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Quand un « immortel » fait un rêve pour Haïti

—par Fanfan la Tulipe publié pour la première fois dans Haïti Liberté du 16 janvier 2019

« Le poète est à la fois témoin et acteur du drame historique. Il y est enrôlé avec sa pleine responsabilité. Et particulièrement dans notre temps, son art doit être une arme de première ligne au service de son peuple. »

—Jacques Roumain

Au cours de l’histoire des civilisations, le rêve a été pour l’homme une sorte de tremplin atemporel, a-spatial, pour accéder au surnaturel, aux ancêtres, à la connaissance, à la révélation voire même au divin. Vint Sigmund Freud, avec peut-être ses propres complexes, qui versa dans le complexe d’Œdipe et le refoulement de pulsions infantiles, facteurs qui, selon lui, joueraient un rôle essentiel dans la formation des rêves, une conception jugée dogmatique et réductrice par maints critiques, trop refoulante pour quelqu’un que je ne nommerai pas.

Carl Gustav Jung, médecin psychiatre suisse de renom et pionnier de la psychologie des profondeurs, ancien collaborateur de Freud dont il se sépara en raison de divergences théoriques et personnelles, a par la suite présenté une conception beaucoup plus positive et fonctionnelle de l’inconscient et du rêve. Ce n’est pas moi qui le dis, je m’en garderais bien. Les pirouettes mentales, analytiques de Gustav l’ont amené à comprendre le rêve comme une « fonction psychique naturelle qui corrige, développe et oriente le système psychique ». L’homme des « profondeurs » nous avait-il bien orientés ?

Dans les années 1960, un pwofonde de la discipline traitant des choses oniriques, le neurobiologiste français Michel Jouvet et quelques autres rêvologues, avançant à pas de paradoxalité sur la piste des songes, ont préféré suivre Jung plutôt que de freudonner les airs œdipiens, infantilisants de Sigmund. Devinez ? Ces scientifiques découvrirent le sommeil paradoxal, à la suite d’une classification neurobiologique du sommeil en différents stades.

Une découverte non pas à vous faire dormir ou faire un ti kabicha, ou même un ti dodo titit krab nan kalalou, bien au contraire. Cette jouvettante conception en arriva alors à établir que le rêve est un phénomène naturel propre à tous les mammifères et [même] aux oiseaux. Ah ! Ti zwazo kote ou prale ?… Le rêve est associé à une activité neurobiologique très spécifique, rythmique qui, heureusement, ne vous emmène pas kay fiyèt lalo.

Quelque dix ans plus tard, deux médecins américains Robert W. McCarley et J. Allan Hobson, tous deux professeurs de psychiatrie à Harvard Medical School, éminents chercheurs dans le champ du sommeil, des rêves et de la schizophrénie, vinrent appuyer Jung et Jouvet ; sans le vouloir, ils se positionnèrent contre Freud : « Il n’y a aucune preuve que les mécanismes cellulaires à l’origine du sommeil paradoxal soient provoqués par la faim, le sexe ou un autre instinct, ou par des désirs réprimés. » Pour la neurobiologie, le rêve est une fonction physiologique à part entière, il ne s’agit pas d’un phénomène uniquement psychique lié à des pulsions refoulées. Men pa w, Sigmund. Voici ta part, et repose en paix !

Le fait onirique m’a longtemps à la fois intéressé et intrigué, au point où j’ai cherché à le rattacher au vécu particulier de certains grands hommes de l’histoire. Je me suis tourné vers Flavius Valerius Aurelius Constantinus, proclamé 34è empereur romain sous le nom de Constantin Ier en 306, et mort le 22 mai 337 après 31 ans de règne. À l’époque, le christianisme était une religion pourchassée, persécutée. Un proche prédécesseur de Constantin, Dioclétien, de son nom complet Caius Aurelius Valerius Diocletianus Augustus avait été l’auteur d’une des pires persécutions de l’Empire, encore plus meurtrière que celle de Néron… Manman mwen !

Pourquoi Constantin ? Parce que, c’est lui, lui-même-même, qui, en l’an 313, mit fin aux persécutions des chrétiens en publiant l’Édit de Milan. Alors, comment Constantin, païen, adorateur du dieu Apollon, en était-il arrivé à cette décision ? Quelle anguille se cachait sous la roche de clémence impériale ? En fait, il y avait deux grosses anguilles : celle de la conversion au christianisme de l’homme et celle de la bataille dite « du pont Milvius » lorsque Constantin vainquit son rival Maxence, de son nom complet Marcus Aurelius Valerius Maxentius.

