Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, hiver 2016

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Le débat autour des 23 produits dominicains :

Est-ce la farine qui a mis le feu aux poudres ?

—par Jean Saint-Vil géographe

Depuis la publication le 15 septembre 2015 du texte portant interdiction de l’importation de 23 produits dominicains par voie terrestre par le ministère de l’Économie et des finances, un nouveau débat est lancé en Haïti. Un débat pour « un meilleur contrôle de qualité et en vue de mieux assurer la sécurité de la population», dixit le MEF. Un débat aussi sur l’avenir de notre économie, plus d’un allant jusqu'à rêver de monts et de merveilles pour son démarrage ou son décollage après une quarantaine d’années de régression économique. D’où la déduction : Si 23 produits dominicains ne peuvent plus pénétrer facilement nos murs par voie terrestre, notre agriculture et notre industrie ne peuvent que sortir gagnantes. Raisonnement logique fondé sur le principe qui dit que la nature a horreur du vide. Mais, raisonnement simpliste aussi comme si Haïti était sûr d’avoir trouvé enfin par cette occasion en or le sésame de la fin du calvaire de sa population.

Le texte qui suit se veut une analyse de la portée de cette décision en termes d’impact pour l’économie haïtienne et les conditions de vie de sa population.

Quel est le poids économique des 23 produits interdits pour les deux pays ?

Commençons par rappeler la liste des produits : farine de froment, ciment gris, huile comestible, savon de lessive, détergents en poudre, emballage en mousse (foam), eau potable, peinture et produits pour carrosserie de voiture, beurre de cuisine, saindoux (mantèque), fer pour la construction, pâtes alimentaires, métal déployé et tôles, tuyaux PVC, jus en poudre, boissons gazeuses, bière, snack (cheeco), farine de maïs (ou maïs moulu), matelas, équipements lourds pour la construction, ustensiles ménagers en plastique et biscuits. Soulignons que ces 23 produits représenteraient, selon le ministre du commerce et des industries dominicaines, José del Castillo Saviñón, un commerce de quelque 500 millions de dollars américains, soit 16% de la valeur totale de nos importations ou 47% des exportations formelles de la République dominicaine vers Haïti.

La décision du ministère de l’Économie et des finances a mécontenté le gouvernement dominicain qui avait tout de suite rappelé son ambassadeur et qui a dénoncé cette mesure auprès de l’Organisation mondiale du Commerce tout en la qualifiant de discriminatoire et d’unilatérale et la taxant de violation flagrante du protocole d’accord signé par les deux pays le 10 juillet 2013.

Il apparaît qu’il s’agit d’une mesure atypique dans le monde où la pratique du commerce entre deux pays frontaliers se réalise généralement par la voie la plus économique, c’est-à-dire par voie terrestre. Ce qui peut la rendre indéfendable devant les instances mondiales chargées de l’organisation du commerce international.

Il est difficile de mesurer tout de suite la portée de cette mesure qui change la donne des modalités des transactions entre les deux pays : sur le plan logistique et peut-être aussi sur le plan des prix en Haïti si elle est appliquée. En effet, cette mesure touche au cœur de la République voisine qui exporte 99% des produits envoyés vers Haïti par voie terrestre. Il faut aussi envisager les conséquences en termes de frais supplémentaires tant du côté haïtien pour les consommateurs que du côté dominicain pour ses industriels et ses transporteurs qui disposaient d’une flotte de camions à destination des centres de consommation en Haïti.

