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Du colonisé au gardien du seuil : l’élu républicain Berny Jacques entre Fanon et la métaspora de Joël Des Rosiers

—par Camille Chalmers

BernyJacques

Berny Jacques, élu républicain en Floride (USA)

La haine du pays natal :

On pourrait être tenté de voir dans le cas de Berny Jacques une simple anecdote floridienne, un épisode de plus dans la longue série de durcissements anti‑immigrés aux États‑Unis. Né à Port‑au‑Prince, arrivé enfant aux États‑Unis, devenu élu républicain en Floride, il porte aujourd’hui un projet de loi (HB 1307) qui restreint drastiquement l’accès aux services financiers, au logement et au travail légal pour les personnes sans statut migratoire reconnu, tout en renforçant le régime des sanctions contre celles et ceux qui les emploient ou les soutiennent. Cette scène politique est pourtant un formidable observatoire des tensions qui traversent les sujets issus de la diaspora haïtienne, pris entre mémoire de l’exil, désir de reconnaissance et capture par les logiques sécuritaires américaines.

Fanon : le colonisé qui endosse la Loi du maître

Frantz Fanon a décrit avec une lucidité implacable la manière dont le système colonial produisait une double aliénation, celle du colon et celle du colonisé, en installant un monde manichéen où la valeur, la raison et l’humanité se trouvaient du côté du colon, tandis que l’infériorité, la brutalité et l’irrationalité étaient assignées au colonisé. Dans ce dispositif, le colonisé intériorise la loi de l’Autre, et le désir de reconnaissance se retourne souvent en identification à la figure du maître : parler comme lui, juger comme lui, punir comme lui, pour tenter d’accéder à sa place.

Fanon montre également que l’État postcolonial, loin de rompre nécessairement avec cette logique, tend à la reconduire sous d’autres formes : une bourgeoisie nationale, avide de légitimité, réoriente la violence héritée du colonialisme vers les populations les plus vulnérables, reproduisant ainsi la structure de domination plutôt que de la transformer. Dans cette perspective, la posture de Berny Jacques—sujet issu d’une histoire caribéenne, post‑esclavagiste, migrante—se laissant capturer par la fonction de gardien de la frontière américaine, s’inscrit dans une logique fanonienne classique : celle du colonisé converti en gestionnaire de l’ordre, voire en surenchérisseur de la Loi.

Faire adopter une loi qui exclut les sans‑papiers des services bancaires, du logement et du marché du travail légal, qui les expose à des sanctions financières et juridiques renforcées, revient à diriger la violence de la Loi contre ceux qui rejouent aujourd’hui la vulnérabilité historique dont on est soi‑même issu. La violence ne disparaît pas ; elle change simplement de cible. Elle ne vient plus de l’extérieur impérial, elle est relayée par des sujets issus de la périphérie, au service de la forteresse nationale.

Des Rosiers : la métaspora et les patries intimes

À cette lecture fanonienne de la collaboration s’ajoute, chez Joël Des Rosiers, une tout autre manière de penser la condition diasporique. Dans son livre “Métaspora. Essai sur les patries intimes” (2013), prix du MLA, Des Rosiers propose un concept qui dépasse la simple notion de diaspora‑dispersion : la métaspora désigne un état de circulation et de composition identitaire, où le sujet habite plusieurs patries intimes—mémorielles, linguistiques, imaginaires—qui excèdent les lignes droites de la souveraineté nationale.

Le sujet métasporique haïtien est alors celui qui porte en lui la mémoire d’Haïti, de la Caraïbe, de la traversée, de la plantation, mais aussi les inscriptions nord‑américaines, francophones, anglophones, afro‑américaines. Il vit dans une géographie affective éclatée, où l’appartenance n’est jamais univoque. Loin d’être un déficit, cette pluralité peut devenir ressource : elle ouvre la possibilité d’un cosmopolitisme intérieur, d’une politique des passages plutôt que des frontières.

Or, dans ce cadre, la position de Berny Jacques fonctionne comme une sorte de négation de la métaspora. Au lieu d’assumer cette pluralité de patries intimes, il semble rabattre son être sur une seule fidélité : celle à l’État sécuritaire américain et à son imaginaire de « protection » du corps national contre l’irrégulier. Là où Des Rosiers invite à reconnaître la multiplicité des attachements—Haïti, les Caraïbes, la diaspora, l’Amérique noire, les solidarités migrantes—le geste législatif de Jacques gomme ces couches, pour épouser la figure du « bon Américain » qui se tient du côté de la clôture et de la sanction.

La métaspora, chez Des Rosiers, est aussi une poétique de la fracture : elle autorise à habiter les fêlures, les disjonctions, les exils, à en faire des lieux de création plutôt que des failles à colmater. Dans le cas qui nous occupe, ces fractures semblent au contraire vécues comme des menaces à neutraliser. Le migrant sans papiers, haïtien ou non, devient le miroir inquiétant d’une origine que l’on préfère refouler, plutôt qu’un possible point de résonance ou de solidarité.

