l’élimination de la production locale de riz et l’appauvrissement des producteurs de riz de l’Artibonite et de la Plaine de Torbeck, dans le sud du pays. Même si l’auteur de ces mesures, l’ex-président américain Bill Clinton s’est excusé par la suite et a même pleuré pour émouvoir les haïtiens émotionnels17, ces excuses n’ont pas été suivies de mesures réparatoires et le pauvre peuple haïtien continue à en payer les conséquences.

Selon la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire, en 2017 « soixante-dix-sept pour cent (77%) des ménages ruraux passaient au moins 1 jour et une nuit sans manger », à cause des piètres performances de la production au niveau du secteur agricole, combinées à « la forte dépendance du pays vis-à-vis des importations de produits alimentaires qui représentent plus de la moitié de la consommation alimentaire et 83% de la consommation de riz. Les produits alimentaires coûtent entre 30 et 77 pour cent plus cher que dans le reste de la région Amérique Latine et Caraïbes, ce qui les rend inabordable pour les populations vulnérables »18.

  • La substitution des ONGs à l’État. Sans aucune prétention à la déculpabilisation des dirigeants haïtiens qui portent la palme dans le domaine de la mauvaise gouvernance et de la corruption, il faut reconnaître toutefois que si les tuteurs avaient voulu corriger cette déviance, ils auraient pris les mesures nécessaires à cette fin, ces derniers étant programmés pour leur obéir au doigt et à l’œil. Bien au contraire, ils bloquent en sous-main toutes tentatives de la population pour exiger des redditions de compte ainsi que l’organisation de procès pour dilapidation de fonds publics et pour les violations de droits humains. En d’autres termes ils refusent à Haïti tout ce qu’ils exigent et appliquent chez eux, comme si les haïtiens ne méritaient pas ce qu’ils estiment convenir aux ressortissants de leur propre pays.

Bien plus, pour parvenir à un plus grand contrôle de l’économie du pays, ils ont substitué les ONG à l’État au lieu de favoriser le renforcement de ce dernier. Ils font passer par les ONG le plus fort pourcentage des investissements financés par l’aide externe (à l’exception des appuis budgétaires, parfois promis et non décaissés ou décaissés à la fin d’un exercice fiscal pour un pourcentage insignifiant du montant budgété).

Il serait illogique de ne pas admettre que les relations entre les anciennes puissances coloniales et Haïti ont toujours été empreintes d’hypocrisie. Dans un article publié dans le Washington Post le 12 juillet 2020 sous le titre : Haïti was the first nation to permanently ban slavery. Why this matters today? Le Dr. Julia Gaffield écrit : « Les manifestations mondiales en faveur de Black Lives matter ont systématiquement révélé les séquelles de l’esclavage et du colonialisme aujourd’hui. Cela a mis beaucoup sur la défensive. Les blancs n’hésitent pas à vanter des histoires d’abolition, soulignant le chemin courageusement tracé par des puissances impériales comme la Grande-Bretagne et la France. Ils diminuent les réalités et les conséquences de l’esclavage et du colonialisme, en exigeant de la gratitude pour avoir mis fin aux mêmes systèmes violents qu’ils avaient précédemment mis en place.19»

Dans le cas d’Haïti, ces mêmes puissances ne lui ont jamais pardonné d’avoir par son épopée, battu en brèche leur idéologie raciste du suprématisme blanc. Leur attitude vis-à-vis d’Haïti porte tous les haïtiens conscients et patriotes à se poser la question : Veulent-ils rayer ce pays de la carte géographique en provoquant sa disparition par tous les moyens ? ils ont agi, parfois en sous-main, parfois à visière levée pour bloquer son développement, pour faire d’elle un cas d’espèce afin de l’offrir comme exemple à ne pas suivre aux autres nations noires de la planète. Pourtant Haïti s’est toujours révélée un ardent défenseur de la liberté et un précurseur dans différents domaines. Lors des manifestations pour protester contre les violences policières à la suite du meurtre de Georges Floyd, les manifestants en colère ont jeté le statut de Christophe Colomb dans une rivière. Cependant pour Haïti, cela représente du déjà vu, car il y a déjà 34 ans, depuis le 7 février 1986 que les Haïtiens avaient déboulonné la statue de Christophe Colomb et l’avait jeté à la mer, pour signifier leur rejet de ce colonisateur et esclavagiste impitoyable qui, après avoir réduit les indiens de Quisqueya en esclavage et après les avoir exterminés, avait introduit la traite négrière dans la colonie d’Hispaniola.

