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Réflexions sur la situation linguistique en Haïti :

Entre propagande et discours scientifique

—par Frénand Léger1 Carleton University

(Cet article a été précédemment publié le 20 juin 2020 dans l’ouvrage collectif Attribuer un sens. La diversité des pratiques langagières et les représentations sociales de la CEFAN, Presses de l’Université Laval, Collection : Culture française d'Amérique.)

Plan de l’article

Introduction

1. Vérité historique et législation linguistique en Haïti

1.1 Langue et nationalisme à l’époque de l’École de 1836
1.2 Le statut du créole et du français dans les constitutions haïtiennes

2. Critères de vérité et discours scientifiques sur Haïti

2.1 Description et documentation des langues en usage
2.2 Propagande et propagation des deux langues officielles

Conclusion

Introduction

L’attitude de certains intellectuels (experts linguistes et non linguistes) qui réfléchissent sur la question linguistique haïtienne semble confirmer la thèse d’Ellul (1990 : 158–160), selon laquelle l’individu moderne éprouve un besoin inconscient de propagande dû à sa faiblesse devant les événements politiques et économiques mondiaux qui le dépassent, l’écrasent et l’isolent. Impuissant devant les agressions des pouvoirs politiques et économiques capitalistes, l’individu moderne ordinaire a paraît-il besoin de ce « voile idéologique » qu’est la propagande pour sortir de l’isolement, pour s’assimiler à la masse tout en valorisant son individualité à travers son « engagement social », qui sera toujours au profit du système, car c’est le seul moyen dont il dispose pour tirer son épingle du jeu démocratique des temps hypermodernes. La tendance actuelle est de croire que le xxiè siècle marque le début de l’ère « post-factuelle » ou de l’époque de la « post-vérité », comme si le fait par certains experts et certains politiciens de manipuler les faits était un art nouveau propre au règne de la « médiocratie »2 actuelle. Or, nous savons que de tout temps les classes dirigeantes partout dans le monde se sont arrangées pour se soustraire à l’exigence morale du devoir de véracité.

Comme le souligne Arendt, « il n’a jamais fait de doute pour personne que la vérité et la politique sont en assez mauvais terme » (2010 [1964] : 289). Que ce soit la « post-vérité », qui consiste à faire de la vérité une totale abstraction, ou celle des acteurs nationaux et internationaux capables intellectuellement et moralement d’établir la différence entre le vrai et le faux, mais qui choisissent de remplacer la vérité par des mensonges pour des raisons inavouées et inavouables, le phénomène auquel cette nouvelle expression à la mode fait référence ne date pas de l’époque contemporaine. Lorsque Arendt affirme que « [l]es mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien et de démagogue, mais aussi de celui d’homme d’État » (Ibid.), elle n’exagère pas. La plupart des discours politiques et des propos dits scientifiques tenus par des « experts » sur la situation linguistique en Haïti en sont un exemple palpable parmi d’autres dans le monde. Il s’agit ici de dévoiler3 des pratiques de domination sociale liées à l’usage des langues en Haïti ainsi que certaines spéculations formulées dans des discours pseudo-scientifiques qui semblent pourtant faire autorité dans la sphère des études sur la question linguistique haïtienne.

Frénand Léger (en profil à gauche) s’adressant à un sous-groupe du Colloque international «Le créole haïtien dans les études créoles: bilan, avancées et perspectives», organisé par la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’État d’Haïti à Port-au-Prince, 17–19 octobre 2018 / Photo Tanbou.

Frénand Léger (en profil à gauche) s’adressant à un sous-groupe du Colloque international «Le créole haïtien dans les études créoles: bilan, avancées et perspectives», organisé par la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’État d’Haïti à Port-au-Prince, 17–19 octobre 2018. —photo Tanbou.

Si, dans un esprit scientifique, on accepte que la connaissance réelle se fonde sur l’observation méthodique des faits, on tombera aussi d’accord avec l’idée, partagée par la plupart des philosophes et des scientifiques, que l’objet premier de la science ne peut être autre chose que la recherche d’une certaine vérité, celle que l’on acquiert par l’expérience et la pratique. Dans son article « Critères de vérité. Leurs conséquences pour la linguistique », Mańczak pose d’emblée la question suivante : « Pourquoi les linguistes ne s’intéressent-ils pas au problème de savoir comment on peut distinguer le vrai du faux dans leur discipline ? » (1988 : 51). Sachant qu’il est communément admis que la linguistique est une discipline scientifique, Mańczak trouve étonnant que la pratique comme critère de vérité n’y joue aucun rôle (Ibid: 52). Toujours dans la même veine, le linguiste haïtien Yves Dejean parle de « démesure dans l’irrationalité » pendant qu’il répertorie un ensemble « d’erreurs », de « mensonges grossiers », de « demi-vérités » et de cas « d’irrationalité démesurée et de suprême aberration » (2004 : 246) observés dans le discours de certains intellectuels et des autorités politiques quant à l’usage des langues sur le territoire haïtien.

1. Vérité historique et législation linguistique en Haïti

Avant l’arrivée et l’installation des Européens en Amérique, les habitants de l’île d’Haïti parlaient le taïno, l’une des langues amérindiennes d’Amérique du Sud et des Antilles que l’on regroupe sous la famille des langues arawaks. Au cours de son histoire, le territoire de l’île a été occupé par des colons espagnols, anglais et français qui, après l’extermination des Taïnos, ont fait venir des Africains pour travailler comme esclaves dans leurs plantations au profit de l’Europe. Formé au cours du xviie siècle, le créole présente encore dans son lexique les traces de la rencontre entre toutes ces populations ainsi que les langues qu’elles ont parlées. Les études linguistiques indiquent néanmoins que le français est la langue avec laquelle le créole partage le plus d’éléments compte tenu du degré de leur intimité et de la durée de leur contact, qui s’étend sur plusieurs siècles. Ces deux langues jouissent actuellement toutes les deux d’un statut officiel en Haïti, ce qui, souvent, porte la plupart des linguistes à faire abstraction dans leurs études de l’usage croissant de l’espagnol et de l’anglais aux côtés de celui du créole et du français sur le territoire d’Haïti. Le paysage linguistique haïtien a beaucoup changé depuis les soixante dernières années à cause des facteurs liés à la migration et au développement récent des médias sociaux sur Internet. S’il n’existe pas de données démolinguistiques sur les taux d’utilisation de l’espagnol et de l’anglais sur le territoire national et dans la diaspora haïtienne, il serait difficile de ne pas admettre que le nombre de locuteurs haïtiens de l’espagnol et de l’anglais a considérablement augmenté ces dernières années. Est-ce que la même tendance a été observée dans l’usage du français par ces Haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur que l’on se plaît à considérer comme des francophones ?

Selon Arendt (2010 [1964]), la vérité de fait est un énoncé ou un discours qui correspond au réel qu’il décrit. La vérité de fait est, à cause de sa nature contingente, facilement dissimulable, manipulable et falsifiable par les acteurs qui détiennent le pouvoir, et quand c’est le cas, elle peut être complètement dénaturée au point de devenir tout simplement un cas de mensonge. L’étude de la législation haïtienne en matière linguistique et l’examen des discours politiques et de certains écrits scientifiques sur la situation sociolinguistique en Haïti peuvent amener le plus crédule des observateurs à se demander si cet état-nation de la Caraïbe anciennement colonisé par la France n’est pas entré dans l’« ère post-vérité » avant la lettre. Devant le comportement de certains des héros4 créolophones d’ascendance africaine de la Révolution haïtienne ayant signé en français l’Acte de l’Indépendance le 1er janvier 1804, il y a peut-être lieu d’évoquer la théorie de l’aliénation culturelle telle que Frantz Fanon (1952, 1961) la conçoit dans le contexte du colonialisme. Mais lorsqu’on examine les manœuvres politiques intéressées des élites haïtiennes, formées pour la majorité en France, qui ont continué pendant plus d’un siècle à utiliser exclusivement la langue française dans les affaires de l’État ainsi que dans les services publics adressés à une population majoritairement créolophone unilingue, la thèse de l’aliénation ne semble pas suffisante pour expliquer la situation. Dans le contexte postcolonial haïtien, la classe dirigeante, loin d’être folle ou insensée, a savamment perpétué, à son avantage, le système capitaliste despotique d’exploitation de l’homme par l’homme qui lui a permis de « capitaliser » sur le dos d’un peuple maintenu dans une condition de pauvreté extrême et de quasi-esclavage. De 1804 à 1843, aucune loi constitutionnelle haïtienne ne fait référence aux langues en usage dans le pays, malgré les multiples articles de réflexion et les débats intellectuels publiés à l’époque dans les journaux locaux sur le problème linguistique et sur sa corrélation avec la question de la création d’un état-nation démocratique et véritablement indépendant.

1.1 Langue et nationalisme à l’époque de l’École de 1836

Si le processus de construction de l’identité collective du peuple haïtien a abouti aujourd’hui à une réalité nationale, ce n’était pas encore le cas au début du xixe siècle, à l’époque où l’on pouvait lire, dans les colonnes des journaux Le Républicain, Recueil scientifique et littéraire (1836–1837) et L’Union, Recueil commercial et littéraire (1837–1839), une série d’articles portant sur la nécessité de se distancier de la France afin de créer une nation haïtienne distincte ainsi qu’une véritable culture nationale. Ces deux journaux étaient les tribunes de l’École de 1836, un mouvement littéraire qui regroupait des poètes et des prosateurs haïtiens, notamment les frères Ignace et Émile Nau et les frères et cousin Coriolan, Céligny et Beaubrun Ardouin. Parmi les principaux rédacteurs du Républicain et de L’Union, les frères Nau faisaient partie des plus actifs et figuraient parmi les plus motivés par la recherche de l’authenticité culturelle. Ces auteurs profondément nationalistes publiaient des articles de réflexion prônant la production d’œuvres littéraires et artistiques ancrées dans la réalité locale pour l’établissement d’une institution littéraire nationale libérée de l’emprise culturelle de la France. À la différence de certains de leurs prédécesseurs5 qui insistaient sur la nécessité d’un retour aux sources africaines, préfigurant du coup le futur mouvement de la Négritude, les frères Nau émettaient des réflexions portant sur le phénomène du métissage linguistique et culturel, qui est au cœur des concepts plus récents d’antillanité et de créolité. Pour les frères Nau, il fallait accepter le fait que la culture haïtienne est de nature hybride, dans le sens qu’elle emprunte à la fois aux civilisations africaines et occidentales. C’est à cette hybridité qu’Émile Nau fait référence lorsqu’il parle dans Le Républicain de « cette fusion du génie européen et du génie africain qui constitue le caractère de notre peuple […] » (1836 : 2). Lorsque le président de la République a donné l’ordre de censurer puis de fermer Le Républicain, les frères Nau ont changé le nom du journal en L’Union. À partir du mois d’avril 1837, on pouvait lire dans les colonnes de L’Union les mêmes types d’articles abordant les questions relatives aux affaires nationales et à la situation socioculturelle locale, telles que la politique, le commerce, la littérature et les langues. C’est ainsi qu’Émile Nau continue à publier ses réflexions dans L’Union. Selon lui, pour créer des œuvres originales et contribuer à la mise en place d’une véritable littérature haïtienne, les artistes et les écrivains ne devraient copier ni l’Afrique ni la France, car, affirme-t-il, « [la] source d’inspiration pour vous est en vous et chez vous ; hors de là, vous n’avez pas de salut » (1837 : 4).