Les récits de deux lettrés chrétiens, l’un de Lactance, en latin, et l’autre en grec, de l’évêque Eusèbe de Césarée, rapportent que avant d’engager la bataille contre Maxence, Constantin—prenant sa chance—aurait prié le Dieu des chrétiens de l’accompagner. Jan l pase l pase. Un signe divin lui serait alors apparu : un trophée en forme de croix dans le ciel au-dessus du soleil (une cruciformance effraïque !) accompagné de cette phrase : « Par ce signe tu vaincras. » La nuit suivante, le Christ se serait manifesté à Constantin en songe pour lui ordonner (ah !) de reproduire le signe apparu dans le ciel sur son étendard militaire, soit un X (chi), traversé par le P (rhô), les deux premières lettres grecques du nom du Christ.

Vainqueur de Maxence, Constantin aurait alors décidé de n’adorer aucun autre dieu que celui-là qui lui avait parlé lors du rêve, d’où l’Édit de Nantes et… la clémence impériale. Qu’auraient pensé Freud, Jung et Jouvet de cette constantine paradoxalité ? Devinette militaro-onirico-neurobiologique.

Du vécu d’un grand homme, Constantin Ier, j’ai sauté par-dessus plusieurs siècles pour me trouver barbe pour barbe, moustache pour moustache, nez à nez avec un autre grand homme de notre siècle, un très grand homme, que dis-je, un « immortel » qui de surcroît a « fait un rêve pour Haïti ». J’imagine que les « immortels » doivent être plus près de l’éternité, de la Trinité, de globalités, de totalités, de tonalités, de paradoxalités et de réalités qui échappent à nous, malheureux mortels. Ah, cette foutue condition humaine ! Il faut donc prêter attention à « un rêve pour Haïti », d’autant qu’il porte le sceau d’une immortelle haïtianité.

Ce rêve pour Haïti a été fait par un « immortel », un membre de l’académie française. Ne devient pas académicien qui veut. Combien de couloirs secrets, labyrinthiques doivent mener à cette prestigieuse enceinte qu’un jour imagina et créa le cardinal Richelieu ? Combien d’étourdissantes pirouettes, combien d’adroites voltiges, combien de périlleuses acrobaties faut-il réaliser pour enfin porter ce prestigieux habit vert qui ouvre les portes de l’immortalité et de… l’éternité ?

Je n’en sais rien, mais un heureux compatriote, du nom de Dany Laferrière, a su trouver les chemins secrets qui l’ont conduit jusque dans cette auguste enceinte où il a assis ses « bonnes fesses » (des mots que je lui emprunte) dans le fauteuil n°2 que jadis occupèrent Alexandre Dumas fils (avec du sang saint-dominguois dans les veines), Hector Bianciotti venu d’Argentine et de descendance italienne, et bien avant ces deux immortels Charles de Secondat, baron de Montesquieu, l’homme des lois qui n’eût jamais imaginé qu’un ti nèg, en fait un gwo nèg, protégé par des lwa pût un jour administrer une telle raciale raclée à la mémoire de Richelieu.

Je ne suis pas de ceux-là qui se sont trouvés un peu embarrassés ou gênés de reprocher à Laferrière, à demi-mot ou même à quart de mot, an chatfent, anbachal, ticouloutement, à la dérobée, en secret, son académicienne ascension, sa façon galante d’avoir séduit la dame turlututute, ti lolit, guindée, du Quai de Conti en lui apprenant « comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Non, pas du tout. J’imagine que cette « odeur de café » venue d’un lointain Petit Goâve a été un puissant arôme qui a dû ensorceler Jean d’Ormesson et Hélène d’Encausse et les ont portés à parrainer (et marrainer) Laferrière, un écrivain après tout de très grand talent. Pas de jouet dans ça.

Par contre, en accueillant Laferrière parmi eux, je doute fort que les membres de l’Académie française aient voulu projeter une autre image que celle d’une engeance mâle, blanche (quelque trente-quatre) décrépite ou en voie de décrépitude, côtoyant seulement six femmes dans l’auguste enceinte sise au Quai de Conti. Depuis longtemps, plus de Noirs, plus d’Arabes, plus d’écrivains francophones pas forcément des français, plus de femmes auraient dû déjà entrer à l’Académie. Mais…

Penser que le choix de Laferrière équivaudrait à proposer une image plus tolérante de la douce France, ce serait oublier, hier encore, les propos affligeants et insultants d’un minable Sarkozy en Afrique. Le 26 juillet 2007, à l’université Cheikh Anta Diop, ce pygmée, ce nabot avait eu l’outrecuidance de déclarer que « le drame de l’Afrique, [c’est] que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Comment, lors, y aviez-vous réagi, Dany ?

