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Franck Laraque:

La responsabilité envers la collectivité

—par Frantz-Antoine Leconte, Ph.D

L

e docteur Franck Laraque semble avoir puisé le goût de la littérature de sa famille. D’abord de son grand-père du côté paternel qui a écrit des poèmes pour célébrer le courage irrépressible des patriotes de Jérémie qui s’étaient révoltés contre une dictature bien avant l’occupation américaine d’Haïti. Cependant, nous savons que Paul Laraque, le plus connu des écrivains de la famille, s’est initié à la poésie dès l’âge de 14 ans. Puis, il y a eu Guy, un autre poète très doué qui a connu une fin tragique en 1991 en Haïti. La poétesse Marie-Hélène, fille de Franck, nous a quitté, mais, nous voulons saluer aujourd’hui sa mémoire. Beaucoup de poètes de la famille Laraque sont déjà partis. Heureusement qu’il nous reste Karen Bogat, la nièce de Franck qui a déjà fait ses preuves en poésie et puis Marc, le petit-fils de Paul qui annonce de très grandes promesses dans le domaine des lettres.

Le grand-père de Franck, Paul Honoré Laraque, a connu l’exil à la Jamaïque. C’est d’ailleurs là-bas qu’il devait rencontrer sa future femme, Mathilda Hidalgo. On a le droit de se demander si ce n’est pas lui qui a entamé une tradition de l’exil qui devait s’étendre à Paul, Franck et à bien d’autres de la famille. Est-ce le prix à payer pour ceux qui choisissent de participer à la vie publique ou ceux qui disent non aux trop nombreuses dictatures qui ensanglantent notre terre d’Haïti ?

Le père de Franck, Franck Honoré Laraque, s’est révélé un grand partisan du président Sténio Vincent (1930–1941) et a occupé la préfecture de la Grande-Anse de 1934 à 1941. Dirigeant énergique, il a réintroduit l’électricité à Jérémie et encouragé le développement de grandes plantations de bananes dans la région. Il a activement participé à la grève contre l’occupation américaine à Jérémie. Il a même ordonné à sa famille de se joindre aux grévistes, y compris ses propres enfants qu’il a fait sortir de l’école. C’est encore lui qui en voiture avec Franck, alors âgé de huit ans, passe prés du palais national sous la présidence de Louis Borno (1922–1930). Franck a failli se faire arrêter ainsi que son père en criant « À bas Borno, cochon, cochon, cochon ». Il faut comprendre que dès cet âge, Paul et lui avaient compris qu’on ne pouvait accepter volontairement l’occupation du sol natal par les Américains, cette terre dont les habitants avaient arraché la liberté, après trois siècles d’oppression, pour abolir la traite de l’esclavage. Illustrations de contradictions.

Alors que toute la famille Laraque s’opposait à l’occupation américaine, une tante de Paul et de Franck devenait la secrétaire-interprète de l’officier supérieur en chef du côté américain, le capitaine Svenson. Et, plus tard, alors que Paul et Franck et de nombreux amis combattaient les forces de l’horrible dictature des Duvalier, une sœur, Yolande, je crois, était duvaliériste et avait même épousé le chef d’état-major du président à vie.

Jérémie représentait un univers à part entière durant ces années. Elle avait donné naissance à plusieurs générations d’écrivains et de poètes surtout. Etzer Vilaire—qui a combattu pour la désoccupation de l’île—, Edmond Laforest, Emile Roumer, Jean F. Brierre—qui s’est révélé l’un des plus impétueux leaders—, Regnor Bernard, Fernand Martineau, Paul Laraque—qui n’a jamais caché son anti-impérialisme—, Hamilton Garoute, Guy Laraque, et Raymond Chassagne. Plus près de nous, Sito Cavé, Jean Richard Laforest, Serge Legagneur, René et Raymond Philoctète : tous ces hommes de lettres ont probablement inscrit leurs noms au rocher des poètes qui se trouve non loin de la ville.

Non seulement, Franck avait été influencé par cette pléthore d’hommes de lettres de son pays et de sa région, il avait aussi lu—c’était inévitable et même souhaitable—les classiques de l’hexagone : Racine, Molière, Corneille, Rousseau, Voltaire, Hugo Lamartine, Alexandre Dumas, Michel Zevaco, le philosophe Jean-Paul Sartre—il a écrit sa thèse de doctorat sur son œuvre—et le psychiatre Frantz Fanon et certainement Jacques Roumain, notre contemporain capital à qui on a consacré un colloque international en Haïti en 2007, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Rappelons que le monde international avait manifesté beaucoup d’intérêt à notre écrivain-sentinelle. Cuba avait organisé une conférence et nous à New-York, on avait eu la notre à Brooklyn College, au cœur de la communauté haïtienne.