Un auteur anonyme, qui veut démontrer qu’Haïti ne constitue pas encore une nation originale, pose le problème dans le même journal de la manière suivante :

Chaque nation a des traits caractéristiques qui la distinguent et en font un peuple à part des autres ; ces traits sont inhérents au génie et au caractère national, et doivent consister dans le langage, les traditions et la poésie, les droits religieux, le gouvernement politique et local, ou, ils doivent prédominer dans les institutions domestiques et sociales, les mœurs et coutumes particulières d’une contrée. La question que suggère cette réflexion est celle-ci : Haïti possède-t-elle quelques-uns de ces traits d’individualité qui lui donneraient des titres à cette sorte de distinction nationale ? Et, si elle ne les a pas, par quels moyens peut-elle les acquérir ? (Anonyme, 1837b : 2).

Il est important de citer aussi les réponses que cet auteur anonyme apporte aux deux questions qu’il a posées au début de son article. À la première question, il répond carrément qu’« […] Haïti ne peut offrir aucun de ces caractères distinctifs permanents qui constituent l’originalité d’un peuple. Ceci est évident par la langue même que nous parlons ; le créole lui-même n’étant qu’une corruption du français […] » (Ibid.). Dans la réponse à sa seconde question sur les moyens d’acquérir ces caractères distinctifs, il se montre plus optimiste :

Notre attention doit, en conséquence, se diriger moins en dehors et plus au dedans, moins vers les nations étrangères et leurs exemples et plus vers ces circonstances qui sont liées à nos moyens d’action et à l’énergie de notre République ; nous devons moins imiter et créer davantage (Ibid.).

Cette conclusion positive va dans le même sens que celles d’autres rédacteurs anonymes de L’Union qui prédisent l’avènement d’une littérature ancrée dans le pittoresque des traditions et des mœurs locales. Si, pour tous les rédacteurs de L’Union, il est clair qu’il faut puiser dans les us et coutumes, dans les croyances locales, dans les contes et légendes et dans les chansons et les veillées paysannes pour développer une littérature nationale, les choses ne sont pas aussi évidentes pour eux quant à la langue qui servira de support à cette littérature nationale. Dans un article anonyme publié dans la chronique « Variétés » du même journal, on peut lire la question suivante :

Quelle langue se chargera de recueillir les termes qui seuls peuvent faire comprendre ces contes autrement inintelligibles ! comment transmettre l’esprit de ces chants si intraduisibles ! Une langue savante se pliera-t-elle aux exigences d’une littérature encore informe ? (Anonyme, 1839 : 3)

Comme la langue est le véhicule privilégié d’expression de la culture, tant orale qu’écrite, elle se retrouve toujours au cœur de toutes les réflexions ayant rapport à l’identité nationale et à l’authenticité de la littérature haïtienne. Un autre rédacteur anonyme de L’Union, qui lui-même agit en tant que critique, exprime son dépit d’avoir trop souvent à analyser des ouvrages français à cause du manque de « productions indigènes » :

Comment ne pas nous intéresser surtout à la littérature française qui est la nôtre, en attendant que nous en ayons une, ce qui peut fort bien ne pas arriver ; du reste, nous parlons le langage de la France ; nos mœurs, nos sympathies, nos idées, dans leur plus grande généralité, sont françaises » (Anonyme, 1837a : 3).

Ce qui attire le plus l’attention lorsqu’on lit l’ensemble des articles écrits par ces contributeurs, que leurs idées soient justes ou parfois erronées, c’est qu’ils sont unanimes à reconnaître qu’Haïti a nécessairement besoin d’une littérature distincte. Cette nécessité est exprimée par le même chroniqueur anonyme de « Variétés » : « jamais nous ne pourrons faire connaître tout ce que nous possédons de fond poétique sans l’aide d’une littérature nationale » (Anonyme, 1839 : 3). L’autre sujet sur lequel les rédacteurs de L’Union s’entendent, c’est la question linguistique, qu’ils posent tous comme le principal obstacle au développement d’une littérature nationale originale en Haïti. Si les Haïtiens parlent « le langage de la France », c’est parce qu’il n’existe pas, selon eux, une véritable langue haïtienne. Le créole, considéré à l’époque comme une « corruption du français », n’était pas vu comme un idiome capable d’assumer des fonctions formelles dans la société haïtienne. Il convient de rappeler ici que les premières études scientifiques qui ont contribué à établir que le créole est une langue à part entière, et non pas une variété régionale déformée du français, datent du milieu du xxe siècle. Pendant tout le xixe siècle et une bonne partie de la première moitié du xxe siècle, le créole, dépourvu d’orthographe officielle, était perçu comme un simple dérivé abâtardi de la langue française inapte à supporter l’écriture. Voilà le contexte particulier dont il faut tenir compte pour bien appréhender toutes ces idées et affirmations émises dans L’Union concernant le statut de la langue créole et ses rapports avec le français en Haïti.

1.2 Le statut du créole et du français dans les constitutions haïtiennes

Vu la popularité du journal L’Union, il est quasiment impossible que les autorités politiques de l’époque, qui ont d’ailleurs toujours censuré la presse, n’aient pas été au courant de ces articles traitant du problème des langues en Haïti. En sus de l’abstraction totale de la question linguistique dans la sphère politique entre 1804 à 1843, les treize constitutions haïtiennes en vigueur entre 1805 et 1918 sont absolument silencieuses par rapport à la question de l’officialisation linguistique6. L’article 31 de la constitution de 1843, énonçant dans une clause spécifique que « [l]es langues usitées dans le pays sont enseignées dans [les] écoles », est la toute première disposition constitutionnelle haïtienne relative à l’usage linguistique. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas d’une disposition concernant l’usage des langues sur le territoire haïtien de manière générale, mais de l’emploi des langues dans un domaine bien spécifique. Cette clause imprécise, qui ne mentionne pas les langues auxquelles elle fait référence, est celle qui a été reproduite dans la constitution du 14 juin 1867. L’article 41 de la constitution haïtienne du 15 novembre 1846, répété dans au moins trois autres constitutions (celles de 1874, de 1879 et de 1889), est de loin le plus flou. L’article 41 se lit ainsi : « L’emploi des langues usitées en Haïti est facultatif ; il ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de l’autorité publique et pour les affaires judiciaires ». Comme dans le cas de la disposition précédente, on ne sait pas de quelles langues il s’agit, et en plus, on a du mal à saisir le sens précis de l’adjectif « facultatif » utilisé dans l’article pour qualifier l’usage de ces langues que les législateurs ont sciemment ou inconsciemment omis de nommer. Voici au moins une série de trois questions importantes restées sans réponse pour la population de l’époque. Cette loi édictée dans l’article accorde-t-elle à la population le droit de bénéficier des services publics dans toutes les langues dites « usitées en Haïti » ? Quelle(s) est/sont la/les langue(s) en usage sur le territoire haïtien, et dans quelles circonstances peut-on ou doit-on utiliser l’une ou l’autre de ces langues ? Est-ce que l’adjectif « facultatif » dans le contexte de cette loi a le sens d’« optionnel », de « non contraignant » ou de « non obligatoire » ? Dans l’affirmative, on peut alors conclure que la population haïtienne de l’époque avait la possibilité et le droit de choisir d’utiliser ou non l’une ou l’autre de ces « langues usitées en Haïti » tout comme de n’utiliser aucune de ces langues. Il est clair que le fait de ne pas avoir nommé les langues dites « usitées en Haïti » et d’avoir ajouté que leur usage était « facultatif » ne relève pas d’un simple manque de sérieux, mais d’une pure démagogie politique qui laisse libre cours à toutes sortes d’abus de pouvoir de la part de la petite classe dominante francophone bilingue et à la violation systématique des droits humains et linguistiques de la population haïtienne majoritairement créolophone unilingue.

Si, pendant tout le xixe siècle, la classe gouvernante de la première république noire dite indépendante n’avait pas jugé nécessaire de mentionner le nom des langues en usage sur le territoire haïtien et d’expliciter leur statut légal ainsi que les conditions de leur emploi dans les affaires de l’État, les choses allaient commencer à changer au début du xxe siècle, à partir du moment où la défense des intérêts socio-économiques et culturels de cette classe dominante l’a exigé dans le contexte de l’occupation d’Haïti par les États-Unis, de 1915 à 1934. Se sentant menacée par le comportement impérialiste et le racisme de l’occupant américain, qui cherchait à imposer sa langue et son système d’éducation en Haïti, l’élite locale et la France7 se sont battues pour préserver la francophonie haïtienne. La victoire francophone haïtienne sur le plan culturel se traduit dans la constitution de 1918, rédigée par un conseil d’État haïtien sous le contrôle du Département d’État des États-Unis, dont l’article 24 précise que « Le français est la langue officielle [en Haïti]. Son emploi est obligatoire en matière administrative et judiciaire ». Il s’agit en fait de la première constitution utilisée en Haïti dans laquelle on trouve une disposition législative qui tranche de manière univoque en matière de législation linguistique. Dans les quatre constitutions haïtiennes ayant immédiatement succédé à celle de 1918 (celles de 1932, de 1935, de 1946 et de 1950), on trouve pratiquement cette même disposition qui officialise l’usage du français tout en faisant totalement abstraction de la présence de la langue créole sur le territoire haïtien. En positionnant le français comme la seule langue officielle de la République d’Haïti et en rendant son usage obligatoire dans les services publics, l’article 24 de la constitution de 1918 n’a pas seulement persisté dans l’iniquité, il l’a renforcée sur le plan légal. Il importe de préciser que l’iniquité ne réside pas dans le fait par les dirigeants d’avoir maintenu le français, langue qui, selon Cothière, « a enrichi le patrimoine culturel de la nation » (2016/2017 : 160). Elle se situe plutôt dans le fait par les autorités d’avoir depuis toujours privilégié le français au détriment du créole, la langue maternelle de la quasi-totalité de la population haïtienne.