Dix ans plus tard, un p’tit bèkfè, autre petit insignifiant du nom d’Emmanuel Macron, presque à l’insu de sa nourrice Brigitte Marie-Claude Trogneux-Macron, déclarait insolemment au sommet du G20 que le sous-développement de l’Afrique est « civilisationnel » (sic). C’est parce que les Africains sont « des cultivateurs de chanvre indien ; des guerriers belliqueux (sic), corrompus, incompétents et inaptes à la démocratie (resic)… des trafiquants d’êtres humains et de biens culturels… et des fornicateurs invétérés, au point d’avoir entre 7 et 9 enfants par femme…», que le continent africain connait un si grand retard de développement. Propos d’un aspermatozoïdé jaloux, frustré de n’avoir pas eu un seul enfant.

Il y a pire, il y a les propos malséants, méchants, malveillants de Gérard Larcher, alors ministre délégué à l’emploi, de Bernard Accoyer, député, président du groupe parlementaire UMP et d’Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, à titre d’explication « rationnelle » de la cause des graves émeutes des banlieues d’octobre à novembre 2005. Les propos de la perpétuelle illustrent le mieux l’ensemble des préjugés défavorables et des clichés dominants sur les familles noires de France, les congénères de Laferrière que madame a marrainé : Ces gens, ils viennent directement de leurs villages africains. Or la ville de Paris et les autres villes d’Europe, ce ne sont pas des villages africains. Tout le monde s’étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l’école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C’est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et 25 enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues.

Merci, madame, pour votre bienveillance.

En réalité, ce n’est pas un hasard si Laferrière a gagné le gros lot. L’occident sait choisir les siens… S’il fallait agréer la candidature d’un Noir, parrainer un nègre, il y a bien des écrivains haïtiens d’immense talent et de grande production littéraire qui auraient pu devenir des « immortels ». Mais, j’imagine que l’idée d’un René Depestre n’a pas dû effleurer l’esprit d’Hélène d’Encausse. En effet, cet intellectuel, écrivain de haut calibre a trop longtemps été mêlé au « communisme liberticide, démocraticide, humanicide », alors… quand même…

Un Anthony Phelps, bel écrivain, poète ki pa rete ak poète, aurait pu devenir un immortel, mais il a raflé à deux reprises le prestigieux Prix Casa de las Americas… Woy ! Cuba… Castro… Konminis… Haydée Santa Maria… Révolution… Campons loin des cornes de La Bélière caraïbe. Quant à Frankétienne, malgré une volumineuse et belle production littéraire ses Métamorphoses d’Oiseau schizophone ont dû causer une grosse inquiétude sous la Coupole. Hélène a dû avoir peur que Frank encore sous le choc du séisme du 12 janvier ne se métamorphose en quelque zwezo schizophrène bicéphale, unipède, multiailé. Please, pas de Adjanoumelezo dans la maison de Richelieu.

Voilà, il arrive que « cette grenade dans la main du jeune nègre » est seulement un fruit, elle n’est pas « une arme ». Dany ne fait pas peur. Certes, les amis de Laferrière lui ont écrit : « On compte sur toi pour secouer l’Académie, cette vieille dame ! » Mais pas avec des cachimans, des mandarines, des corossols, des zanmann, et même des… grenades. L’homme en habit vert est du genre à plutôt « capter l’instant, l’instant pur », à seulement se déclarer être résolument « du côté des peintres haïtiens, capables de peindre des paysages colorés quand tout est désolation autour d’eux ». On est bien loin d’un Pablo Neruda, Prix Nobel de littérature, dont le chant, à un moment donné « de sombre et solitaire, devient solidaire et agissant », car dans son Chant général, il sera question des « avocats du dollar », de la diplomatie du « gros bâton ».

Bravo pour Laferrière qui a fait un rêve pour Haïti. Il a vu « la jeunesse prendre en main la bataille ». Pardon, mon immortel, c’est depuis le 7 février 1986 que la jeunesse « bataille » pour la liberté, pour sa dignité. Mais à cause du rôle déstabilisant, entravant, réprimant de ces messieurs et dames du Quai d’Orsay, à cause des Régis Debray, des de Villepin et autres vye fanmi des immortels qui sont de mèche avec les Clinton, Johnson, Acheson, Washington et autres malatchonn, cette jeunesse se voit constamment bloquée, poursuivie, réprimée, soit par une PNH aux ordres, soit par une MINUSTAH dezòd ; aussi ne peut-elle encore accéder à cette « Ayiti nou vle a ».

