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Les derniers jours du malade souffrant

—par Reynald Altéma, MD

Foto pa Elsie Suréna.

—foto koutwazi pa Elsie Suréna

Michel Justin, mieux connu par son titre maître Justin, un patricien, un patriarche, avait toujours joui d’une bonne santé. Une maladie le fauchait rarement. Cependant, deux jours plutôt, il ressentit un simple malaise qui dura toute la journée. Le jour après, il ne se sentit pas mieux, mais il put vaquer à ses activités. Dans la soirée, son corps eut un frisson, une sensation étrange, incontrôlable, accompagnée de sueurs. Il sut alors qu’il était en proie à une infection. Cette position de victime, une inconnue, ce nouvel état secouaient sa fierté tandis que son corps tremblait et qu’il avait la chair de poule.

Maître Justin, de grande corpulence, avait soixante-dix ans. Avec une bedaine rappelant celle du père Noël, pour certains, car il avait une barbe bien touffue et blanche comme la neige en forme de grain de poivre. Pour d’autres personnes, sa bedaine reflétait son appétit gargantuesque. Cette barbe recouvrait un visage angulaire. Il avait des yeux perçants comme un aigle. Sa voix de baryton en complément avec sa prestance lui donnait l’apparence de chef de file. Il pouvait facilement intimider les autres.

Notaire de profession, il gagnait bien sa vie. Son cabinet principal était à Port-au-Prince et il avait une succursale à Gressier où il s’en allait deux fois par semaine, les jours de pleine activité du marché public pour un négoce très lucratif. Marié et père de cinq enfants avec son épouse et de quatre autres avec deux maîtresses, l’une à Port-au-Prince, l’autre à Gressier. L’écart d’âges entre lui et chaque femme était de cinq ans ou de son multiple ; la plus jeune, celle de Gressier, avait un écart de quinze ans. Chaque maîtresse prenait un grand plaisir à l’alimenter. Celle de Port-au-Prince s’occupait de son déjeuner du midi. Celle de Gressier était prête pour toute éventualité. S’il devait dormir à Gressier à cause d’intempéries, il passerait la nuit chez elle. Elles aimaient cuisiner avec le même essor qu’il avait pour déguster leurs plats succulents. Au fil du temps, les habitudes avaient durci et avaient pris racine. La dame à Gressier, Gisèle, se considérait comme sa femme lorsqu’il était sur place ces deux jours. Dans sa pensée, ces deux jours lui appartenaient et elle ne pouvait s’imaginer de les passer sans le voir. La dame à Port-au-Prince qui habitait près de son cabinet, le voyait à sa convenance, le matin, l’après-midi, le soir et dans ce sens se considérait comme son épouse de facto.

Son épouse à la maison, Carline, mère de ses quatre garçons et une fille, l’ainée, avait donné sa vie pour sauvegarder le mariage. De tempérament malléable, elle avait supporté en silence les escapades de son mari, car elle était de cette génération de femmes qui ne croient pas dans la dissolution du lien conjugal. Elle n’aimait guère sa situation, mais n’en parlait que rarement, et ceci seulement avec une poignée d’amies ou sa fratrie. Elle s’engagea de préférence à superviser la scolarité de sa progéniture et elle le fit avec ardeur et du succès retentissant. Inutile de dire qu’entre son épouse et ses maîtresses, une froideur existait, une trêve tacite restait en vigueur. Elles suivirent des règles pour s’éviter. La demeure conjugale et le quartier résidentiel étaient hors limite. Il ne fallait surtout pas s’y aventurer. Ainsi Carline n’irait à aucun des deux cabinets et certainement ne l’accompagnerait pas à Gressier. Les maîtresses se gardaient de s’acheminer proche du fief d’une rivale. De plus, il leur avait interdit de s’immiscer dans les affaires de son foyer. Vivant sous sa férule, elles n’avaient pas d’autre choix. Il avait réussi dans ce jeu délicat et potentiellement brutal avec une combinaison de charme, de prouesse sensuelle, et son statut économique aidant. Épicurien de première classe, il entretenait un appétit vorace pour la chair, pour assouvir sa faim et sa libido. Ses amis en le taquinant disaient que ses compagnes se complaisaient à satisfaire le premier appétit tandis qu’il s’acharnait par le second à leur plaire. On citait comme preuve sa fécondité.