C’est dans l’article 358 de la constitution du 19 décembre 1957 que l’on mentionne le créole, pour la première fois dans l’une des lois mères, comme un outil naturel de communication en Haïti. On reconnaît également dans le même article que le français n’est pas une langue comprise et parlée par tous les Haïtiens et que le créole peut pallier les problèmes de communication posés par l’usage de la langue de Voltaire dans le milieu haïtien. La même disposition est répétée mot pour mot dans la constitution du 25 mai 1964 ainsi que dans celle du 14 janvier 1971. L’examen de la législation linguistique haïtienne indique que le créole était en effet légalement exclu des affaires de l’État du début du xixe siècle jusqu’à la fin du xxe siècle, soit pendant près de deux cents ans. Durant cette longue période, le français était la seule langue autorisée à l’écrit et à l’oral dans presque tous les domaines sociaux de l’activité langagière formelle. Malgré sa marginalisation systématique par les classes dirigeantes, le vernaculaire créole a réussi à accéder au statut de langue nationale dans l’article 629 de la constitution du 27 août 1983 et à celui de langue co-officielle aux côtés du français dans l’article 510 de la constitution du 26 mars 1987. Entre la constitution de 1957 et celle de 1987, encore en vigueur actuellement, en passant par la loi du 18 septembre 1979 autorisant l’usage du créole dans les écoles comme langue d’enseignement et objet d’enseignement, il y a eu certes un progrès assez important en Haïti dans le domaine de la législation linguistique. Cela dit, il y a encore lieu de s’inquiéter quant à la réussite d’un éventuel programme d’aménagement linguistique à venir lorsqu’on examine les réflexions récentes sur la question et surtout lorsqu’on observe l’attitude des détenteurs successifs du pouvoir politique par rapport aux mesures à prendre par l’État pour l’application des lois linguistiques, ce qui constitue en soi l’élément le plus préoccupant.

Pour comprendre la gravité de la situation, penchons-nous sur certaines dispositions de la constitution de 1987 relatives à l’usage des langues officielles d’Haïti. Cela servira à se faire une certaine idée de l’interprétation de ces lois et surtout du rôle de l’État dans leur application. Sur les cinq articles de la constitution qui abordent la question des langues, il est utile d’examiner les articles 5, 40 et 213. Dejean (2004 : 244–245) décompose l’article 5 en trois points distincts, qu’il présente comme un mélange de rationalité et d’irrationalité. Selon lui, les deux premiers points de l’article sont rationnels, mais le troisième ne l’est pas. Le premier point est la reconnaissance explicite que tous les Haïtiens, nés et élevés en Haïti, sont créolophones, c’est-à-dire qu’ils sont tous unis par une langue commune qui n’est autre que le créole haïtien. Ce premier point est également la reconnaissance implicite, comme dans l’article 35 de la constitution de 1957, que la langue française, quoique officielle, ne fait pas partie du patrimoine commun de la nation haïtienne. La rationalité du deuxième point de l’article réside dans l’officialisation logique de l’usage de la langue commune dans l’intérêt de la grande majorité des créolophones haïtiens. Les deux premiers points de l’article sont en effet rationnels parce qu’ils se basent sur des raisons justifiables, justifiées et explicitées dans le préambule de la constitution. Le troisième point, relatif à la conservation du français comme langue officielle en Haïti, est en revanche irrationnel pour Dejean, qui croit dur comme fer que si l’on n’a pas cherché à justifier l’officialisation du français dans l’article, c’est parce qu’aucune observation sociolinguistique judicieuse ne permet de le faire.

Présenter le français comme une langue pratiquement étrangère pour la grande majorité de la population haïtienne est une vérité de fait, mais considérer comme irrationnel et injustifiable le maintien de son statut officiel en Haïti en se basant principalement sur le critère démographique nous semble être une opinion tout aussi déraisonnable. En effet, quel linguiste créoliste rationnel croirait vraiment que la langue créole dans son état actuel est prête à remplacer immédiatement le français en Haïti dans tous les domaines sociaux de l’activité langagière formelle ? La reconnaissance officielle du créole à côté du français dans la constitution de 1987 est l’une des meilleures décisions politiques jamais prises en Haïti. Il n’y a aucun doute là-dessus. On s’entend aussi sur le fait que le créole est une langue à part entière qui présente les mêmes potentialités que toutes les autres langues humaines, y compris le français, mais on ne mettra pas en doute non plus qu’il s’agit d’une langue dont l’émergence ne remonte qu’au xviie siècle et qui ne bénéficie d’un système d’écriture systématique et officiel que depuis 1979, soit depuis seulement une quarantaine d’années. Pour que le créole soit en mesure de couvrir tous les domaines d’utilisation qui lui sont assignés par la constitution de 1987, l’État doit jouer son rôle de manière active dans la planification du corpus et du statut de cette langue. Il reste encore un gros travail conceptuel à mener, nécessaire à l’enrichissement de son lexique dans les domaines techniques et scientifiques et à la standardisation de son code écrit. En plus des autres conditions matérielles nécessaires au développement humain et à la croissance économique en Haïti, la codification de l’usage formel du créole et l’instrumentalisation de cette langue permettront en principe de développer des réseaux de professionnels, d’artistes, d’écrivains, de scientifiques et de savants créolophones pour la production et la diffusion de toutes sortes de savoirs dans la langue créole. L’État haïtien poursuit-il de tels objectifs ? Quelles sont les mesures prises par les autorités haïtiennes pour s’assurer que l’État remplisse ses obligations constitutionnelles en ce qui concerne l’usage des langues officielles sur le territoire national ?

L’application des lois relève en principe du pouvoir exécutif, c’est-à-dire de la décision des gouvernements. Or, l’histoire nous apprend qu’en plus de deux siècles, aucun gouvernement haïtien ne s’est doté d’une véritable politique linguistique clairement énoncée. En l’absence d’une politique d’aménagement linguistique adoptée par l’État haïtien, comment s’assurer par exemple de l’application de l’article 4011 de la constitution de 1987, qui fait obligation à l’État de divulguer toutes les informations relatives à la vie nationale dans les deux langues officielles du pays ? Quels sont les enjeux de la diffusion de tous les documents officiels en créole ? Selon Corbeil (1980, 1986), l’une des premières préoccupations importantes dans la mise en œuvre d’une politique d’aménagement linguistique concerne le travail d’analyse des fonctions de la langue à aménager, pour lequel il faut éviter de faire appel à la responsabilité individuelle. Ce principe, qui s’inscrit dans la théorie générale de l’usage linguistique, a à voir avec la distinction entre la pratique de « communication individualisée » et la pratique de « communication institutionnalisée » telle que décrite par Corbeil (1980 : 78–81). Comment peut-on articuler ces deux pratiques en Haïti dans le cas particulier du créole, dont il faut aménager non seulement le statut, mais aussi le corpus ? En ce qui concerne l’intervention sur le corpus créole, l’article 21312 de la constitution de 1987 exige l’instauration d’une académie ayant pour mission d’instrumentaliser cette langue afin qu’elle puisse remplir les fonctions qu’on lui assigne. L’Akademi Kreyòl Ayisyen (AKA) a été inaugurée en décembre 2014 et fonctionne depuis lors grâce à l’argent des contribuables. Après plus de cinq ans de fonctionnement et compte tenu de la situation de crise et de conflit interne qui sévit au sein de l’AKA13 depuis sa création, il y a lieu de s’inquiéter quant à la capacité de cette institution à remplir son mandat constitutionnel sur les plans administratif et scientifique. Tout projet ou proposition de loi dans un domaine social exige en principe l’expertise de spécialistes dans le domaine en question. Dans le cas de l’article 213, qui prévoit la création d’une académie dont le mandat est de « fixer » la langue créole pour lui permettre pourtant de se « développer », tout porte à croire que les responsables politiques n’ont pas fait appel aux experts linguistes ni même aux services d’un réviseur linguistique lorsqu’ils légiféraient en la matière. Il faut préciser que les déficiences de la constitution de 1987 en termes de législation linguistique sont tant qualitatives que quantitatives, car si les autorités politiques œuvraient sérieusement pour garantir les droits linguistiques de la population, il y aurait en la matière davantage d’articles dans la constitution. Il y aurait par ailleurs d’autres lois ou décrets relatifs à l’application de cette nécessaire politique linguistique qui a toujours fait défaut en Haïti. N’y avait-il pas des experts linguistes locaux et internationaux familiers à la question linguistique haïtienne lors de la rédaction de la constitution de 1987 ?

2. Critères de vérité et discours scientifiques sur Haïti

2.1 Description et documentation des langues en usage

Les premières publications adoptant une approche scientifique autour des faits de langues en Haïti datent de la quatrième décennie du xxe siècle. Depuis les années 1930, il y a eu des thèses universitaires, des monographies et plusieurs articles, écrits par des spécialistes haïtiens et étrangers, qui portent sur les particularités du français haïtien, mais aussi et surtout sur le créole, l’origine de cette langue, sa genèse, sa syntaxe, sa morphologie, son système phonologique, son orthographe, ses variations, etc. Parmi les principaux travaux portant sur la question des langues en Haïti, on peut, à titre indicatif, citer Sylvain (1974 [1936]), Faine (1937), Hall (1953), Pompilus (1961), Férère (1974), Valdman (1978), Chaudenson (1979), Dejean (1980), Vernet (1980), Bentolila et Gani (1981), Lefebvre et al. (1982), Joseph (1988), Saint-Germain (1988), DeGraff (1992), Cadely (1994), Fattier (1998), Joseph (1999), Mufwene (2005), Hebblethwaite (2007), Lainy (2010), Spears et Joseph (2010), Berrouët-Oriol et al. (2011), Glaude (2012), Léger (2013a), Govain (2014a) et Saint-Fort (2016/2017). Grâce à ces professionnels et à d’autres, le créole d’Haïti est probablement la langue créole la plus étudiée au monde. Si la majorité de ces travaux descriptifs sont écrits en français et quelques-uns en anglais, on observe depuis quelques temps un certain engouement pour la production d’ouvrages et d’articles de réflexion en langue créole. Les actes du colloque sur l’AKA, publiés en 2013, est une preuve que l’on réfléchit de plus en plus en créole sur la question linguistique en Haïti. Sur les 25 articles publiés dans les actes du colloque sur l’AKA, vingt sont écrits en créole, quatre en français, et un seul est écrit en anglais. On doit également citer Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba14 (2013) qui est sans aucun doute le plus important ouvrage écrit entièrement en créole sur les questions linguistiques et éducatives en Haïti. Parallèlement à ces publications théoriques et descriptives, il existe des travaux normatifs, tels que des manuels scolaires, des livres de grammaire et des dictionnaires. De 1958 à nos jours, on a produit plus d’une vingtaine de travaux lexicographiques15 portant sur le créole. Dans cette langue, on a également publié des écrits divers et variés sur différents supports (livres, journaux, revues, écrans numériques, affiches, enseignes, etc.), qui abordent des sujets spécifiques et généraux dans différents domaines littéraires, commerciaux, techniques et scientifiques.