Le Délégué de l’Union européenne, Alberto Navarro, avait même évoqué un différentiel de 40% sur les prix futurs qui seront pratiqués en Haïti une fois que l’on aura répercuté le différentiel des coûts par voie maritime. La mesure a été vivement applaudie par la majorité du secteur privé haïtien qui l’a présentée comme un moyen de combattre la contrebande et la corruption au niveau de la zone frontalière et qui doit permettre à l’Etat haïtien de récupérer annuellement 300 millions de dollars de taxes et droits divers. Elle s’inscrirait en même temps, selon les barons du secteur privé haïtien, « dans une perspective de relance et de promotion de la production nationale et comme une alternative à garantir au pays l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire et une baisse substantielle du coût de la vie ». Réginald Boulos, homme d’affaires très connu, y voit aussi, dans sa lettre de protestation envoyée au Délégué de l’Union européenne en Haïti, un moyen de permettre « au Trésor public d’augmenter ses revenus et de se donner les moyens indispensables au financement de projets d’envergure dans les secteurs de l'agriculture, de l'agro-industrie et du tourisme ».

L’analyse du commerce entre les deux pays

Quelles que soient les estimations des autorités des deux pays, on connaît mal le montant des transactions commerciales entre Haïti et la République dominicaine, les chiffres officiels étant fournis par les rapports annuels du Centre d’Exportation et d’Investissement de la République Dominicaine et les chiffres du commerce informel restant très approximatifs. En tout état de cause, on sait que la République dominicaine fournit, d’après les statistiques du Centro de exportación e inversión de la République dominicaine, au moins 30% des importations haïtiennes, soit 1,135 milliard de dollars en 2012 alors que les statistiques de l’Administration générale des douanes font état d’un montant de 18,7 milliards pour l’ensemble des importations haïtiennes de la République dominicaine en 2013-14, soit près de 400 millions de dollars. Il en ressort un différentiel de plus de 900 millions de dollars qui pourraient provenir des activités commerciales illicites.

Il faudrait ajouter aux chiffres officiels des services de la République dominicaine un volume d’exportations informelles qui, selon Harold Pierre, haïtien enseignant d’économie à la Pontificia Universidad Catolica Madre y Maestra en République dominicaine, pourrait s’élever en 2012 à 612 millions de dollars.

D’après les tableaux et graphiques soumis par Harold Pierre, Haïti se classait en 2012 en seconde position des clients de la République dominicaine, après les Etats-Unis qui lui achetaient pour un montant de 3,5 milliards de dollars de marchandises, Porto Rico arrivant en troisième position avec 482 millions de dollars.

On comprend donc l’importance vitale que les Dominicains accordent au commerce avec Haïti qui est pour eux le seul pays avec lequel leur balance commerciale est positive. Ils ont développé en 25 années leurs productions et leurs exportations à destination du marché haïtien, notamment à la faveur de l’embargo qui nous avait frappés entre 1991 et 1994.

Le commerce transfrontalier qui tournait autour de quatre millions de dollars en 1977 est passé à 25 millions de dollars américains en 1996, pour dépasser 127 millions en 2003 et atteindre, selon Harold Pierre, le pic de 1,747 milliard de dollars en 2012 avec un creux en 2004 (75 millions de dollars).

Toutefois, il est reconnu que le succès de nombre de produits dominicains en Haïti est dû au fait que notre marché est très peu exigeant et que plusieurs de ces produits souvent avariés et toxiques ne seraient pas admis sur d’autres marchés en raison de leur qualité médiocre.

Inversement, d’après Harold Pierre, les exportations formelles d’Haïti vers la République dominicaine, constituées de produits importés de pays tiers (résidus de papier et de carton, des articles de friperie), sont de l’ordre de dix millions de dollars annuels et ses exportations informelles via les foires binationales s’élèveraient à plus de 200 millions de dollars annuellement.

