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Poésie en français

Poèmes de Lenous Guillaume Suprice

En attendant

(À Deny, Clemente et Ibrahim, en riant aux éclats)
Une belle, un beau jour, devant l’avancée de la cavalerie d’heures froides sur ton avenue d’apparence, avec un sourire à double tranchant, a étendu son ensorceleuse de flamme tout autour de toi, le temps d’un clin d’œil, les pieds bien pris dans les filets de ta folle et hilare imagination.

Elle a des yeux à faire frémir un aveugle, tu as dit à tes amis cette fois-là.
Elle passait du créole au français sans hésitation... et, sans transition, du kabyle à l’espagnol, tout en versant un fleuve de promesses dans ton entendement de marin assoiffé d’eaux douces, par un dimanche d’avril, en amicale et festive compagnie de chevaliers, nomades d’Afrique et d’Amérique, venus expressément pour entendre les mille et un refrains du printemps dans ses faits et gestes.

***

En attendant… sans te rendre jusqu’à l’abrutissement, donne-toi
un peu l’élan encore de chatouiller ton vœu le meilleur en cherchant, de l’aube au coucher de la chaleureuse, dans la tête seulement, son envoûtant parfum d’horizon.

Ne lui dis pas sur quel air danser, car, rien qu’à la voir aller au loin, elle paraît d’un genre à choisir tout le contraire de ton diktat. Alors, n’insiste en rien.

Mince consolation, même si tu ne sauras jamais comment attiser la capitale sympathie de sa svelte sculpture, tu peux te figurer en train de la façonner pain-prêt-à-manger, te concentrer sur sa soûlerie de croûte à présent que tu dégustes, dans le cours de ta respiration, en cette immensité qu’est la création, en attendant…

Et si, pour elle, tu peins un oiseau, n’attends rien de son chant. Mais tout, de toi-même, exige jusqu’au bout, et, tu verras, tu donneras corps et vivacité à de la sérénité en ton sein hors du sien. Car moins tu as d’attentes, moins tu auras des plaines et des plaines d’une floraison à traverser, en quête de nectar, beaucoup plus tu auras de l’emprise sur les désordonnés et les frustrés de tes intimes faubourgs.

(Montréal, le 2 mai 2019)

—Lenous Guillaume Suprice

Poème de Carey Dardompré

La Lettre à mes frères

Onè chers frères !
J’entends vos cris.
Je partage votre peine.
Cependant, je n’ai rien à vous offrir qu’un appel à la résistance.
Mes réflexions quotidiennes ne deviennent que des questions :
Quoi faire ?
Où en sommes-nous dans cette merde ?
Qu’est-ce qui vous interpelle  à l’heure qu’il est ?
Répondez à la question chers frères
Qui sommes-nous?
F.PointJour, 1984
Nous sommes des parias, victimes de tous les abus inimaginables.
Pour  le drapeau.
Nou sommes les sans-papiers, jadis hommes-choses,
Ne sommes-nous pas aujourd’hui  les nouveaux juifs errants ?
Résidents, migrants illégaux ou TPS attendant d’être graciés?
Nous voilà encore, au aujourd’hui, au  carrefour des agonies.
Carrefour Lanmo.
Bafoués, déshumanisés, on étouffe par-ci et là.
De-ci de-là, nous courons une bosse de misère.
Nulle part acceptés.
Et nos propres compatriotes donnent l’impression de ne pas vouloir de nous-mêmes au pays*.

Au secours ! On crie, mais alors à qui s’adresser, nom de Dieu ?
Partout la cible d’un hitlérisme  pesant de son poids néo-impérialiste.
Migrants de tous les pays.
Rassemblez-vous frères
Unissons nos forces !
Chantons ensemble !
Chantons, une fois de plus,  comme jadis  au siège de la Crête-Pierrot :
À plein poumons : Grenadier à l’assaut.
Sa ki mouri zafè a yo.
« Pour les aïeux pour la patrie, mourir est beau. »
Chantons « oui ça ira, ça ira ».

Nous sommes « les damnés de la terre »
« L’autre frère » comme Langston Hughes l’a bien dit **
Celui qu’on garde dans la cuisine,
Quand la bouffe est servie.
J’y reste moi.
Là, je chanterai le blues de Langston Hughes.
Je me nourrirai.
Je deviendrai fort
Demain, ne s’est-il pas dit : « Je serai au bord de la table. ».
Jurant  cette fois-ci  « Ça ira ! ».

Onè chers frères !