De tous les domaines sociaux de l’activité langagière écrite en Haïti, la littérature est celui dans lequel la langue créole reste la plus productive. Malgré la force démographique du créole, cette langue a pendant longtemps été reléguée à l’usage informel et à l’oralité. Ce n’est qu’à partir de 1979, grâce aux travaux préalables des Anglo-Saxons Ormonde McConnell et Frank Laubach, continués par des francophones haïtiens et français, notamment Charles Fernand Pressoir et Lelio Faublas et par l’Institut Pédagogique National (IPN), que l’on a réussi à doter le créole d’une orthographe officielle adéquate et d’un niveau de standardisation assez avancé lui permettant d’assumer plusieurs fonctions en situation formelle dans la société haïtienne. Contrairement aux écrivains haïtiens francophones, dont la plupart se sont donné implicitement pour mission de défendre et de valoriser la culture du peuple haïtien à travers des œuvres écrites exclusivement ou principalement en français, les auteurs haïtiens d’expression créole, dont ceux de la Sosyete Koukouy par exemple, ont compris la nécessité de publier systématiquement dans leur langue maternelle afin d’enrichir son code écrit. Ces écrivains du Mouvman kreyòl ont jusqu’ici produit une littérature en langue créole assez riche en textes poétiques et en pièces de théâtre, mais beaucoup plus pauvre en textes narratifs. À la différence des genres anciens proches de l’oralité comme la poésie et le théâtre, le roman et la nouvelle, genres modernes de tradition écrite, ne sont pas abondants dans la littérature d’expression créole. En fait, le nombre de publications de récits de fiction brefs et longs écrits en langue créole ne dépasse pas encore une centaine, ce qui est peu en comparaison avec la multiplicité des recueils de poésie publiés dans cette même langue. Parmi les premiers récits littéraires les plus connus écrits en créole haïtien, on peut citer le recueil de nouvelles Ale-vini Mirak (1946) et les trois volumes de Lanmou pa gin baryè (1975, 1977, 1981) d’Émile Célestin-Mégie ; Ti Jak (1965) et Tonton Liben (1976) de Carrié Paultre ; le célèbre roman Dezafi (1975) de Frankétienne ; Ti Dife Boule sou Istoua Ayiti (1977) de Michel Rolph Trouillot ; et le recueil de nouvelles Ravinodyab (1982) de Félix Morisseau Leroy.

Les médias sociaux sont un autre domaine dans lequel l’utilisation écrite de la langue créole a considérablement augmenté ces dernières années. Selon DeGraff (2016/2017), qui cite l’étude de Keegan et al. (2015) et les données de Scannell (2016), le nombre de Tweets en créole, envoyés à partir des deux plus grandes villes d’Haïti (Port-au-Prince et Cap-Haïtien), dépasse de loin la quantité de Tweets envoyés en français. Cela pourrait vouloir dire que les Haïtiens scolarisés des milieux urbains préfèrent l’usage du créole à celui du français dans leur communication sur les réseaux sociaux en ligne. D’après l’analyse de DeGraff (2016/2017 : 178–179), le créole est probablement la langue dite « locale » la plus populaire sur Twitter, et son prestige serait à la hausse grâce à son usage numérique croissant. Rappelons-nous qu’en Haïti, le français est une langue utilisée principalement dans des contextes de communication formelle et le plus souvent à l’écrit, tandis que le créole a toujours été la langue que tout le monde utilise naturellement en situation de communication orale pratique et quotidienne. Il suffit donc de considérer les similarités qui existent entre les messages textuels instantanés sur les réseaux sociaux et la communication orale, particulièrement le fait que les messageries instantanées permettent un dialogue se rapprochant de la communication orale spontanée, pour saisir la raison logique qui explique la préférence des Haïtiens pour l’emploi de leur langue maternelle dans ce type de communication en ligne. Autrement dit, l’instantanéité, le sentiment de coprésence et les autres traits de l’oralité qu’offrent les messageries instantanées favorisent l’emploi du créole, en plus de toutes les autres raisons pratiques liées à l’utilisation de la langue maternelle.

Si l’usage de la langue créole en Haïti s’accroît de plus en plus même dans les contextes les plus formels, le français reste encore la langue largement dominante dans presque tous les domaines traditionnels de la communication écrite. Les manuels scolaires, les publications scientifiques, la presse écrite, l’étiquetage des produits commerciaux et leur mode d’emploi, l’affichage publicitaire, les documents officiels de l’État, les documents d’information des institutions privées et publiques, etc., sont écrits en grande majorité en français. L’un des cas les plus symptomatiques de la situation défavorable du créole écrit par rapport au français dans les communications officielles de l’État haïtien réside dans l’amendement constitutionnel de mai 2011, rédigé, adopté et publié exclusivement dans la langue de Voltaire. Si la constitution de 1987 est disponible dans les deux langues officielles du pays, pourquoi n’en est-il pas de même pour la version amendée de cette même constitution ? Quelles sont les implications juridiques d’un tel manquement ? Dans une étude sociolinguistique, Anne-Marie Coriolan a observé que « le domaine de l’édition, qui demeure abondante, se fait surtout en français pour les œuvres littéraires ; les ouvrages en créole sont le plus souvent des textes spécialisés ou militants » (2010 : 237–238). En ce qui concerne les usages institutionnalisés, Coriolan affirme ceci :

La quasi-totalité des textes officiels est en français, quoique, à l’Assemblée nationale, les députés puissent s’exprimer dans les deux langues, avec une nette préférence pour le français. Dans l’ensemble de l’administration, les textes sont le plus souvent en français, à de rares exceptions bilingues près (Guide d’état-civil) (Ibid. : 235).

Les résultats de l’enquête de Coriolan, qui confirment le statut privilégié du français dans les pratiques langagières écrites en Haïti, ne diffèrent pas de ceux de Léger (2013a). Moins de deux ans après le séisme dévastateur survenu en Haïti le 12 janvier 2010, un nombre impressionnant de documents écrits divers ont été publiés en rapport avec la catastrophe. Léger (Ibid.) a analysé ce corpus de textes dans le cadre d’une étude portant sur l’usage du créole écrit en Haïti. Ces publications sur un sujet qui concerne l’ensemble de la nation haïtienne peuvent être classées en deux grandes catégories : textes officiels provenant des instances de l’État et textes non officiels issus de la société civile. Dans la catégorie très restreinte des textes officiels produits par les autorités de l’État, on ne trouve que des documents administratifs, tels que des rapports, des bilans et des documents de demande de financement, qui sont tous écrits en français et en anglais. Quant à la deuxième catégorie, elle regroupe un grand éventail de documents que l’on peut subdiviser en documents utilitaires provenant du secteur privé et des organisations non gouvernementales locales et internationales et en documents littéraires écrits par des particuliers. L’analyse de ces écrits circonstanciels non officiels, qui concernent les franges les plus pauvres de la population haïtienne, indique qu’ils sont écrits majoritairement en français.

Un an après le séisme est paru dans le numéro du 12 janvier 2011 du quotidien Le Nouvelliste une compilation de dix-sept textes littéraires qui consiste en des témoignages écrits par les écrivains haïtiens les plus célèbres, notamment Frankétienne, Gary Victor, Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert, Rodney Saint-Éloi, Syto Cave et Kettly Mars. Des dix-sept textes de la compilation, seul celui de Louis-Philippe Dalembert est écrit en créole, ce qui signifie que le taux d’utilisation de la langue maternelle de la population haïtienne, calculé à partir d’un échantillon de textes littéraires publiés par les meilleurs écrivains du pays dans le journal local le plus ancien et le plus populaire, ne représente pas plus de 5,8%. Nous avons examiné l’ensemble du corpus de textes officiels et non officiels dans le contexte de la catastrophe provoquée par le séisme pour chercher à savoir si la situation du créole avait sensiblement évolué dans le domaine de la communication écrite, et nous sommes arrivé à deux constats. Si le créole a connu récemment un certain succès en ce qui a trait aux pratiques de communication écrite individualisée en situation informelle dans les médias sociaux, il reste encore très peu représenté dans le corpus des textes produits en contexte de communication institutionnalisée. Cette sous-représentation du créole, langue maternelle de la population haïtienne monolingue à plus de 90%, sur un sujet qui la concerne directement, est un premier constat qui indique clairement un déficit démocratique considérable. Les deux langues qui ont dominé les discours officiels et non officiels sur la question de la reconstruction d’Haïti après le séisme de 2010 n’étaient autres que le français et l’anglais. La mise en place théorique du projet de reconstruction d’Haïti a été entreprise dans deux langues pratiquement étrangères pour la majorité de la population du pays.

Il y a un autre aspect fort négligé de la situation linguistique d’Haïti qui permet pourtant de bien se rendre compte de l’ampleur des pratiques de domination et d’exclusion sociale basées sur l’usage des langues dans ce pays. Il s’agit de la variété stylistique ou du registre particulier de la langue créole que les Haïtiens qualifient communément de kreyòl swa16 parce qu’il est censé être plus proche du français que les autres variétés. Le kreyòl swa (fin et délicat) est, par opposition au kreyòl rèk (frustre et épais), le sociolecte prestigieux de deuxième rang, après le français, que pratique la petite minorité d’Haïtiens francophones privilégiés pour se démarquer semble-t-il de la variété basilectale du créole. En l’absence de données empiriques recueillies dans le cadre d’études systématiques portant sur les causes du recours au kreyòl swa et sur les conditions précises dans lesquelles cette variété est utilisée dans la société haïtienne, on peut dire que ceux qui l’emploient le font principalement pour se distinguer des locuteurs unilingues appartenant aux classes sociales les plus défavorisées. Il est utile d’ajouter qu’il est néanmoins difficile de savoir si le kreyòl swa relève de la variation diastratique ou de la variation diaphasique, et ceci pour plusieurs raisons. La variation diaphasique est situationnelle, tandis que la variation diastratique se situe sur un axe social. Or l’usage du kreyòl swa n’est pas l’apanage d’un groupe social en particulier, puisque les jeunes haïtiens scolarisés appartenant à la classe moyenne et résidant dans les bidonvilles l’utilisent aussi au besoin. Même les locuteurs ruraux jeunes et adultes habitant dans des zones éloignées de la capitale et des villes de province essaient de l’imiter, ce qui occasionne un grand nombre d’hypercorrections. Le plus intéressant dans tout cela, c’est qu’il y a des personnalités politiques scolarisées en français, mais issues de la paysannerie, ainsi que des linguistes créolistes et des académiciens, militant ouvertement contre l’usage du kreyòl swa, qui l’utilisent sans même s’en rendre compte. L’un des cas notoires est celui, documenté dans Valdman (2005b : 40–41), où celui-ci indique l’existence, dans un discours radiodiffusé de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, de traits marquants du kreyòl swa, notamment des voyelles antérieures arrondies, du r postvocalique, des fonctifs de/deu et ke/keu et des cas d’alternance codique vers le français. Soulignons que la présence de ces traits morphosyntaxiques et phonologiques mésolectaux attribués au kreyòl swa est également attestée dans le parler naturel de locuteurs adultes monolingues du milieu rural n’ayant aucun contact régulier avec la langue française17. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’imitation ni d’hypercorrection, d’où la difficulté à déterminer avec certitude s’il s’agit d’un phénomène langagier situationnel, social ou autre.

