Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Printemps 2007

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Du côté de chez Hugues
Se souvenir de Paul Laraque

—Hugues St. Fort

A

vec Paul Laraque disparaît celui que je considère comme la conscience d’Haïti dans la diaspora. En fait, j’aurais du écrire l’autre moitié de la personnification de la conscience d’Haïti dans la diaspora. Car ils sont deux. Deux frères: Paul et Franck Laraque. Leur dernier livre s’intitule: Haïti: La lutte et l’espoir, publié en 2003. Et ce titre résume ô combien leur trajectoire dans l’exil! Une trajectoire nourrie par la foi dans le mouvement patriotique haïtien et l’espoir jamais éteint de la victoire finale. Paul, en tant que poète, représentait la flamme et la passion de cet espoir jamais éteint. Franck, en tant qu’universitaire, représente (puisqu’il est toujours avec nous) le côté sage, raisonneur, explicite du couple qui se complète donc à la perfection. Ils ont marqué la longue lutte de la diaspora haïtienne à New York au cours des années 1960–1970 jusqu’au milieu des années 1980. Je dois dire que je ne les ai pas connus durant cette époque dite «héroïque» car je vivais alors de l’autre côté de l’Atlantique. J’ai fait leur connaissance grâce à des amis communs, chez Paul justement au début des années 2000. Depuis, j’ai essayé de revoir Paul aussi souvent que je le pouvais dans son appartement de Flushing, même si cela s’avérait parfois fort difficile.

La vie de Paul Laraque aura été marquée par trois caractéristiques essentielles: le marxisme, la poésie et l’amour. Le marxisme constitue le socle théorique de sa réflexion sociopolitique. Paul a cru au marxisme et à ses enseignements jusqu’à la fin de ses jours, même après l’implosion de l’Union soviétique et la disgrâce du communisme à travers le monde. Mais il n’a jamais été pour lui un dogme qu’il fallait suivre aveuglement. Paul Laraque a dit clairement qu’«il ne saurait y avoir de transposition mécanique des révolutions soviétique, chinoise, cubaine ou sandiniste à la situation d’Haïti.» Par exemple, dans la pensée marxiste classique, l’alternative à une société fondée sur l’exploitation et divisée en classes est la mise en place d’une autre société où les moyens de production deviennent propriété commune. Dans cette société, les classes auront disparu et avec elles le besoin d’établir un appareil d’état qui fonctionne dans la réalité comme l’instrument du pouvoir au service des classes dominantes. Pour Paul Laraque, «en Haïti, le problème des classes se complique de la question de la couleur…» «Les grands propriétaires fonciers, maîtres des campagnes et les gros commerçants haïtiens, maîtres des villes, avec la complicité active des capitalistes étrangers, maîtres du pays, se sont tour à tour servis de la question de la couleur pour masquer la lutte des classes, pour retarder la prise de conscience de classe des travailleurs et se partager ainsi les privilèges économiques que procure le pouvoir politique.» Dans ces conditions, la problématique de la lutte des classes en Haïti devra impliquer que la question de la couleur agitée si souvent dans notre histoire comme essentielle soit subordonnée à la question de la lutte des classes qui deviendra «le moteur de la révolution qui devra balayer tous les exploiteurs (blancs, mulâtres et noirs).»

Marxiste jusqu’au bout des ongles, Paul Laraque s’est servi de la méthode de Marx pour examiner les grandes questions sociales haïtiennes: le préjugé de la couleur, l’exclusion sociale, le mépris de la langue créole, le rôle du vodou comme élément de la richesse culturelle d’Haïti.

La poésie constitue la deuxième constante de la vie de Paul Laraque. Il a été récompensé par l’attribution du Prix Casa de las Americas en français pour Les armes quotidiennes/Poésie quotidienne, en 1979 à la Havane. Paul Laraque a écrit que «la poésie est affaire de vie ou de mort». Car la poésie est sœur jumelle de la révolution. Il appartient à une lignée de poètes qui ont pratiquement disparu de la scène mondiale, Pablo Neruda, André Breton, Louis Aragon, etc., qui faisaient de la poésie leur raison de vivre et qui auront lié «à jamais poésie, amour et liberté». Paul Laraque croyait de tout son cœur en la poésie qui pouvait «transformer le monde et changer la vie». En 1999, les éditions CIDIHCA à Montréal ont rassemblé tous les recueils de poèmes qu’il a écrits en français sous le titre Œuvres Incomplètes et en 2001, les Éditions Mémoire à Port-au-Prince ont rassemblé tous les poèmes créoles qu’il a écrits sous le titre Lespwa.

Troisième caractéristique essentielle de la vie de Paul Laraque: l’amour. L’amour d’Haïti et de la Caraïbe, certes, mais surtout l’amour de sa femme, Marcelle, dont la disparition en novembre 1998 le laissa inconsolé. Il ne se remit jamais tout à fait de cette perte qui devint pour lui une obsession. Voici ce qu’il écrit dans les dernières pages de La lutte et l’espoir:

Malgré l’affection et la solidarité, je demeure l’inconsolé

Je m’accroche à Marcelle pour me sauver du naufrage et pour mourir, comme elle, dans la dignité.

La parole d’abord, puis, peu à peu, l’écriture m’aident à évoquer ta présence.

Parler de toi, c’est presque te parler.

La dernière ligne du livre est cette phrase incroyablement belle de simplicité, de calme et d’espoir. La voici:

Je verrai toujours ton visage au bout de la nuit, annonçant l’aube de la vie nouvelle.

—Hugues St.Fort Hugo274@aol.com

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