Il compensait sa frivolité par une générosité avec tous ses proches. Ses enfants, légitimes ou pas, se connaissaient tous et se comportaient comme membres de la même fratrie. Il prit soin de sa progéniture et insista sur leur scolarité jusqu’à l’université. Deux fils l’avaient suivi dans sa profession, un fils légitime et un autre illégitime. Son fils légitime, Junior, travaillait dans son cabinet de Port-au-Prince et l’autre, Joseph, à Gressier.

Maître Justin resta au lit le premier jour. C’était le jour dédié au cabinet de Gressier. Personne ne pouvait se souvenir d’un pareil événement de récente mémoire. Il avait une fièvre aussi haute que 104 degrés Fahrenheit, une toux constante et soudaine. Il fut emmené à l’hôpital. Après un bilan complet, le diagnostic final fut aussi brutal qu’inattendu. Il avait une pneumonie et un cancer du poumon. Le premier diagnostic comme corollaire du second. Maître Justin prit la décision de décliner la chimiothérapie ou autre intervention. Ce diagnostic le frappa émotionnellement et il savait que sa durée de vie était limitée. Son exéat de l’hôpital arriva le septième jour.

Il avait déjà perdu quinze livres et il n’était plus le même homme. Son corps et son esprit furent bouleversés. D’un appétit légendaire, il devint anorexique. De tendance grégaire et loquace, il se métamorphosa en un ermite taciturne. De comportement de libertin, il se tourna d’abord vers la disposition d’un eunuque pour finir en celle d’un moine chaste. Il perdit la verve et le goût de vivre.

« Je sais que mes jours sont comptés. Je ne veux jamais retourner à l’hôpital. Je veux mourir entouré de mes proches », avait-il dit à son épouse en retournant chez lui.

Dans l’espace d’une semaine, mangeant et buvant à peine, sa condition alla de mal en pis. Maintenant garni d’un faciès émacié, il avait les lèvres sèches, les yeux dans des orbites profondes comme des cratères et il sombra dans le délire. Il parlait d’animaux sans tête, des blattes qui grimpaient sur les murs et de son ami Marcel qui le visitait. Cet ami disparut dans une inondation dix ans plutôt. La fièvre retourna et cette fois, il avait une toux tintée de sang, et la respiration devint de plus en plus difficile. La fièvre le rendit faible ; les muscles se transformèrent en un organe pourvoyeur d’une sensation pénible, insupportable et constante. Devenu grabataire en un temps record et n’étant plus ingambe, il dépendait des autres pour sa survie.

Hortense, sa fille ainée, avait pris l’initiative de ses besoins sanitaires. Veuve et sans enfant, après la mort de son mari huit ans plutôt, Hortense avait décidé de prendre soin de son père comme une mère le ferait pour un fils. Elle s’accordait à sa volonté de hue et de dia. Hortense lui professait un amour de chiot et lui pardonna ses indiscrétions. Son épouse qui en avait souffert, l’aimait autant, mais à cause de cet amour et de sa jalousie, ne pouvait pas les lui pardonner. Ainsi il se sentit toujours plus à l’aise avec Hortense. Il l’avait toujours traitée comme une princesse, elle était sa seule fille, et la mettait au parfum. Étant dans le secret des dieux, elle jouait le double rôle de fille et de conseillère. Au fur et à mesure, ses maîtresses ressentaient cette influence sur son père, car il voulait avoir l’opinion d’Hortense avant de prendre une décision définitive. Quoique tolérante envers les maîtresses de son père, cela n’empêcha pas qu’elles la virent comme une rivale redoutable. Une décision qu’elle a influencée établit sa position sans aucun doute. Gisèle voulait recevoir en étrenne un carreau de terre ; Hortense s’y opposa et acquit la réputation d’une bête noire.