2.2 Propagande et propagation des deux langues officielles

Rappelons-nous qu’en comparaison avec les études publiées en anglais et en créole, celles écrites en français dominent le discours scientifique sur la question linguistique haïtienne. Le fait par les experts francophones d’utiliser systématiquement le français pour décrire la situation linguistique haïtienne peut donner l’impression qu’Haïti est effectivement un pays francophone selon les termes de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Dans plusieurs des publications scientifiques citées plus haut et dans bien d’autres encore, qui portent sur la situation sociolinguistique haïtienne, on trouve des estimations plus ou moins fiables quant au nombre de locuteurs du français en Haïti. À ce jour, aucune institution haïtienne n’a entrepris une recherche sociolinguistique ayant pour objet le comptage des francophones haïtiens sur l’ensemble du territoire national. On ne dispose pas de données démolinguistiques valides relevant d’enquêtes sociolinguistiques qui permettent de savoir avec précision le nombre réel de locuteurs du français sur le territoire d’Haïti, état-nation dit « francophone ». L’examen des principales études portant sur le sujet permet d’affirmer que l’estimation de la proportion de locuteurs du français en Haïti varie entre 2% et 42% de la population. Entre ces deux valeurs, l’écart est très important, ce qui en dit long sur la validité des différents pourcentages avancés dans l’intervalle, et par conséquent sur la crédibilité des études consultées, dont certaines ne semblent pas être motivées par des facteurs strictement scientifiques. Selon les motivations, les préférences ou les intérêts des différents acteurs nationaux et internationaux, le pourcentage de francophones haïtiens a toujours grandement varié dans un sens ou dans l’autre, mais le taux de 10% reste l’estimation la plus courante. Selon Saint-Germain (1997 : 613), Albert Valdman est le premier linguiste à avoir fait cette estimation, dans un article paru en 1964. Valdman répète la même estimation dans son livre publié en 1978, ce qui a paraît-il porté les responsables politiques haïtiens de l’époque, bizarrement, à l’adopter dans la Loi du 18 septembre 1979 stipulant dans l’article 1er que « l’usage du créole, en tant que langue commune parlée par les 90% de la population haïtienne, est permis dans les écoles comme instrument et objet d’enseignement ». Il s’agit d’un autre document officiel de l’État haïtien dans lequel il y a un passage qui peut induire en erreur, car le créole n’est pas la langue commune parlée par les 90% de la population haïtienne. Cette langue est parlée par pratiquement 99,99% des Haïtiens nés et élevés sur le territoire haïtien. Le taux de 90% mentionné dans l’article ne représente en fait que la grande proportion des Haïtiens qui ne parlent pas le français. Les 10% restant ont toujours été considérés comme des locuteurs francophones bilingues en créole et en français, alors que certains d’entre eux maîtrisent également l’anglais et l’espagnol. Cette estimation de 10% de bilingues francophones haïtiens est celle que l’on retrouve sous la plume de la plupart des linguistes haïtiens et étrangers, dont Prudent (1980), Lucrèce (1983) et Saint-Fort (2016/2017).

Malgré la popularité que lui a procurée la Loi du 18 septembre, le taux de 10% ne fait pas l’unanimité. Certains linguistes ne le trouvent pas assez élevé, alors que d’autres proposent des estimations plus basses. Pompilus (1983) estime entre 3 et 7% la proportion d’Haïtiens qui sont capables de parler français. L’estimation de Dejean (1975, 1983, 2011), qui considère Haïti comme un pays monolingue, se situe à 2%. Les propos scientifiques les plus crédibles tenus jusqu’ici sur la question du nombre de locuteurs de français existant en Haïti se trouvent dans Saint-Germain (1988, 1997), qui s’est donné la peine d’expliquer en détails la démarche méthodologique qui lui a permis d’arriver à la conclusion suivante : « Compte tenu des considérations sur la variation de la qualité de l’enseignement, on peut avancer qu’il y a probablement de 2 à 3% d’Haïtiens résidant en Haïti qui peuvent se déclarer bilingues » (1997 : 614). D’un autre côté, Bentolila et Gani (1981) et Cothière (2016/2017) préfèrent parler de 15 à 20%. Cette tendance à avancer des chiffres plus élevés que 10% est également observée, mais de manière scandaleuse, dans les documents officiels de l’OIF, qui va jusqu’à estimer la quantité de francophones haïtiens à 42%. Dans le rapport de 2014 de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, on ne trouve que les deux phrases suivantes concernant Haïti : « En l’absence de nouvelles données depuis le rapport de 2010, nous avons reconduit les proportions du précédent rapport. Nous estimons que 42,0% des Haïtiens sont francophones en 2015, soit 4 453 567 individus » (Harton et al., 2014 : 79). Dans le rapport de 2010, disponible sur le site officiel de l’OIF, on peut voir que le taux de 42% est divisé en deux parties, soit 12% de locuteurs francophones et 30% de locuteurs partiellement francophones. Quelle est la différence entre un francophone total et un francophone partiel ? Le rapport de l’Observatoire de la langue française de l’OIF répond à cette question de la manière suivante :

Les États et gouvernements membres et observateurs de l’OIF étaient saisis officiellement par un questionnaire comportant, entre autres, la question suivante : « Quelle est l’estimation du nombre de francophones ? Préciser : Francophones (personnes capables de faire face, en français, aux situations de communication courante) et Francophones partiels (personnes ayant une compétence réduite en français, leur permettant de faire face à un nombre limité de situations) » (Wolff et Gonthier, 2010 : 17).

À noter que les experts de l’OIF reconnaissent dans le rapport de 2014 qu’ils ont eu tort d’avoir pratiqué « les catégorisations hasardeuses, […] distinguant “francophones réels” et “francophones partiels”, voire le commode “francophiles” qui permet de multiplier quasiment à l’infini les locuteurs de français alors qu’il n’est question que d’attachement ou d’intérêt pour la France et éventuellement pour les cultures francophones » (Wolff et Aithnard, 2014 : 8). Malgré ces propos, qui sous-tendent que les experts de l’OIF auraient adopté une nouvelle approche scientifique plus fiable leur permettant de se rapprocher de la vérité des faits dans leur estimation des francophones dans le monde, le taux de 42% de francophones haïtiens est maintenu tel quel dans leur rapport de 2014, sans aucune justification (Ibid, 18).

L’un des indicateurs les plus importants qui permettent à l’OIF de déterminer le nombre de francophones dans les pays du Sud où le français cohabite avec des langues dites « locales » est le niveau de scolarisation en français. C’est la raison pour laquelle, dans leur méthode de collecte de données, ils misent sur les individus sachant lire et écrire le français et sur la population âgée de 10 ans et plus. Dans le cas spécifique d’Haïti, pays où le taux d’alphabétisation est le plus bas de toute l’Amérique et où le système éducatif est l’un des plus faibles au monde, il y a de quoi être abasourdi lorsque l’OIF estime dans son plus récent rapport (2015) que 42% des Haïtiens sont devenus francophones par la scolarisation en français. Selon les données statistiques de 2010 de l’Institut haïtien de Statistique et d’Informatique et d’autres sources citées dans Hebblethwaite et Weber (2012 : 73),

61% de la population [haïtienne] au-dessus de l’âge de 10 ans sont analphabètes ; le taux rural est de 80,5% et le taux urbain est de 47,1% (http://www.ihsi.ht). 37,4% de la population au-dessus de l’âge de 5 ans n’ont jamais été scolarisés ; 35,2% sont inscrits à l’école primaire ; 21,5% à l’école secondaire et 1,1% à l’université. En 1950, la proportion d’élèves d’âge scolaire inscrits dans une école rurale était de 10% et en 1970 cette proportion était de 12% (Hadjadj 2000, p. 16). Au cours de l’année académique 2001–2002, 45,9% des 6 à 24 ans fréquentaient une école ou université. Sur 1 000 élèves qui commencent l’enseignement primaire, 500 terminent la quatrième année et 355 atteignent le secondaire (Hadjadj 2000, p. 12). En 2000, 53% des enseignants du secteur public et 92% des enseignants du secteur privé étaient non qualifiés (Hadjadj 2000, p. 35).

Il est clair que ces données à elles seules suffisent à invalider l’estimation de l’OIF quant au nombre de locuteurs de français en Haïti. On prendra tout de même en considération les chiffres provenant du Rapport de l’UNESCO d’avril 2008 (Tondreau, 2008), selon lesquels 37,4% de la population haïtienne sont complètement analphabètes. Parmi les 62,6% d’alphabétisés, seulement 21,5% atteignent le niveau secondaire et 1,1% le niveau universitaire. Si l’on tient compte du fait que la majorité du total des 22,6% d’Haïtiens fréquentant l’école secondaire et l’université18 ne maîtrisent que partiellement la langue française orale et écrite à cause des faiblesses du système éducatif, on peut comprendre pourquoi il est impossible aux experts de l’OIF d’expliquer la démarche méthodologique qui leur a permis d’arriver au taux prodigieux de 42%. Que représente vraiment ce taux de 42% ? S’agit-il d’une réelle « propagation de la langue française » en Haïti ou de la simple « propagande pour la langue française » selon le même projet politique de conquête coloniale qui date de la création de l’Alliance française en 1883 ? Dans son article « Le projet politique de la langue française », Roselli rappelle que l’Alliance française « prend forme autour d’une idée formulée dans les termes de propagation de la langue française dans les colonies et à l’étranger, termes qui apparaîtront dans la couverture du Bulletin dès sa parution, en avril 1884 » (1996 : 84 ; l’italique est de l’auteure).