Le problème de la farine dominicaine en Haïti

Depuis quelques années, sévit une guerre économique entre les deux pays, concernant plusieurs produits revêtant une importance capitale pour la République dominicaine. Côté dominicain, les autorités n’ont jamais accepté de délivrer aux entreprises haïtiennes des certificats d’autorisation pour l’exportation de leurs produits notamment pour les produits agro-alimentaires. Côté haïtien, ce furent une série de mesures difficiles à mettre en œuvre. D’abord, l’interdiction d’importation des volailles lors de l’épidémie de la grippe aviaire vers 2007, puis celles du salami en 2012, des viandes et des œufs en juin 2013 et enfin d’une liste de fruits et de légumes en mars 2015 en raison de la présence de la mouche méditerranéenne des fruits dans ce pays. À l’exception du salami, ces différentes mesures n’ont jamais été vraiment opérationnelles en raison des difficultés de contrôler les activités sur la frontière, notamment la contrebande. Or, de nombreux produits dominicains sont essentiels pour plusieurs entreprises les exportant en Haïti. Le ciment c’était 70 millions de dollars en 2014, le fer pour la construction 52 millions, les textiles 35,7 millions, les préparations pour sauces, potages et bouillons 33,1 millions, le GPL 17, 2 millions, les engrais minéraux et l’urée liquide 14 millions, les farines de blé 12 millions de dollars en 2014, les saucisses et saucissons 7 millions, les biscuits 4,8 millions, le rhum 3,9 millions de dollars.

Rappelons qu’avant l’interdiction de l’importation de la viande, des poulets et des œufs en 2014, les entrées officielles des produits carnés se montaient à 70 millions de dollars en 2013 et d’œufs à 14 millions de dollars.

La farine de blé ne représente en valeur que le septième produit de nos importations officielles venant de la République dominicaine en 2014 avec un volume de 25.686 tonnes métriques et un montant de 12 millions de dollars sur un total de 41.774 tonnes correspondant à un montant de 20 millions de dollars, soit 61% de nos achats à l’étranger pour ce produit. D’après les statistiques de l’Administration générale des douanes haïtiennes, il y aurait en 2014 un différentiel de 16.038 tonnes métriques fournies par plusieurs 12 autres pays dont la Turquie, les États-Unis, la Colombie, l’Argentine, le Canada et Cuba. On peut constater une nette diminution des importations en provenance de ces pays depuis 2010–11 qui ont chuté de moitié à partir de cette date où elles étaient alors proches de 100 000 tonnes. Cela est allé de pair avec les reprises des activités des Moulins d’Haïti en 2011 et aussi avec les entrées de farine dominicaine non enregistrées par les services douaniers haïtiens qui sont sans doute très élevées.

Parallèlement, on sait aussi que les industriels haïtiens sont montés au créneau pour se plaindre de la concurrence déloyale dont ils sont victimes et en même temps qu’ils se sont toujours vantés d’offrir un produit de qualité supérieure indemne d’additifs toxiques voire cancérigènes que l’on détecte dans la farine importée de la République dominicaine.

Tout a commencé en 2013 par des dénonciations par le Ministère du Commerce et de l’Industrie du taux de bromate de potassium de la farine de blé dominicain qui serait de loin supérieur aux normes internationales. Deux marques de farine ont alors été pointées du doigt dans des communiqués du ministère en 2013 et en 2014 : les marques Hispañola et Panadero de l’entreprise Molinos del Ozama, la première pour des taux de bromate de potassium se montant respectivement à 96,6 et 78,2 ppm en 2013 et 2014 et la seconde pour des taux de 96,6 et 77 ppm les mêmes années.

Le gouvernement haïtien, dans un premier temps, avait accordé aux importateurs des produits « contaminés » un délai, expirant en juillet 2016, pour baisser le taux de bromate à 0 ppm, moyennant l’obligation de ramener provisoirement le taux à 20 ppm avant cette date. Cette directive de 20 ppm a été quelque peu respectée par les fabricants dominicains puisque les analyses effectuées en juin 2015 avaient révélé des taux de 16 et 11 ppm, respectivement pour la farine Hispañola et la farine Panadero.

Mais, entretemps un autre additif avait été mis en cause, suite aux analyses réalisées sur des échantillons : la présence de l’azodicarbonamide qui, selon les normes, ne devrait pas dépasser 45 pp. Or, les taux constatés de cette substance en juin 2015 étaient respectivement de 109 et 143 ppm pour les deux marques.