Ce ressentiment se transforma en un conflit ouvert avec la maladie. Les maîtresses se sentirent lésées de n’avoir pas eu accès à son chevet à l’hôpital, car son épouse et Hortense étaient présentes comme des sentinelles. Pour envenimer la situation, Gisèle vit de mauvais œil que cette prétendue maladie avait commencé le jour de cabinet à Gressier. Superstitieuse et prête à s’imaginer une ombre maléfique même quand le récit était simple, elle n’acceptait pas la notion d’une maladie naturelle pour un homme en bonne santé de longue durée. Elle fit des démarches pour obtenir une potion magique pour enrayer le mal. Hortense même dans sa tolérance refusa d’en utiliser, car elle savait bien que son père souffrait d’une maladie assez commune malheureusement, car il avait fumé pendant plus de trente années. Elle ne croyait pas dans ces affaires de sortilège. Le refus aggrava le dépit de Gisèle et loin d’anéantir sa consternation, la convainquit du bien-fondé de sa croyance. Elle durcit sa position et se dit qu’elle devra aller elle-même pour ce traitement, advienne que pourra, car « Ces gens, qui se croient éduqués, ignorent les réalités de notre milieu », avait-t-elle dit à haute voix. L’autre maîtresse, inquiète, mais moins téméraire, se contenta d’aller prier à l’église et de passer dans le quartier pour prendre de ses nouvelles.

Gisèle vint un matin avec son fils, Joseph le notaire, qui voulut rendre une visite de support à son père mourant. La fissure à fleur de peau entre les deux camps en un clin d’œil s’élargit en un fossé profond, glissant, ainsi déterrant la hache de guerre. Dans une démonstration de mœurs viles et éhontées, Gisèle injuria Carline et Hortense avec un vacarme, attirant non seulement un branle-bas chez les Justin, du jamais vu, mais par ce faisant une polarisation immédiate entre les deux camps. L’ironie fut les larmes sincères versées par Gisèle une fois qu’elle se rendit compte de son impuissance d’aider son amant malade et mourant. « C’est une décision méchante de m’interdire de voir mon bien-aimé une dernière fois avant sa mort », gémit-elle en vain et trop tard, car elle aurait pu le faire si elle avait agi autrement. Son fils qui eut à peine vu son père, se joignit à sa mère, le cœur gros du refus inflexible d’une part mais aussi du comportement obscène de sa mère. Ils retournèrent chez eux bredouilles. Maître Justin entre temps était dans un sommeil profond ; le bruit le réveilla. En essayant de sortir du lit, il tomba et subit une entorse à la cheville, une sensation pénible.

« Mon Dieu ! », hurla Hortense en le trouvant au sol en souffrance. Elle décida sur le champ qu’il ne restera plus seul. Tancées rudement et en public en leur domicile, Hortense et sa mère décidèrent de mettre un frein aux visites des membres des deux autres camps. Les hostilités entre les enfants légitimes et illégitimes s’amorcèrent.

La vigie se faisait autour de son chevet à tour de rôle, sous la direction d’Hortense qui avait pris ce devoir comme un véritable sacerdoce. Cette vigie ne pourrait comprendre que les enfants et des proches de sa mère. Les autres fils furent exclus d’un trait. Ses exigences sanitaires devinrent une corvée, car il était maintenant incontinent. Ses habits étaient toujours trempés de sueurs et souillés de sang et de déchets. Il portait maintenant une couche-culotte. Son corps n’exsudait plus la fragrance de parfum de luxe, mais plutôt l’odeur déroutante de la maladie et de pertes corporelles.

Les hommes de la famille ne purent tolérer la maladie. Tous costaux comme lui, mais comme le chêne sous le vent, ils n’avaient pas la flexibilité et la souplesse du roseau d’éviter la rupture. Ils étaient impuissants en observant la déconfiture ou l’implosion d’une forteresse. La vue du malade qui jadis fut le symbole de la fermeté et de la puissance masculine les effraya. Les femmes furent les soignantes efficaces. Hortense fut la meilleure dans sa dévotion.

Tandis que Gisèle vît le maléfice d’après sa perspective, Hortense pensa plutôt au pouvoir bénéfique des remèdes folkloriques, telle une infusion de tisane pour lui donner de l’énergie. Elle le fit avec tant de persistances que maître Justin eût un répit et son hydratation s’améliora. Ce répit ne dura pas longtemps, mais assez.