En ce qui concerne la propagation de la langue française en Haïti, Dejean pose une question pertinente : « Pourquoi n’avons-nous pas en 2011 au moins un demi-million de bilingues créolophones et francophones, en dépit du fait que l’enseignement scolaire s’est fait en français de tout temps ? » (2011 : s. p. ; l’auteur souligne). Cette question a été posée par Dejean dans un article qui « se veut une critique rigoureuse » (Ibid.) d’un ouvrage collectif coordonné par Robert Berrouët-Oriol et préfacé par le linguiste québécois Jean-Claude Corbeil. Dans l’avant-propos de cet ouvrage, intitulé L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions, Corbeil propose d’emblée la création d’un « projet de loi portant sur l’aménagement et la didactique des deux langues haïtiennes » (Berrouët-Oriol, 2011 : xvii ; l’italique est de l’auteur). Dans l’introduction, qui suit l’avant-propos, Hadjadj présente le créole et le français comme des « langues Marassa » (Ibid. : 19), c’est-à-dire des sœurs jumelles. Pour les besoins de notre analyse, il importe de souligner que deux des quatre auteurs de l’ouvrage (Berrouët-Oriol et Cothière) ont plusieurs fois répété dans leurs chapitres respectifs le segment « deux langues haïtiennes » utilisé par Corbeil pour qualifier le créole et le français, ce qui va carrément à l’encontre des prescriptions rationnelles de l’article 5 de la constitution haïtienne de 1987, qui reconnaît deux langues officielles, certes, mais une seule langue haïtienne dans le créole puisqu’il s’agit de la seule dont l’usage est commun à l’ensemble des Haïtiens. Dans la constitution de 1987, il n’y a pas d’ambiguïté par rapport au statut réel du français en Haïti. Avant de déclarer que le français est l’une des deux langues officielles de l’État, l’article 5 stipule clairement que « [t]ous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le Créole », et non pas par deux langues. Ce faisant, on reconnaît dans la constitution que le français n’est pas une langue haïtienne compte tenu du fait que son usage restreint sur le territoire national pendant plusieurs siècles, contrairement à l’usage du créole, n’a historiquement pas contribué à la construction de l’identité collective culturelle du peuple haïtien. Cela dit, il faut considérer la réalité sociale de la communauté haïtienne dans toute sa complexité pour éviter de tomber dans le piège qui consiste à définir Haïti uniquement par la langue créole, car elle n’est en fait qu’un élément culturel de cohésion parmi d’autres.

Pour bien comprendre le sens précis de l’article 5 de la constitution de 1987 en ce qui a trait à la fonction identitaire du créole dans la société haïtienne, il importe de reconnaître les liens intimes, parfois pertinents, que l’on établit souvent entre les notions d’« identité », de « culture », de « langue », de « discours » et de « nation », sans pourtant les confondre. Le mot « créole » utilisé dans l’article 5 ne renvoie pas à une simple notion abstraite, mais à un code de communication linguistique utilisé par des millions d’êtres humains vivant dans un état-nation, ce qui en fait une « institution sociale » bien réelle. Le terme « créole » fait référence à des pratiques langagières entre des individus appartenant à un même groupe social qui partage un ensemble de valeurs véhiculées à travers des discours originaux. La « langue » est une notion qui a été remise en question par plusieurs penseurs importants, dont Bakhtine (1977 [1929]), Yaguello (1988), Meschonnic (1997), Calvet (2004) et Sériot (2010). Selon ces auteurs, la langue est une idée reçue, une construction théorique qui n’existe pas dans la nature. Si l’on se base sur les travaux de ces auteurs, pour lesquels la langue n’existe qu’à travers le discours, on peut soutenir que c’est l’usage du créole en situation pratique qui reflète l’identité collective culturelle du peuple haïtien, mais non la langue créole en elle-même. Autrement dit, la spécificité culturelle du peuple haïtien ne se situe pas dans la langue créole. Elle réside plutôt dans des éléments discursifs et pragmatiques, dans les mots, les phrases, les implicites, les silences, les sous-entendus, les non-dits, les intonations, l’expression corporelle, les gestes, bref, dans les conventions culturelles propres à la communauté haïtienne. Il est intéressant de souligner en passant que ces éléments culturels, que l’on pourrait qualifier de « créolismes » ou d’« haïtianismes » selon les termes de Pompilus (1961), permettent de distinguer la minorité des locuteurs francophones haïtiens des locuteurs francophones originaires d’autres régions du monde. Il semblerait donc que ce n’est pas la langue créole ni la langue française qui reflète l’identité collective culturelle du peuple haïtien, mais les discours des Haïtiens, c’est-à-dire l’ensemble de leurs productions langagières, avec tout ce que cela implique. Précisons ici que l’objectif de ces considérations théoriques sur les notions abstraites de langue, de nation et d’identité n’est nullement de nier le fait historique fondamental que l’unité linguistique a contribué à forger l’unité nationale dans le cas d’Haïti, et l’article 5 de la constitution de 1987 est clair là-dessus.

Malgré cette disposition constitutionnelle qui ne reconnaît pas le français comme l’un des médiateurs de l’identité haïtienne, l’ouvrage L’aménagement linguistique en Haïti postule l’existence de la « francocréolophonie haïtienne » et propose une « convergence linguistique » (2011 : 158) entre ce que Jean-Claude Corbeil appelle les « deux langues haïtiennes » (Ibid. : 143). Puisqu’Haïti n’est pas un cas « francophone » isolé, établissons un parallèle entre la situation linguistique de l’ancienne « Perle des Antilles » et celle d’autres pays « francophones » pour chercher à mieux comprendre la logique qui se cache derrière la formule « les deux langues haïtiennes ». Est-ce qu’on pourrait selon la même logique francophonisante dire que le français est une langue africaine, ou plus spécifiquement une langue congolaise, malienne ou sénégalaise ? Si les « langues canadiennes » était une formule courante, à quelles langues cette formule ferait-elle référence ? Ferait-elle seulement référence aux deux langues officielles du Canada ou également aux langues autochtones, dont la plupart sont en danger d’extinction ? Sachant que ce sont principalement des Français de France qui ont colonisé le Québec et qui y sont restés majoritaires, on pourrait soutenir, à plus forte raison, que le français est une langue québécoise. Si l’on utilise souvent les termes « québécois » et « joual » pour faire référence aux variétés du français parlées dans la province du Québec, la formule « la langue québécoise » pour faire référence à la langue française dans le contexte du Québec n’est pourtant pas courante.

Sachant aussi que les 13% d’anglophones constituent une communauté linguistique historique au Québec et que leur langue, très répandue dans « La Belle Province », jouit d’un statut officiel au Canada, dont le Québec est une province, pourquoi ne serait-il pas logique de dire que l’anglais est également une langue québécoise, sans que cela soit perçu comme un sacrilège ? Jean-Claude Corbeil, qui a participé aux projets législatifs aboutissant à la création de la Loi sur la langue officielle et de la Charte de la langue française19, ne serait probablement pas d’accord avec la logique voulant que l’anglais soit une langue québécoise. Le linguiste francophone québécois pourrait s’appuyer sur ces deux lois pour exprimer son désaccord de la même manière qu’il s’est basé sur l’article 5 de la constitution de 1987 pour présenter le français comme une langue haïtienne en dépit du nombre restreint de francophones résidant sur le territoire d’Haïti. Malgré les lois linguistiques injustes, les statistiques qui se présentent comme des miroirs grossissants et les multiples projets de scolarisation en français, le nombre de francophones haïtiens ne semble pas vouloir augmenter. Le faible niveau de maîtrise du français de certains des plus hauts dignitaires de l’État haïtien est là pour en témoigner. L’incapacité d’un nombre élevé de femmes et d’hommes d’état haïtiens à tenir une conversation spontanée en français et même à lire convenablement un discours en français préalablement écrit pour eux est un fait réel documenté par la presse locale que les autorités francophones nationales et internationales font mine d’ignorer. Il est courant d’entendre les défenseurs de la francophonie soutenir que le faible niveau de français des cadres et des hauts dirigeants haïtiens n’est qu’un simple problème d’éducation de base ou de formation générale lié à la faiblesse du système éducatif haïtien. Selon cette vision simpliste, il suffirait que l’économie haïtienne s’améliore et que le pays dispose d’un meilleur système éducatif, doté de meilleures ressources pédagogiques et de plus d’enseignants qualifiés, pour que le problème se résolve de lui-même.

Si les conditions matérielles et pédagogiques sont réunies, n’importe quel individu en Haïti peut en effet apprendre le français comme une langue seconde ou comme une langue étrangère et devenir francophone bilingue en quelques années, mais une éventuelle assimilation sociale de l’ensemble du peuple haïtien à la francophonie est une entreprise beaucoup plus complexe. Il n’est pas impossible qu’un état-nation devienne bilingue ou plurilingue, mais c’est en général par un long processus de transformation socio-historique que cela se produit. Il est clair qu’en plus de deux siècles, cette transformation ne s’est pas produite en Haïti, quoique le français ait été, jusqu’à récemment, la seule langue officielle du pays et l’unique langue d’enseignement sur tout le territoire national. Selon Berrouët-Oriol (2017), le livre L’Aménagement linguistique en Haïti repose sur une série de notions dites « fondamentales », telles que « patrimoine linguistique bilingue », « parité statutaire entre les deux langues officielles », « droits linguistiques », « équité des droits linguistiques », « législation linguistique contraignante » et « didactique convergente créole-français ». Il affirme que ces notions « doivent être au fondement de toute entreprise d’État d’aménagement des deux langues officielles d’Haïti » (Ibid. : s. p.). Ce qui attire le plus l’attention lorsqu’on examine ces notions, c’est le manque de pertinence de certaines d’entre elles, notamment celles de « patrimoine linguistique bilingue », de « parité statutaire » et de « didactique convergente créole-français ». S’il est vrai que le français est l’une des deux langues du paysage linguistique haïtien, il n’est pas certain qu’il soit un bien commun légué par les ancêtres. Selon les définitions trouvées dans les dictionnaires français réputés, le mot « patrimoine » renvoie à des « biens de famille hérités de ses parents », à « une propriété transmise par les ancêtres ». Le sens éthique qui anime tout expert linguiste honnête, rationnel et compétent devrait naturellement l’amener à se questionner sérieusement sur le pourcentage réel d’Haïtiens ayant acquis le français en héritage, soit comme bien familial, de l’époque coloniale à nos jours. Nous avons déjà longuement expliqué pourquoi il n’est pas rationnel linguistiquement, et même légalement, de parler de parité entre le créole et le français même si les deux langues jouissent du statut officiel en Haïti. En ce qui concerne la « didactique convergente » soutenue par l’OIF, que Berrouët-Oriol et Cothière proposent aux autorités haïtiennes d’adopter pour faire d’Haïti un pays bilingue, Dejean croit qu’il s’agit d’un projet pédagogique voué à l’échec :

