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Franck Laraque : sentinelle de l’espoir

—par Fanfan Latour

« nous danserons jusqu’à l’aube le rara des retrouvailles viriles
frères de soleil que je sais affermis par les affres égalisatrices de l‘exil
»

—Guy Laraque

J

e connais quelqu’un qui à l’occasion ne manque pas de dire avec beaucoup d’aplomb et de sérieux : « m pap kite mounn ban m defi. » Et pourtant, ou tande bèf, ale wè kòn. Je dois avouer que samedi dernier, lors de l’hommage rendu au Professeur Franck Laraque au local de ce journal, j’ai nettement perçu que je faisais face à des défis. Poèm monte, bèl pawòl desann, un peu comme grâce et prière. Et sans me rendre compte je me laissais aller à penser : gad jan La Tulipe ap pran defi ! En effet, les proches parents et amis de Franck taillaient leur banda, savouraient le plaisir de lui rendre hommage, avec beaucoup de grâce et de gangance, jetant de la poussière dans les pois de ma bèkèkètude à seulement les écouter et jouir de leurs propos, particulièrement ceux de Tontongi. Je grageais de ne pouvoir poèmer et pawòler d’autant qu’à titre de maître de cérémonie, j’avais pris mon parti de me limiter à seulement présenter les différents intervenants quoiqu’avec bonkou ti epis nan lapawoli m. Aussi, dans ma rubrique de cette semaine, je suis venu lever le défi, m vin fè ti pale pa m pou Franck.

Franck est une sentinelle veillant aux portes de notre exil diasporal, comme d’ailleurs son regretté frère Paul l’a été. L’un des dépositaires du cahier des charges du peuple haïtien, il n’a cessé d’en être le défenseur, homme de vigie à la proue du grand bateau fou de nos espoirs qui roule et qui tangue sur les mers lointaines de l’absence, d’un éloignement sans fin de la terre natale, sans jamais pouvoir, jusqu’ici, appareiller sur les quais d’un pays qui nous a tant donné et qui a si peu reçu de nous par la faute de l’égoïsme d’une minorité repue accrochée à d’extravagants et d’insolents privilèges.

Franck Laraque est la sentinelle de l’espoir veillant aux portes des luttes séculaires du peuple haïtien pour vivre dans la dignité. Une lutte qui a commencé depuis l’intrépide Caonabo et la poétesse-guerrière Anacaona. Arrachée de haute lutte, l’Indépendance a vite été récupérée par une minorité de possédants et de save qui se sont substitués au colon pour confiner les masses au « pays en dehors ». Leurs empoignades coloristes ont été démasquées aussi bien par Acaau que par Roumain. Et depuis, c’est une lutte, tantôt sourde, tantôt déclarée, contre « les rapaces » au pouvoir. Lutte contre « les grands propriétaires fonciers, maîtres des campagnes, et les gros commerçants haïtiens, maîtres des villes, avec la complicité active des capitalistes étrangers, maîtres du pays » (Paul Laraque). Lutte des masses refoulées dans l’intimité sordide d’un apartheid mal fardé : « Paysans et paysannes de l’arrière-pays, des plus vieux aux plus jeunes, bien qu’abandonnés à eux-mêmes, luttent pour leur survie et pour celle d’Haïti. Une lutte inlassable, solitaire et silencieuse. » (Franck Laraque). Une lutte à laquelle a participé et participe encore Franck à travers ses écrits, ses prises de position, ses interventions publiques.

Et ce n’est pas par hasard si Franck Laraque et son frère Paul ont écrit Haïti : la lutte et l’espoir, car par delà la lutte, mieux, cheminant avec la lutte, il y a l’espoir indestructible que les forces de progrès finiront par trouver et faire voler en éclats la cuirasse de l’obscurantisme et de l’oppression sous toutes ses formes. Solide et agissant est l’espoir de Franck que nous puissions un jour « forger notre propre politique intérieure et étrangère » (René Fumoleau), réduire le fossé de la dépendance à l’égard de l’impérialisme prédateur. Grand est l’espoir de Franck que nous puissions éventuellement maîtriser notre destinée, que les masses arrivent finalement à maîtriser leur avenir politique, économique, social et culturel.

Et pour parvenir à cette maîtrise de leur vie, de la vie, Franck Laraque préconise « l’incontournable impératif d’une conscientisation économique des Haïtiens », clef de voûte d’un autre avenir, car même si « les masses se savent exploitées, mais elles sont tenues dans la parfaite ignorance des mécanismes d’exploitation économique, des réels détenteurs du pouvoir politique et du pouvoir économique ». Et c’est justement la raison pour laquelle Franck s’est toujours senti partie prenante de la lutte à mener, pour une libération de l’humain, une libération de l’être dans toute sa plénitude, une libération humaniste-socialiste par les Haïtiens et pour les Haïtiens.

Le parcours politique de Franck a été et continue d’être celui d’un patriote toujours égal à lui-même, de grande rectitude morale, celui d’un intellectuel engagé à la manière de Frantz Fanon et qui a toujours fraternisé avec les luttes et revendications populaires et affronté à travers ses écrits le défi d’un effort collectif responsable pour changer Haïti. Avec Paul Laraque, « éclaireur de l’aube » et Franck Laraque, sentinelle de l’espoir, nous sommes assurés que « tous les secteurs—et surtout les masses haïtiennes—mobilisées pour la survie économique du pays sont capables de relever le défi et de commencer ensemble la tâche incommensurable mais non pas impossible de Construire Haïti par nous-mêmes».

Et permettez que je conclue en disant qu’« à partir d’aujourd’hui jusqu’à dorénavant », n ap leve tout kalite defi.

—Frantz Latour publié pour la première fois dans Haïti Liberté, no. 45, du 25 mai au 30 mai 2011

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