« À mes funérailles je veux que tout le monde soit présent », avait-il imploré à Hortense, qui insista à passer le plus de temps que possible à son chevet. Sous-entendue à cette demande, la présence de ses maîtresses, les bêtes noires d’elle et de sa mère à l’église, serait nécessaire. Accepter leur présence aux funérailles fut une pilule amère à avaler après l’engueulade récente. Maître Justin récapitula les termes de son testament : « J’ai cette somme dans mon compte en banque et ta mère a droit à la moitié. Le reste doit être divisé entre notre progéniture. Comme tu le sais, mes trois édifices sont tous loués. Les bénéfices devront être partagés parmi cette famille. Il serait mieux de les garder et ne pas les vendre, car ils rapportent une belle somme. Toi et Junior en prendrez charge. Cette maison appartient à ta mère. Toi et tes quatre frères aurez les cinq carreaux à Léogâne et les dix carreaux à Cabaret. Les maisons de mes maîtresses leur appartiennent. Elles ont chacune un compte en banque que j’ai renfloué à travers le temps. Mon cabinet en ville appartiendra à Junior et celui à Gressier à Joseph. Chacune de mes maîtresses possède un commerce lucratif. Personne ne devra souffrir financièrement de ma disparition ». Il savait qu’Hortense exécuterait sa volonté sans aucune faille. Il croisa les mains sur sa poitrine sur ce. Quelques heures plus tard, il sombra dans un coma.

Il eut une crise de grand mal, de temps à autre et d’une façon plus fréquente. Chaque crise venait avec une incontinence de selles et d’urine. La fièvre et la toux augmentèrent en fréquence et intensité. L’imminence de la fin de sa vie était évidente. Les complications se multiplièrent et de façon rapide. Sa perte de poids fut vertigineuse. Hortense fut présente pendant cette fin sinistre. Il eut un paroxysme de toux avec de plus en plus de sang. Il eut finalement un jet projectile de sang et il sombra. Hortense avait méticuleusement essuyé le dégât avant de prévenir les autres de son départ éternel.

Son départ de ce monde accéléra la scission entre les deux camps. Hortense et sa mère avaient la possession du cadavre et pouvaient organiser les funérailles comme bon leur semblait. Leur absence à la veillée fut intolérable pour les maîtresses bien qu’elles eussent la permission de venir aux funérailles. À l’église le jour des obsèques, les trois mères occupèrent des bancs séparés et ne se parlèrent pas ; idem pour leurs enfants qui du jour au lendemain devinrent divisés en camps ou tribus. Chaque perte de privilège accentuait la mésentente, aiguisait l’aigreur des sentiments blessés, ramenait à la surface des souvenirs d’incidents déplaisants du passé où l’amour-propre fut froissé à cause du statut d’illégitime. Le frère aimé d’hier est devenu l’ennemi de dorénavant. La maille principale de la chaine était cassée à jamais avec la disparition de maître Justin. Leur présence à l’église, loin de concrétiser une occasion de chanter le Kumbaya, fut plutôt l’estuaire alimenté par la confluence du flot d’années d’affronts à petit feu, subis en silence, pardonnés, mais jamais oubliés, entrelacés avec des heures de délice, telle une sève aigre-douce, jamais ni refusée, ni abreuvante, mais toujours recherchée.

Maître Justin une fois enseveli ne pouvait plus remplir le rôle de ballast ni de timonier pour maintenir l’équilibre et éviter le naufrage. Pratiquant un style de vie toléré mais sans sanction légale ou sociale, il avait fait de son mieux pour prévenir l’existence de différends à cause de l’existence d’enfants de différentes mères et de son vivant il avait réussi à maintenir la paix. Cependant, il ne pouvait empêcher l’infamie sociale associée au terme illégitime, un terme ayant l’effet d’un glaive blessant et dont l’accumulation au fil des ans frôle une dérive potentielle. Ce terme crée une situation délicate ambiante. Une situation qui peut rester en état de trêve aussi longtemps que possible, mais qui peut faire explosion soudainement à la moindre incitation et dégainer des passions incontrôlables. Comme le cumulus d’un beau jour d’été remplacé par un orage effarant et un ciel gris dans la courte durée d’un cillement.

—par Reynald Altéma

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