Par la suite, le problème s’était doublé d’autres inconvénients à savoir : d’abord, la question de l’ampleur de la contrebande pratiquée au niveau de la frontière pour plusieurs produits, celle aussi de l’impossibilité pour les transporteurs haïtiens de pénétrer le sol dominicain, la question du refus des autorités dominicaines de délivrer le certificat sanitaire pour l’importation de la farine haïtienne de l’autre côté de la frontière et enfin le problème du dumping pratiqué par les Dominicains sur le prix de la farine qui nous vendent la farine moins cher que dans leur pays.

Déjà, le 17 mars 2015, les taxes sur le froment et les frais administratifs ont été supprimées en même temps qu’étaient augmentés les droits sur la farine importée qui passaient alors à 14%. En conséquence, le secteur privé haïtien de la fabrication de la farine représenté par Les Moulins d’Haïti et Les Céréales d’Haïti, s’est érigé comme le champion de la lutte contre la forte pénétration de la farine dominicaine. Ce lobby avait menacé de mettre la clé sous le paillasson si, d’ici au mois de décembre 2015, aucune mesure de protection n’est prise pour les protéger de la concurrence déloyale de la farine dominicaine.

Les Céréales d’Haïti qui sont la plus petite unité avec une production de 44.400 tonnes métriques en 2014 pour une capacité de 100.000 tonnes métriques par an avaient applaudi fortement la mesure. Pour leur part, Les Moulins d’Haïti, entreprise relevant d’une société d’économie mixte entre la Unibank (60% des actions) et l’État haïtien (40% des actions) dont la production est quatre fois plus importante que Les Céréales d’Haïti, avait fourni au pays 138.000 tonnes métriques en 2014, pour une capacité annuelle de 300.000 tonnes. À elle seule, elle pourrait permettre de satisfaire le marché national sans recourir aux importations étrangères. On estime à un peu plus de 70.000 tonnes métriques la quantité de farine de blé importée annuellement. Ce qui est sans doute à l’origine des pressions des fabricants locaux pour l’interdiction de l’importation de ce produit par voie terrestre.

Les questions soulevées par la décision d’interdiction des 23 produits dominicains

Les questions soulevées par la décision d’interdiction des 23 produits dominicains sont nombreuses. Le gouvernement haïtien a-t-il les moyens de sa politique d’interdiction de ces 23 produits, face aux puissantes pressions exercées notamment par les autorités dominicaines qui sont en droit d’évoquer un argument de taille, l’avantage géographique ? Peut-il contrôler le trafic sur la frontière alors que les réseaux de contrebande sont solidement établis depuis des années ? Quelles dispositions concrètes mettra-t-il en œuvre en vue de l’opérationnalisation de cette mesure ? Les producteurs haïtiens de farine de blé qui constituent l’un des éléments déclencheurs de la décision d’interdiction des 23 produits dominicains par voie terrestre seront-ils réellement en mesure d’atteindre à court terme les quantités requises pour la consommation nationale ? Le secteur privé haïtien, qui ne vit que d’import-export, est-il effectivement en mesure de prendre la place des produits dominicains en termes de production et ceci compte tenu de ses faiblesses structurelles et des coûts énormes des facteurs (eau, électricité, etc.) ?

Par ailleurs, est-ce que les infrastructures haïtiennes sont prêtes pour la gestion de l’augmentation qui sera générée par l’arrivée des nouveaux produits ?

En fin de compte, ne risque-t-on pas d’assister, si la mesure est appliquée, à un simple transfert de la contrebande au niveau des ports devant accueillir les nouveaux produits ?

Beaucoup de doutes subsistent donc quant à l’avenir de cette mesure d’interdiction des 23 produits dominicains par voie terrestre et de ses bénéfices pour le pays, pour ses agriculteurs, pour ses industriels et pour son développement économique dont les bases objectives sont cruellement faibles.

—Jean Saint-Vil jeanssaint_vil@yahoo.fr

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