La crise de la conscience haïtienne

La quête de notre dignité et de notre personnalité de peuple, les principes de l’autodétermination et du respect de notre souveraineté sont constamment torpillés par les grandes puissances. La perte du sentiment d’appartenance et la dissipation du sentiment patriotique sont les plus grands malheurs publics qui se sont abattus sur le pays. Les haïtiens ont franchi le Rubicon. La plupart des membres de l’élite sont beaucoup plus au service des intérêts des pays étrangers que de ceux de leur propre pays. La majorité des membres de la société civile ont perdu le sens de l’histoire et conséquemment de leur identité. Vingt-neuf ans de dictature suivi de trente-quatre ans de crises politiques tantôt aigues, tantôt larvées, dans une tutelle qui ne dit pas son nom et une pseudo-démocratie qui se justifie seulement par le fait que l’alternance est toujours le produit d’élections truquées dont les résultats sont orientés en fonction des désirs de puissants tuteurs, ont eu raison de toutes les velléités de leadership de la société civile. Celle-ci est d’ailleurs composée d’une part, de certains organismes du secteur des organisations à but non lucratif ayant une vocation humanitaire et dont les dirigeants sont aux ordres de leurs financeurs internationaux, et d’autre part de certains corrupteurs du secteur privé dont le seul objectif est de plaire aux autorités politiques afin de faire le plein des contrats et d’en tirer par la surfacturation des profits exorbitants, pour leur enrichissement personnel et celui de leurs complices du secteur public, sans aucune considération pour la situation financière du pays et les besoins insatisfaits de toute une population.

Le pays se vide de sa substance. Les jeunes, qui sont majoritaires dans la population, n’ont plus ni repères, ni modèles. Ils sont livrés à eux-mêmes et condamnés au chômage. Désespérant de leur avenir, ils prennent tous les risques pour fuir le pays, et atterrir au Chili, au Brésil ou aux Antilles Françaises en quête d’un mieux-être, avec l’espoir secret d’aboutir un jour au pays de leurs rêves, les États-Unis d’Amérique. Haïti devient un lieu de transit, une terre d’exploitation.

Quant aux membres des gouvernements successifs, la sélection a été faite sur mesure. L’international s’assure qu’ils soient tous tirés de la lie des soumis qui n’ont aucune notion de l’honneur, du prestige, de l’État et de l’intérêt national, et qui ne comprennent pas qu’on peut dialoguer et négocier avec une puissance étrangère pour la défense des intérêts nationaux, sans se départir pour autant de sa position d’ami et allié de cette dernière.

Le meurtre de George Floyd, cet afro-américain de 46 ans par le policier blanc Derek Chauvin, le 25 mai 2020 à Minneapolis dans l’État du Minnesota, a permis de faire la triste constatation qu’Haïti n’a plus d’âme, ou plutôt que le peu d’Haïtien qui ont encore une âme ont été acculés au défaitisme et à la résignation. Ils n’osent plus se prononcer.

Alors que partout dans le monde, au Canada, Mexique, Brésil, comme en Italie, Danemark, Pays-Bas, Allemagne, Grande-Bretagne, Nouvelle-Zélande, Irlande, France, etc. des milliers de manifestants toutes races, couleurs et classes sociales confondues, avaient gagné les rues pour protester contre le racisme et les violences policières, Haïti est restée sereine dans son indifférence. Pourtant, quel autre pays au monde a souffert plus qu’Haïti du racisme des anciennes puissances coloniales ? La population haïtienne n’est-elle pas victime au quotidien de violences policières ? N’est-elle pas victime de bastonnades, de gaz lacrymogènes, de balles de caoutchouc et même parfois de balles réelles, quand elle manifeste pour réclamer son droit à l’existence et à un minimum vital, alors que dans le même temps, des bandits et des kidnappeurs, qui en théorie sont censés être recherchés par la police, circulent librement au grand jour, donnent des interviews à la presse en exhibant fièrement leurs armes de guerre de gros calibre ? La population n’est-elle pas également victime de violences politiques et de violences économiques ?