Entre fantasme nativiste et puissance métasporique

Mettre Fanon et Des Rosiers au travail autour de Berny Jacques, c’est confronter deux destins possibles du sujet diasporique. Le premier, fanonien, est celui de la capture : le colonisé intériorise si profondément la hiérarchie coloniale qu’il en vient à se faire gardien de la Loi qui l’a autrefois écrasé. Il cherche sa sécurité dans l’identification au centre : se montrer plus exigeant, plus sévère, plus intransigeant que ceux dont il espère finalement être reconnu. La logique des lois anti‑immigrés aux États‑Unis, et particulièrement en Floride, offre un terrain privilégié pour cette dynamique : en se positionnant en première ligne du durcissement, un élu d’origine haïtienne peut espérer consolider sa place dans un espace politique dominé par un discours nativiste.

Le second destin, métasporique, est celui que Des Rosiers esquisse : faire de la dispersion et de la multiplicité des appartenances non pas des stigmates, mais des lieux d’invention politique. Dans cette perspective, un élu haïtiano‑américain pourrait se tenir à la jonction des mémoires et des luttes—mémoire de la révolution haïtienne, des migrations caribéennes, des luttes afro‑américaines—pour élaborer une politique des frontières qui ne soit pas immédiatement punitive, mais attentive aux vulnérabilités produites par l’histoire.

CamilleChalmers

Camille Chalmers —photo source : l’Humanité

Le choix n’est évidemment pas individuel au sens moral ; il est structuré par des rapports de force, des imaginaires collectifs, des dispositifs partisans. Mais la figure de Berny Jacques indique, dans sa forme la plus condensée, la victoire provisoire du fantasme nativiste—celui d’un corps national qu’il faudrait protéger en restreignant l’accès aux ressources vitales—sur la puissance poétique et politique de la métaspora, qui aurait pu, au contraire, ouvrir sur des solidarités transfrontalières et des politiques d’accueil.

Conflit intrapsychique, fracture communautaire

Sur le plan psychique, la position de Jacques peut se lire comme une réponse à une angoisse d’appartenance. Être issu d’Haïti, pays de la première révolution noire victorieuse, de la pauvreté structurelle et de la migration contrainte, et devenir élu dans un Parti républicain dont une partie de la base considère l’immigration comme une menace existentielle pour l’Amérique, crée une tension difficile à soutenir. L’adhésion à la Loi du centre, poussée jusqu’à la persécution des migrants les plus fragiles, fournit alors une solution défensive : s’identifier à la figure du gardien, plutôt que risquer d’être renvoyé au rang de suspect.

Sur le plan communautaire, cette position vient fissurer les imaginaires de la solidarité diasporique. Elle met en tension différentes strates de la diaspora haïtienne : certains, soucieux de respectabilité et de mobilité sociale, peuvent voir dans ce type d’alignement une preuve de « réussite » et d’intégration ; d’autres y reconnaissent une forme de trahison symbolique, un reniement de la mémoire de l’exil et de la vulnérabilité qui a marqué tant de trajectoires haïtiennes en Floride et ailleurs.

L’enjeu, dès lors, n’est pas de faire de Berny Jacques un simple « mauvais sujet », mais de prendre acte de ce que sa trajectoire révèle : la diaspora haïtienne n’est pas seulement une communauté dispersée, elle est un champ de bataille symbolique où se confrontent plusieurs régimes d’appartenance—colonial, nationaliste, métasporique.

Pour une politique haïtiano‑diasporique de la métaspora

Ce cas invite à penser ce qu’une politique haïtiano‑diasporique de la métaspora pourrait être. À rebours de la capture par le fantasme nationaliste, il s’agirait de réhabiliter les patries intimes, les solidarités transfrontalières, les mémoires d’exil, non comme des fardeaux, mais comme des ressources pour contester les dispositifs de haine légale qui frappent aujourd’hui les sans‑papiers.

Fanon nous rappelle que la violence coloniale ne disparaît pas, elle change de forme ; Des Rosiers nous suggère que la dispersion peut être le lieu d’un autre type de communauté, moins obsédée par la pureté que par la relation. Entre ces deux pôles, la figure de Berny Jacques demeure un symptôme précieux : elle montre ce qui arrive quand la métaspora n’est pas assumée, quand le sujet diasporique tente de se sauver en se plaçant du côté de la clôture. Reste à savoir si, dans les espaces haïtiens et caribéens de Floride et d’ailleurs, d’autres voix sauront faire exister une politique des passages plutôt qu’une politique de la porte close.

—par Camille Chalmers

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