Quand on propose l’apprentissage du français à plus de huit millions de créolophones unilingues d’Haïti comme une entreprise obligatoire dans un système scolaire, il est nécessaire de réfléchir sérieusement à sa possibilité, sa praticabilité et son coût en temps, efforts, matériel, argent et enseignants. L’examen de cet aspect du problème semble totalement ignoré ou escamoté par les auteurs d’un livre L’Aménagement linguistique en Haïti : Enjeux, défis et propositions par Robert Berrouët-Oriol, Darline Cothière, Robert Fournier et Hugues St-Fort […]. Ces auteurs semblent considérer cet apprentissage obligatoire du français comme quelque chose qui va de soi, comme la vaccination de toute une population menacée par une épidémie pour laquelle on possède un vaccin efficace. (Dejean, 2011 : s.p. ; l’auteur souligne)

À la fin des années 1970, l’État haïtien a voulu mettre en place un programme linguistico-didactique similaire dans le cadre de la rénovation du système éducatif haïtien initiée par le ministre Raoul Pierre-Louis et continuée par son successeur Joseph C. Bernard. Partant du principe que l’on apprend mieux dans sa langue maternelle, la rénovation, que l’on a pris l’habitude d’appeler « Réforme Bernard », a institué le créole comme la seule langue d’enseignement dans les trois premières années du premier cycle de l’École Fondamentale à côté du français oral comme objet d’enseignement dans les deux premières années. Le français écrit était censé être introduit en troisième année. Le fait d’avoir légalement autorisé l’usage du créole dans les écoles d’Haïti est sans aucun doute l’un des aspects les plus révolutionnaires de la Réforme Bernard. Cela dit, l’objectif de cette réforme n’était pas d’utiliser le créole à tous les niveaux du système éducatif haïtien. À partir du troisième cycle de l’école fondamentale, le français était censé devenir le principal médium d’enseignement. En fait, la Réforme Bernard visait un bilinguisme dit « équilibré » pour Haïti, au moyen d’une forme de pédagogie convergente employée pendant les deux premiers cycles de l’École Fondamentale, sur une période de temps relativement restreinte, et il semble que ce soit l’une des raisons qui expliquent son échec. Comme il n’y a pas eu assez d’études sérieuses au préalable sur toute l’étendue du territoire national afin de déterminer les principaux facteurs de succès de cette rénovation, son échec était inévitable. Les autorités haïtiennes actuelles ne semblent pas comprendre les raisons profondes de l’insuccès de cette réforme, qui sont pourtant bien documentées dans des rapports et dans d’autres publications crédibles.

Les facteurs qui expliquent l’échec de la Réforme Bernard sont multiples. Sans entrer dans tous les détails ici, on n’en mentionnera que deux : le manque de volonté politique réelle nécessaire à son application et son boycott par des acteurs haut placés de l’État20 et par des membres influents de la bourgeoisie haïtienne ouvertement anti-peuple, donc anti-créole. Ce que certains membres de l’intelligentsia haïtienne n’ont pas compris à l’époque et qu’ils ne semblent toujours pas comprendre, c’est que l’objectif de la Réforme Bernard était d’utiliser la langue maternelle de la population afin d’assurer un meilleur développement cognitif et psycho-affectif aux enfants haïtiens de l’école fondamentale, ce qui créerait des conditions plus favorables à l’apprentissage en vue de l’excellence des écoliers dans les disciplines de base comme la lecture, l’écriture, les mathématiques, les sciences, l’histoire et l’éducation à la citoyenneté. Ce qui permettrait également à ces écoliers futurs professionnels de développer l’estime de soi nécessaire à leur ouverture sur le monde par le biais du français en particulier, mais aussi par celui d’autres langues véhiculaires internationales comme l’anglais et l’espagnol. Ce soubassement cognitif, socio-affectif et émotionnel, une fois établi, rend beaucoup plus facile le développement de nouvelles compétences, y compris l’apprentissage du français ou de n’importe quelle autre langue seconde et étrangère. En fait, l’idée centrale sur laquelle était basée la Réforme Bernard, c’était d’utiliser le créole comme « matière première »21 pour mieux préparer les écoliers à apprendre le français et à fonctionner plus tard dans cette langue en tant que citoyens haïtiens francophones bilingues. Tout porte à croire que la Réforme Bernard ne visait pas vraiment ce que les autorités de l’époque qualifiaient de « bilinguisme fonctionnel équilibré » entre les deux langues officielles puisqu’il n’a pas été question d’utiliser le créole aux niveaux supérieurs de l’École Fondamentale et encore moins à l’université. Un véritable projet de bilinguisme fonctionnel présuppose l’utilisation des deux langues officielles du pays à tous les niveaux du système éducatif, ainsi que dans tous les domaines d’activité de la société, et nous savons ce que cela implique en termes d’instrumentalisation des deux langues. S’il reste encore un gros travail à faire pour enrichir la langue créole, cela ne veut pas dire que la langue française possède les ressources lexicales nécessaires pour exprimer toutes les réalités du quotidien haïtien. Sachant que les deux langues officielles ne remplissent pas les mêmes fonctions dans la société haïtienne, il y a lieu de s’interroger sur le projet de bilinguisme fonctionnel dit « équilibré » que les auteurs de L’Aménagement linguistique en Haïti semblent vouloir reproduire actuellement à travers les formules connexes creuses de « patrimoine linguistique bilingue », de « parité statutaire entre les deux langues officielles » et de « didactique convergente créole-français ». Leur projet d’aménagement linguistique, comme Dejean (2011) l’a expliqué en détails, ne se base en fait sur aucune étude de faisabilité préalable alimentée par des enquêtes de terrain qui pourraient servir à en démontrer la viabilité.

Nous avons déjà démontré que la « propagande pour la langue française » est avant tout un projet politique. Les linguistes et autres experts voués à la cause ne sont, à l’instar de certains hauts responsables de l’État haïtien, que des instruments au service des pouvoirs politiques francophones. Au cours des sept dernières années, nous avons eu l’occasion d’observer des manifestations du projet politique de la langue française à travers le discours de quelques dirigeants francophones d’Haïti et de la France qui, en étalant leur ignorance de la réalité linguistique haïtienne ainsi que de celle de la région caribéenne, n’ont pas su défendre la cause de la propagande francophone avec intelligence et finesse. Reçu à l’Élysée le 11 décembre 2017, le président haïtien Jovenel Moïse a promis au président Emmanuel Macron de faire admettre le français comme une langue officielle dans la Communauté économique caribéenne (Caricom), au moment où la Martinique et de la Guadeloupe posaient leur candidature en vue d’intégrer cette organisation régionale en tant que membres associés. Voilà un extrait de ses propos qui ne fait honneur ni à lui-même comme premier citoyen haïtien ni à son peuple créolophone, qu’il est censé représenter :

Vous pouvez compter sur nous, nous sommes en train de travailler pour que le français, comme nous l’avons si bien dit, qui est notre langue officielle, soit en fait heu… heu… une langue, la langue de la Caricom aussi et nous sommes en train de travailler pour que nos frères de la Martinique et de la Guadeloupe puissent participer aussi dans ce grand mouvement de la Caricom […] (11 décembre 2017 : en ligne, www.youtube.com/watch?v=APvsOeqF_vE).

Dans son empressement de plaire au président Macron, le président haïtien a présenté le français comme « notre langue officielle » et non pas comme « l’une de nos deux langues officielles ». On peut comprendre pourquoi le président Moïse n’a pas réussi à tenir sa promesse, tout comme son prédécesseur, Joseph Michel Martelly, qui avait également échoué six ans auparavant malgré sa promesse à Abdou Diouf, ancien secrétaire général de la Francophonie, de faire avancer le dossier de l’adoption du français au sein de la Caricom. L’amateurisme de ces deux présidents haïtiens réside moins dans le fait de n’avoir pas pu honorer leur promesse que dans les propos absurdes qu’ils ont tenus. Dans son discours du 1er juillet 2011, à la 32e réunion ordinaire de la conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Caricom, le président Martelly n’a utilisé qu’un seul argument pour justifier sa décision en faveur du français. Il a soutenu que « plus de 50% de sa population [celle de la Caricom] est francophone ou créolophone ». Dans un article sur le sujet, Léger (2013b) explique en détails pourquoi l’argumentation du président Martelly, qui se base sur le pourcentage élevé de la population « francophone ou créolophone » de la Caricom, manque de bon sens et de rigueur. Un minimum de recherche sur les langues parlées dans les états membres de la Caricom aurait indiqué au président Martelly que l’argument du critère démographique ne permet pas de justifier sa proposition, puisque le créole reste démographiquement, après l’anglais, la deuxième langue la plus utilisée dans l’espace de la Caricom.

En réalité, il n’y a pas que les hommes d’état haïtiens qui sont sous l’emprise du règne de la médiocratie globalisée et du phénomène de la propagande. Lors de son passage en Haïti le 12 mai 2015, le président français François Hollande a prononcé son discours au peuple haïtien devant la statue de Toussaint Louverture plutôt que devant celle de Jean-Jacques Dessalines, le véritable père fondateur de la nation haïtienne. Dans son discours, le président Hollande présente Haïti comme un « grand pays francophone » et le français, comme une « langue du monde » et une langue de la « pluralité linguistique ». Il a également promis de défendre « aussi le créole » qui, « comme toute langue, doit être protégé, préservé et parlé ». Pour vérifier la véracité des propos du président Hollande quant à la « défense du créole », on pourrait par exemple chercher à savoir si l’AKA et les représentants des autorités françaises en Haïti entretiennent de bons rapports ou si les responsables de cette institution étatique ont déjà reçu un quelconque appui institutionnel sérieux pour les aider à faire la promotion du créole et à encourager l’utilisation systématique de cette la langue dans le système éducatif haïtien. Dans un article sur le sujet, DeGraff analyse la situation en ces termes :

Nous devons aussi analyser la promesse, genre « mission civilisatrice », que François Hollande avait déjà faite à Haïti l’année dernière (31 octobre 2014) durant la visite du président Michel Martelly à l’Élysée (voir http://bit.ly/1E5DKoP). Dans son discours du mois d’Octobre 2014, Hollande s’inquiétait que Haïti (qui est, à présent, en mai 2015, « un grand pays francophone » !) était, en 2014, en train de PERDRE « ce qui fait l’identité d’Haïti, la langue française ». Comme soi-disant solution, Hollande proposait que nos lycées aient « le plus d’enseignement en français, PAR DES FRANÇAIS QUAND C’EST POSSIBLE ». À quel profit ? Nous devons finement analyser les discours de François Hollande afin de comprendre l’agenda idéologique, économique et politique de la France quand elle fait ce genre de promesses à Haïti. Ces promesses traitent, faussement, Haïti comme « grand pays francophone » (pour la France) et comme petit pays créolophone (pour les Haïtiens), ceci pour les intérêts de la France, et non ceux d’Haïti. (2015 : s. p. ; l’auteur souligne).