Franck Etienne, Michel Martelly et Dany Laferrière.

De gauche à droite : Franck Etienne, Michel Martelly et Dany Laferrière. Sans commentaires !

En rêve, Dany a « vu les corrompus paniqués ». Le sont-ils vraiment ou bien jouent-ils la comédie ? Il semble que leurs patrons leur tiennent bonne compagnie, les protègent en fait. Kenneth Merten, Sous-Secrétaire Adjoint du Bureau des Affaires de l’hémisphère occidental au Département d’État des États-Unis, a visité Port-au-Prince, du 6 au 8 décembre dernier et déclaré que : « Les États-Unis demeurent attachés au partenariat fructueux qu’ils entretiennent avec le gouvernement haïtien. » Une fructuosite évidente avec le massacre de la Saline dans la soirée du lundi 12 au mardi 13 novembre 2018…

Ce même Merten avec la fréquencité qu’on connait à tous ces je vèt impérialistes, dans une interview accordée à « La voix de l’Amérique », a insisté que « C’est seulement par la voie des urnes qu’on peut arriver au pouvoir dans un régime démocratique », ce qui a été répercuté par l’ambassade américaine et le Core Group (perçus d’ailleurs comme des alliés de l’équipe au pouvoir) qui ont bel et bien réitéré leur appui au « processus démocratique en cours » (sic). La leçon avait d’ailleurs été bien apprise depuis la visite nocturne chanpwèl d’Hillary qui accoucha (malgré son âge ménopausal) d’un avorton qu’elle prénomma Micky, et sous-nomma : mon p’tit cochon.

Dans ce fameux rêve, Dany a vu que « cette année sera une année de combat acharné pour le renversement du système ». Mais à quel système fait-il allusion ? Est-ce tout juste celui de Jovenel et de sa clique de corrompus qui sera renversé pour être remplacé par un système pase pran m, m a pase chèche w, avec les mêmes charognards et charogneux derrière des masques nouveaux ? Du Jovenellisme sans Jovenel, pareil au duvaliérisme sans Duvalier ? An n antann nou, Dany Laferrière.

Il devra plutôt s’agir du renversement du pouvoir indécent d’une classe sociale au timon des affaires depuis 1806, et non pas du déchoucage d’une clique suceuse, accapareuse, voleuse, vicieuse, siphonneuse, gaspilleuse, exploiteuse, pour être remplacée par une même engeance pillageuse, ratiboiseuse, dévoreuse. Certes, on ne saurait s’attendre à ce que Laferrière ait vu écrits en lettres de feu dans le ciel de son rêve, les mots révolution, socialisme. Pas vraiment. Mais de par sa position privilégiée, Laferrière a le devoir moral de parler haut et fort contre ceux-là, ici et ailleurs, qui s’accrochent à leurs privilèges de classe, faisant ainsi obstruction à la lutte du peuple haïtien pour accéder enfin à une vie digne.

Même quand Laferrière s’est engagé sur la voie de contribuer à l’harmonisation de la langue française, il n’empêche que son rêve exprimé en sept lignes est habillé de couleur politique. Ce qui signifie qu’à l’instar d’un Pablo Neruda, d’un Jacques Roumain il doit s’engager clairement, au risque de se faire gronder par la secrétaire perpétuelle, au risque même de grenader, de faire sauter tout le bazar, dessalinement. Il est avant tout HAÏTIEN, vle pa vle.

Il manque à Laferrière trois autres rêves. Le premier serait de fouiner parmi les « immortels » et leurs amis haut placés jusqu’à avoir (ne serait-ce qu’une petite idée) où diable doit être notre Acte d’Indépendance. Je reste persuadé que Blan yo konnen. Le deuxième rêve devrait aboutir à la publication d’un livre-choc : La grenade du grand nègre Jean-Jacques Dessalines qui pulvérisa l’armée de Bonaparte et ses lubies esclavagistes. Le troisième rêve serait que Laferrière contribue à ce que la France rembourse Haïti des richesses colossales qu’elle lui a soutirées, pendant plus d’un siècle, sous le criminel prétexte de « dédommager » les colons après son indépendance. Ala de bèl rèv !

Est-ce moi qui rêve ou est-ce que Dany Laferrière va-t-il se mettre à faire d’autres rêves pour Haïti ? Allons, Laferrière, à l’assaut de cette citadelle occidentale toute vermoulue !

—Fanfan la Tulipe est le pseudonyme de Frantz Latour.
Publié pour la première fois dans Haïti Liberté du 16 janvier 2019

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