Ne devrions-nous pas manifester notre solidarité avec nos frères afro-américains dont les ancêtres ont comme les nôtres vécu sous le joug de l’esclavage ? Ne devrions-nous pas exprimer notre sympathie pour ces frères qui jusque dans les années 70, étaient interdits de s’asseoir à côté d’un blanc dans un autobus, de pénétrer dans un restaurant pour blanc par la porte d’entrée ou de fréquenter la même école que les blancs, alors que nous, nous avions déjà conquis de haute lutte depuis plus de cent cinquante ans notre indépendance ?

Sommes-nous les fils authentiques de ces héros qui nous ont légués ce pays au prix de leur sang et de leur vie, ou des fils dégénérés qui renient tous les principes d’éthique et de valeurs morales dès la vue d’espèces sonnantes et trébuchantes ?

Haïti a raté l’occasion de manifester, à l’instar des autres pays du monde, sa solidarité avec tous ceux qui protestent contre la violence policière, l’injustice et le racisme, avec les partisans et sympathisants du mouvement “Black lives matter”, et à crier haut et fort pour dénoncer au monde l’injustice dont elle continue toujours à être victime. Comme dans le cas de George Floyd, les genoux des anciennes puissances coloniales sont toujours sur le cou d’Haïti et lui pressent la carotide. Haïti crie : “I can’t breathe”. Elle implore qu’elles mettent fin à ses tourments et leur dit : “Please, let me breathe now”.

Le soleil point et les ombres déclinent

La situation d’Haïti, aujourd’hui, est, certes, angoissante. Le pays est encore officiellement sous tutelle, mais les Nations Unies ignorent leur responsabilité. Elles ont même invoqué des prétextes pour ne pas payer de dédommagement aux pauvres familles des victimes du choléra, alors que les enquêtes scientifiques ont prouvé que la maladie a été apportée au pays par leur contingent népalais qui en était affecté.

L’insécurité fait rage en Haïti. Toutes les grandes villes du pays ont maintenant deux ou trois gangs qui se battent pour la conquête de territoire d’influence, semant le deuil dans les familles, tuant même les bébés et les femmes enceintes20, kidnappant qui ils veulent, violant les femmes, les étudiantes qui reviennent de leurs cours le soir dans les diverses facultés et les tuant quand leurs parents ne sont pas en mesure de payer la rançon exigée, détournant des conteneurs de marchandises, contraignant plusieurs entreprises à la faillite… Pourtant cette situation s’est développée progressivement, alors que la MINUSTHA était présente dans le pays.

L’ONU, l’OEA et les puissances du CORE GROUP se rendent coupables de tolérance vis -à-vis de la corruption et des corrupteurs en détournant leurs regards. Pourtant ils fustigent la corruption, ainsi que l’impunité, l’injustice, l’insécurité, la misère, la violence, dans leurs communiqués officiels21. Ils se prononcent contre les élections frauduleuses alors qu’ils contrôlent de A à Z le processus électoral en Haïti et que de l’avis d’un ancien Directeur du CEP, les résultats publiés à la suite d’une des élections n’étaient pas ceux que le dépouillement des urnes avait donnés22.

À la suite des sacrifices de Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de la colonisation et de l’esclavage, à la suite des leçons d’Anthénor Firmin sur l’égalité des races humaines, Haïti a toujours été à l’avant-garde de la plupart des grands mouvements qui ont fait acte de civilisation. Le temps où le phœnix doit renaitre de ses cendres est arrivé. La « Croisade pour le Développement et le Progrès d’Haïti » propose à tous ceux et celles qui possèdent encore une âme ou une conscience haïtienne de se réapproprier notre histoire et de s’insurger face à l’ONU, l’OEA, le CORE GROUP et tous ces gouvernements qui humilient, insultent et méprisent le pays.

Un Bois-Caïman, un Arcahaie et un Camp-Gérard modernes s’imposent. La Croisade convie tous les intellectuels, les personnalités et les peuples des pays noirs, des pays opprimés ou anciennement opprimés, les humanistes de toutes les races, à s’associer aux patriotes haïtiens pour refaire la seule et la vraie révolution humaine, humanisante et humaniste de toute l’histoire de l’humanité.

(Ce document-essai est composé par La Croisade pour le Développement et le Progrès d’Haïti (CDPH), une organisation de la société civile qui a été créée dans le but de rassembler des Haïtiens et Haïtiennes patriotes, intègres et honnêtes, sous quelque cieux où ils se trouvent, afin de promouvoir leur pays sur la voie du progrès et du développement économique et social. On se réfère également à la CDPH sous le vocable : « la Croisade ».)