(Mars 2019)

* L’idée est ici inspirée d’Achille Mbembe qui pense que la méditerranée est devenue une cimetière pour les frères africains alors que l’Afrique demeure le continent le plus riche de la planète.
** Hughes, Langston. “I Too”, Poetry Foundation

—Carey Dardompré

Poème de Tontongi

La mort de Papa Doc

C’était une de ces matinées
Du printemps des Antilles.
Matinée chaude ? Matinée froide ?
Peu importe. Dans les Antilles,
Ces changements ne font pas de saison !
C’était le printemps de l’automne,
L’été de l’hiver.
Tout le temps on est chez soi.
Et le soleil est toujours présent au rendez-vous.
Pourtant un beau matin… Bigre !
Quoi ? C’est l’hiver !
Mais… on est au cœur des Pyrénées !
Et un cri sourd, comprimé mais urgent
De « Mets ton manteau! Allume le chauffage ! »
Se fit entendre.
Hélas ! Nous étions plus dépourvus que le vide !
Le tyran nous paraissait aussi immortel que nos maux.
Or le glas de la mort atteint les oreilles les plus sourdes,
Fussent-elles celles de Gengis Khân.
— « Hé, hé, chut ! Tu te réveilles, Eddy ? » —
Je sentis encore sous ma peau
Les touches hésitantes et interdites
Des doigts de ma mère me réveillant :
— « Il… lui… on dit.… chut !
Tu sais?… lui… Papa Doc, on dit...
On dit qu’il est parti… parti ! — »
Par ces mots j’ai compris
Que la galaxie avait perdu une étoile,
Son étoile avait filé, « zetwal li te file ! »
C’en était bien ainsi
Papa Doc se trouvait bel et bien
Dans son Fort-Dimanche naturel !
Oui, enfin, « Il » était mort.
Haïti n’a de son histoire vécu une journée aussi terne,
On dirait que ce peuple n’eût jamais existé.
Nous vivions par routine.
(La mort d’un tyran a ce paradoxe
Qui la rend semblable au paradis perdu :
Elle nécessite une nouvelle existence.)
Ah ! Que l’Histoire est capricieuse !
Le vautour a accouché d’un monstre.
La mort de Papa Doc nous fut ressentie
Comme une délivrance dénudante.
C’était un bourreau.
Un de nos bourreaux.
Une sorte de père sadique.
En un vingt-quatre avril la nation se déphasait
Par une transsubstantiation profonde ;
Le peuple tout entier devient un cimetière
Pour recueillir les dépouilles de son tourmenteur.
Ah ! Papa Doc, notre grand papa caca,
Tu avais oublié qu’un peuple
Ne se rend jamais avec son tyran,
Fût-il ce complice et ce père que tu prétendais être.
Nous ne mourons point avec toi
Mais reçois nos larmes
Elles sont chaudes et sincères
Nous pleurons en toi l’homme qui pouvait être mieux
Que ce qu’il était. Et faute de l’autre moitié de ton âme
Qui inspire encore les choses,
Nous te disons : Que ton corps repose en paix !
La paix de la damnation éternelle !

(Paris, février 1976)

—Tontongi

Poème de Serge H. Moise

« Ayibobo ! »

Il n’est certes pas lointain
Ce merveilleux lendemain
Où les enfants de la nation
Diront non à toute division

II
Il y aura de nouvelles lois
Alors beaucoup d’emplois
Redeviendront disponibles
Et tous les rêves possibles

III
Nous le dirons à nos frères
Fini pour nous les misères
Pour que le pays en profite
Nous ferons cette kombite

IV
Nous inviterons la diaspora
Qui aspirait longtemps déjà
À manifester sa solidarité
Dans un bel élan d’haïtianité

V
Il n’y aura plus de zizanies
Entre les fils de cette patrie
La concorde et la fraternité
Telle sera la règle en vérité

VI
Et le ciel redeviendra bleu
Car nos frères tout heureux
Chanteront un air nouveau
En s’exclamant : Ayibobo!

—Serge H. Moise extrait dans Facebook, 20 décembre 2018

Poème de Aidan Rooney

Tristes Pâques

(Pour Frantz Duval)

Nul cerf-volant danse dans les cieux de Port-au-Prince ;
les jeunes s’ennuient sur smartphones dans la rue ;
les vendeurs de poisson sec ressentent les pinces ;
pour observations pascales, pourquoi faire du bruit?
Personne n’insistera que tu jeûnes une semaine
de morue et d’œufs durs, et conserves de sardines,
avant la fête du dimanche de dinde dodue jeune ;
spaghetti, riz et haricots fument sous nos narines.
La pharmacie qui donnait sur le Champs de Mars
ne nous offre plus ses œufs au chocolat peu chers.
Plus de question de pouvoir faire toutes les messes ;
les montées et les descentes pèsent sur le corps.
Mieux vaut rester là, disent les vieux : lavi a chè ;
lari pa bon ; rete trankil. Jezi ap leve.

—Aidan Rooney

Cerfs-volants en vente à Port-au-Prince.

Cerfs-volants en vente à Port-au-Prince.

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