Je crois que la littérature et les travaux de jacques Roumain se sont révélés des facteurs de rassemblement. Franck, Tontongi (Eddy Toussaint) et moi, on s’est rapprochés au cours du colloque en Haïti en 2007. Je dois aussi confier que l’admiration pour Roumain avait produit le même effet entre Paul et moi. J’ai employé à la conclusion de l’étude Jacques Roumain et Haïti : la mission du poète dans la cité (l’Harmattan, 2011) quelques citations de Paul, indispensables à la compréhension de la dialectique de Roumain. Quelle est la mission des poètes sentinelles ? « Ce sont des chevaliers de la plume, mais surtout de véritables guerriers et d’irréductibles intercepteurs, placés en faction pour faire le guet contre les détracteurs et les ennemis de la cité. Fidèles à leur devoir envers la collectivité, ils se perçoivent et s’érigent, comme Jacques Roumain, en symboles ascensionnels sur tous les plans, physique, intellectuel et moral. Ces poètes, par la mission qu’ils remplissent, indiquent un choix supérieur qui transcende tout. Ils se distinguent en véritables dépositaires, en gardiens investis des trésors culturels de la cité, en agents qui détiennent et exercent le pouvoir du savoir pour préserver et protéger la véracité de l’histoire, éclairer les défis du statu quo et tracer les voies du devenir » (Jacques Roumain et Haïti : la mission du poète dans la cité). Je peux dire que Paul avait suivi la voie de Roumain et Franck aussi, surtout quand il nous rappelle des leçons d’histoire qui remontent avant la seconde guerre mondiale où on avait détruit des plantations entières de produits agricoles en cultivant l’hevea pour la fabrication du caoutchouc nécessaire aux USA.

Cette mission ou ce véritable sacerdoce de l’enseignement public, Franck l’accentuera à partir de la chaire de City College. Il encouragera l’éclosion de cours inédits en littérature, philosophie, sociologie, religion, psychologie, en créole haïtien et en histoire afro-américaine sur Nat Turner, Harriet Tubman, Frederick Douglas, Booker T Washington, Du Bois, Luther King et Malcom X et en culture caribéenne. C’est un brillant passage à l’instrumentalisation de la culture, ou un militantisme à un niveau supérieur et universitaire. Quelques études vont renforcer la dynamique individuelle que Franck Laraque manifeste. La révolte dans le théâtre de Sartre : vu par un homme du tiers monde (1976). Cette thèse de doctorat éclaire le théâtre de situations, l’importance de la révolte qui débouche sur la liberté ; l’évolution de la révolte chez Sartre, ses protagonistes et les limites de cette révolte. Je parie que Franck a choisi Sartre par ce que ce dernier a pris position dans sa vie comme dans ses œuvres contre le racisme et le colonialisme.

Pour Franck Laraque, « même en littérature, la condition humaine se place au dessus de l’esthétique » (La révolte dans le théâtre de Sartre). Suit une autre étude, Défi à la pauvreté : Construire Haïti par nous-mêmes (1987) qui encourage les patriotes à trouver eux-mêmes les solutions aux maux de l’état-nation d’Haïti. En collaboration avec Paul, Haïti, la lutte et l’espoir (2003) où il est question de la conscientisation économique d’Haïti. Pour continuer, sous sa direction, une merveilleuse petite étude de témoignages à l’endroit de son frère Paul Éclaireur de l’aube nouvelle (2009). Et enfin « Fulgurance de l’image dans la poésie révolutionnaire de Jacques Roumain » un chapitre hors-pair dans Jacques Roumain et Haïti : la mission du poète dans la cité (l’Harmattan, 2011)…

Ce qu’il faut dégager surtout, c’est que cette mission d’enseignement transcende la chaire pour atteindre, pénétrer et tonifier la dynamique de la communauté haïtienne de l’extérieur en se débarrassant des hésitations, de la peur, et même du refus de certaines victimes de manifester contre la dictature héréditaire duvaliérienne. Et contre toute dictature.

À mon avis, Paul et Franck dans leur généreuse démarche, nous ont encadrés pour une conscientisation plus aiguë, une plus grande responsabilisation et un devoir plus entier envers notre pays, les droits humains et l’humanité. Les mots peuvent à peine traduire l’immensité de cette tâche, les moments sacrificiels endurés et consentis pour apporter plus de lumière à la collectivité haïtienne.

—Frantz-Antoine Leconte publié pour la première fois dans Haïti Liberté, no. 49, 22–28 juin 2011)

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