En octobre 2014, Hollande et Martelly promettaient d’améliorer la qualité de l’éducation en Haïti par l’injection d’enseignants de nationalité française dans le système éducatif. En décembre 2017, Moïse et Macron n’ont rien dit sur le rôle que la langue maternelle des Haïtiens devrait jouer dans les écoles haïtiennes. En mars 2017, Jack Guy Lafontant, ancien premier ministre du gouvernement Moïse, a pourtant indiqué dans la Déclaration de Politique Générale du gouvernement qu’il voulait contribuer à la promotion du créole dans l’éducation de base :

Vu l’importance de la langue dans la socialisation de l’enfant et le progrès économique, mon gouvernement va faire des choix intelligents. Nous allons développer un réel partenariat avec l’Akademi Kreyòl Ayisyen (AKA) et la Faculté de Linguistique Appliquée sur la problématique de la langue d’enseignement dans le pays (Lafontant, 2017 : 30).

Pour démasquer les protagonistes du gouvernement Tèt Kale22 et leur fourberie en ce qui concerne la promotion de la langue créole, il convient de rappeler que le président Martelly a décidé au dernier moment de ne pas se présenter à l’installation officielle des membres de l’AKA en décembre 2014, et jusqu’à la fin de son mandat en 2016, les responsables de l’académie n’ont reçu aucune lettre officielle sur les raisons de son absence. Le même président avait refusé de faire publier la loi sur la création de l’AKA dans Le Moniteur, journal officiel de la république d’Haïti, en dépit du fait que cette loi, écrite seulement en créole, a été votée à l’unanimité dans les deux chambres du Parlement haïtien. Le président de la République a exigé qu’on rédige la loi également en français par respect pour le statut officiel de cette langue. Alors que les documents officiels de l’État haïtien ont toujours été exclusivement écrits en langue française sans que cela ne dérange les autorités, le président Martelly trouvait inacceptable qu’une loi haïtienne soit conçue, écrite et publiée uniquement en langue créole.

Conclusion

La réalité linguistique actuelle d’Haïti n’est plus ce qu’elle était il y a soixante ans. Le statut du créole a beaucoup évolué par rapport à celui du français. De plus en plus d’Haïtiens de l’intérieur parlent l’anglais et l’espagnol sur le territoire national. La perception de la population par rapport à l’importance des langues en usage en Haïti a également changé. Ce sont de nouvelles données à ne pas prendre à la légère pour bien appréhender la situation linguistique actuelle d’Haïti. Le mythe de la francophonie haïtienne devient de plus en plus fragile dans le contexte de cette nouvelle réalité sociolinguistique. Cela dit, le français fait bel et bien partie du paysage linguistique haïtien et, qu’on le veuille ou non, il est encore l’une des deux langues officielles de la République d’Haïti. Aucune personne lucide ne se hasarderait à nier cette réalité historique, politique et juridique, tout comme personne ne penserait à ignorer le droit constitutionnel de tout Haïtien à apprendre le français pour pouvoir fonctionner dans les deux langues officielles en usage dans son pays, quoique, pour les raisons politiques et économiques évoquées ici, cela n’ait jamais été une réalité tangible pour la grande majorité de la population haïtienne d’hier et d’aujourd’hui. Si l’on réfléchit de manière objective, on ne saurait faire abstraction de la présence du français en Haïti. C’est ce que soutiennent précisément les experts linguistes qui parlent de parité statutaire, d’équité des droits linguistiques et de « convergence linguistique dans la francocréolophonie haïtienne ». Il y a néanmoins un ensemble de questions fondamentales auxquelles ces mêmes linguistes défenseurs de l’existence d’un « patrimoine linguistique bilingue » en Haïti devraient pouvoir répondre dans le respect de la rigueur et de l’objectivité qu’exige cette discipline scientifique qu’est la linguistique.

Si un patrimoine est un bien de famille et que, selon certains linguistes, le français est un patrimoine haïtien, comment se fait-il que cette langue ne soit pas un bien de famille pour la plupart des Haïtiens résidant en Haïti ? Par quelle magie les parents ou les ancêtres créolophones unilingues haïtiens pouvaient-ils transmettre à leurs enfants un bien qu’ils n’ont jamais possédé ? De l’époque coloniale à nos jours, combien d’Haïtiens ont-ils réussi à s’approprier ce soi-disant bien de famille ? Quelles sont les raisons historiques, politiques, socio-affectives et émotionnelles profondes qui expliquent que le peuple haïtien n’ait jamais pu s’approprier la langue et la culture françaises ? Comment cette assimilation a-t-elle pu être possible dans d’autres anciennes colonies et pas en Haïti, même après plusieurs siècles ? Continuera-t-on encore pendant longtemps à prétendre que le nombre restreint de francophones haïtiens est dû uniquement à des facteurs économiques et à la faiblesse du système éducatif haïtien ? Est-ce qu’on peut apprendre à communiquer dans une langue seconde ou étrangère et à s’approprier la culture dont cette langue est le vecteur à travers un système scolaire dysfonctionnel ? Est-ce qu’il est raisonnable que les autorités scientifiques et politiques continuent à vouloir déterminer le nombre de francophones en Haïti en se basant sur le taux de scolarité alors qu’ils savent très bien que le système d’enseignement du français dans les écoles haïtiennes est inefficace ? Jusqu’où les politiciens, les experts et les démagogues nationaux et internationaux sont-ils prêts à aller dans leur projet de perpétuation du mythe francophone haïtien ? Terminons par une citation percutante de Mańczak qui se révèle être encore très pertinente pour comprendre la raison de l’existence de tous ces discours pseudo-scientifiques sur la situation linguistique des pays du Sud anciennement colonisés.

Pour que la linguistique sorte de l’état où elle se trouve actuellement, il faut que les linguistes attachent plus d’importance aux deux critères de vérité que sont la statistique et l’expérience, et renoncent au raisonnement tacite qui est souvent à la base de leurs spéculations : X a dit ceci, X est une autorité, par conséquent X a raison ; Y a dit cela, Y n’est pas une autorité, par conséquent Y a tort (1988 : 62).

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(Ce essai est publié précédemment dans l’ouvrage collectif Attribuer un sens. La diversité des pratiques langagières et les représentations sociales de la CEFAN)

—Frénand Léger Ph.D, faculty member at Carleton University

Plus d’info: Webpage: https://utoronto.academia.edu/FrenandLeger, http://carleton.ca/french/

Notes

1. L’auteur remercie vivement Michel DeGraff, Albert Valdman et Michel-Ange Hyppolite pour leur relecture attentive de cet article.
2. Voir l’ouvrage d’Alain Deneault (2015) dans lequel il dénonce la culture généralisée de la médiocrité, de la feinte, du mensonge… Deneault soutient que « l’expert » s’érige comme la figure centrale de la médiocratie.
3. Dévoiler dans le sens que l’entend Pierre Bourdieu (Bourdieu et Passeron, 1970 ; Bourdieu, 1977, 2002) par rapport à cette forme particulière de pouvoir qu’il appelle « pouvoir symbolique » dans le cadre de sa théorie générale de la « violence symbolique ».
4. Voir l’article de Michel DeGraff (2014 : 300–301), où il met en contraste l’attitude de Toussaint Louverture et celle de Jean Jacques Dessalines par rapport à l’usage du français et du créole en Haïti. Contrairement à Toussaint, Dessalines a semble-t-il bien compris les mécanismes de l’aliénation linguistique et surtout l’importance de la langue créole dans le mouvement de libération nationale et de décolonisation d’Haïti.
5. Les deux prosateurs de cette période auxquels on fait le plus souvent référence et qui ont légué de remarquables réquisitoires contre le colonialisme sont Louis Félix Boisrond Tonnerre (cf. 1804a, 1804b) et Pompée Valentin dit Baron de Vastey. Les écrits du baron de Vastey (cf. 1814, 1816, 1817) versent dans l’éloge de la beauté des « nègres » et des « négresses » des contrées lointaines de l’Afrique dans le but de dénoncer le complexe de supériorité des Blancs de l’époque et leurs préjugés raciaux. Voir le livre de Marlene L. Daut (2017) sur le sujet.
6. Voir l’inventaire de Pradel Pompilus (1985 : 78–80) sur la question linguistique dans les constitutions haïtiennes.
7. Voir l’article de Gaillard-Pourchet (2014 : 230–233), qui fournit des informations précises et bien documentées sur le rôle de l’élite intellectuelle haïtienne et sur la position officielle de la France dans la sauvegarde de la langue française pendant l’Occupation américaine de 1915.
8. « Le français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire dans les services publics. La loi viendra déterminer les cas et les conditions dans lesquels l’usage du créole sera permis et même recommandé pour sauvegarder les intérêts matériels et moraux des citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française. »
9. « Les langues nationales sont le français et le créole. Le français tient lieu de langue officielle de la République d’Haïti. »
10. « Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le Créole. Le Créole et le Français sont les langues officielles de la République. »
11. « Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale. »
12. « Une Académie haïtienne est instituée en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux. »
13. Voir la lettre ouverte du linguiste et académicien Michel DeGraff (2018), dans laquelle il dénonce des pratiques de corruption, de népotisme et de plagiat et d’autres phénomènes négatifs observés au sein de l’AKA.
14. Le titre de cet ouvrage peut être traduit en français par « Une école irrationnelle dans un pays irrationnel ».
15. Pour un inventaire des travaux lexicographiques portant sur le créole haïtien, voir Valdman (2005a).
16. Voir Valdman (2015, chap. 2 et 11).
17. Voir Fattier (1998).
18. Voir l’article de Renauld Govain (2014b), doyen de la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’État d’Haïti, qui documente l’existence de cours de mise à niveau en français dans toutes les facultés à cause de la compétence linguistique extrêmement faible des étudiants.
19. Adoptée par l’Assemblée nationale du Québec le 26 août 1977, la Charte de la langue française (communément appelée loi 101) définit les droits linguistiques de tous les citoyens québécois et confère au français le statut de seule langue officielle de la province de Québec. Elle a remplacé la loi 22, qui avait officialisé l’usage du français dans la province trois ans auparavant.
20. Voir l’article de Guy Alexandre (2013), qui porte principalement sur la responsabilité du gouvernement de Jean-Claude Duvalier et d’autres acteurs des élites haïtiennes dans l’échec de la Réforme Bernard.
21. L’expression est de Tontongi (2007).
22. Fait référence au Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), au pouvoir depuis 2011.

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