Notes

1. « Dialogues d’Histoire Ancienne », n 11, 1985, https://books.google.cz, p.651.
2. Beaubrun Ardouin. Étude sur l’Histoire d’Haïti/ Tome 9, p. 333–391.
3. « La normalisation des relations franco-haïtiennes (1825–1838) » [article] Itazienne Eugène, Outre-Mers. Revue d’Histoire / Année 2003 / 340–341 / pp. 139–154 : Haïti Première République Noire ».
4. Frédérique Beauvois, French Colonial History, Vol. 10 (2009), pp. 109–124.
5. « L’indépendance d’Haïti : perceptions aux États-Unis1804–1864 » par Rose-Mie LEONARD. Outre-Mers Revue d’Histoire. /Année 2003/ 340–341 / pp. 207–225/ « Haïti Première République Noire ».
6. Etienne Edy. La vraie Dimension de la Politique Extérieure des Premiers Gouvernements d’Haïti (1804–1843) Sherbrooke, Québec, Canada : Éditions Naaman. 1982 p. 144.
7. Rose-Mie LEONARD, op. cit. p. 216
8. Élections 2010 : Les résultats publiés n’étaient pas ceux du CEP selon Pierre-Louis Opont.
9. République d’Haïti, Ministère de l’Environnement, « Programme Aligné d’Action Nationale de Lutte contre la Désertification ». Avril 2015, p. 31.
10. Shada, chronique d’une extravagante escroquerie, par Myrtha Gilbert, éd. Imprimeur, 2012, 2016.
11. L’Industrie manière en Haïti, Enjeux et Réalités, par Gerardo Ducos. Révision et Edition : Elizabeth Garant, Jean-Claude Icart et Suzanne Loiselle, janvier 2016.
12. République d’Haïti, Bureau des Mines et de l’Énergie, Direction de la Géologie et des Mines, « Mémento pour l’Histoire, Chronologie du Secteur Minier Haïtien (de 1492 à 2000) ». www.bme.gouv.ht
13. Inter Face : « Ankèt sou Reynolds Haitian Mines, 1è Pati ». « Ankèt sou Reynold Haitian Mines nan Miragwàn, 2è pati/ Radio Haiti Archive/ Duke Digital », « Marvel Dandin and Harold Isaac report on the imminent closure of Reynold Haitian Mines in Miragwàn »…
14. « Toute la Vérité sur le massacre du cochon créole ». https://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/83954/Toute -la-verite-sur-le-massacre-du-cochon-creole.
15. « Haïti, Importation d’une nouvelle race de cochons » PEPPADEP. Publié par Bernard Leroux, 18 septembre 2019. Le Monde du Sud||Elsie News.
16. « Haïti-Production de riz/ Importation : Autosuffisance, équilibrisme ou Capitulation ». Par Marcel Duret, Ex-Ambassadeur d’Haïti à Tokio. Soumis à Alter Presse le 8 avril 2014. www.alterpresse.org
17. “Food aid helped destroy Haiti’s ability to feed itself, ex-President Clinton says”. Par Jonathan M. Katz, journaliste de l’Associated Press. Révisé en janvier 12, 2019, affiché on March 20, 2020.
18. « Projet de Plan Stratégique de pays—Haïti (2019–2023) » WFP. P.5.
19. Julia Gaffield, associate professor of history at George University, author of “Haitian Connections in the Atlantic World: Recognition after Revolution” (UNC Press 2015) washingtonpost.com
20. https://rezonodwes.com/2020/07/26. Les gangs armés fédérés G9 pro-Jovenel Moïse accusés d’avoir tué une femme… www.lenouvelliste.com 13 juillet 2020, Un bébé de 8 mois tué par balle à Cité Soleil dans la guerre pour contrôler ce… https://www.gazettehaiti.com/node Haïti insécurité : Des bandits tuent un bébé et une femme qui serait sa mère à…
21. http://binuh.unmissions.org 12 août 2020. Le BINUH, préoccupé face à la recrudescence de violence des gangs occasionnant des violations graves des droits humains.
22. Élections 2010 : Les résultats publiés n’étaient pas ceux du CEP selon Pierre-Louis Opont.

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