Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Automne 2009

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Poèmes en Français

Poèmes de Nounous

À l’angle de vos regards et de ma trajectoire

Les blancs oiseaux du froid volent à l’envers du soleil
mais moi je marche à l’endroit précis de vos intersections
droit dans mon désir de vous voir assez loin
dans vos rayonnements
beaucoup plus loin que l’ombre de certaines limitations.

À Montréal
ville plus pure qu’une ferveur inattendue
nous voici assemblés
en voie d’être rapprochés un peu pour de vrai
dans l’espace commun de nos rêves diversifiés
sous le plus bel éclairage qui soit
le meilleur accommodement à jamais trouvé
celui du partage et du respect entre nous tous
à l’angle de vos regards et de ma trajectoire
en brassage culturel
dans l’attente de dévêtir notre soif d’un « mieux-vivre » ici et maintenant.

La neige est de retour
au rythme de la vie
en son énième tour de piste
sous nos pas dans le froid
sous nos yeux dans la joie d’être ensemble
malgré tout ce qui pourrait nous disjoindre
malgré tout l’éloignement possible à l’horizon.

Ainsi va notre parcours
ainsi vont les heures et leurs refrains
ainsi va tout
même nous
au rythme de notre détermination sans limite.

Impromptu estival

(pour Luce Ducharme)

Les pierres éprises d’une lourdeur
sont condamnées à sourire en cachette
dans les longs prés du soleil.

Dans l’aube
une fleur heureuse
ne fait pas d’histoires avec l’herbe des alentours
pour un espace de clarté.

Une libellule
sur une frêle branche
prend bien sa place dans l’abandon.

Ballet inattendu
soudain elle vole
la demoiselle.

Au compte-gouttes
une quête pour sa toilette
sa provision d’eau fraîche.

Chaque goutte de pluie a sa manière de décrire
la frivolité d’un orage.

Une vache savoure sa liberté dans l’herbe…
aux pas interminables du vent
dans un champ de maïs.

Imprévisible jet d’eau
soudain
le ciel a un trop plein de zébrures
et de bruits.

La mer et le ciel
inénarrable tableau
semblent se toucher jusqu’à l’ivresse
à l’habituel retour au lit de la lumière.

Le bruit est court
dans la savane
certaines bêtes sont à l’affût de l’ombre.

Une chatte de ruelle
sous les projecteurs d’une lune pleine
a cappella
chante la dolce vita.

Vue de Montréal
forêt mélodieuse
il y a des bêtes de festivals
du rire
de la musique et autres
qui donnent une autre allure au cirque de l’ensemble.

Battant pavillon d’un grand soir
le bateau d’un capitaine d’eau libre
répond aux chants de houle d’une baigneuse.

Sa belle ombre s’habille de tourterelles
dans les yeux du poursuivant marin
au chaud parfum d’un vent de face.

Il y a les incessants parfums de partout
d’ailleurs ici
bien d’ici d’ailleurs
dans l’espace de celui qui s’évade
s’émerveille entre deux métaphores
au beau fixe de sa fenêtre montréalaise.

À l’horloge d’un pommier
au détour de quelques violettes
d’un lilas sans nulle fleur
et l’œil sauvage d’un cerisier du coin
il fait un temps-miroir
où les feuilles hormis quelques fruits qui s’animent
déjà préparent leurs masques aux mille teintes
pour le carnaval fou d’un vent charmeur de pluie.

Lettres à mes ombres (extraits)

Ivre muet, à la croupe de ta jument-musique, je suis assis, lors d’un récital pour piano et violon seuls.

J’aurais voulu faire la barbe à ma peur, pour te surprendre un peu plus, aurais aimé te contenir avant la démesure.

Dans la nuit pas trop jeune déjà, je n’ai pas vu que tu t’éloignais, coin Sainte-Catherine et Saint-Urbain.

En ton dérisoire casino, quelqu’un joue aux dés sa richesse avec ma tête, sans lire ou sans comprendre un seul brin du sens des pièges à contourner.

Tout miroir, d’après moi, est né d’un grand contact avec ta mine bonne.

Il m’arrive de lire encore tes quatrains si charmants
au bavard poème des oiseaux de ma rue.

Sans ta maison pour m’habiller, je porte, ces temps-ci, des fenêtres ouvertes sur l’abandon.

Il manque un peu plus tes miroirs-exercices à ma parole obèse.

Habite-moi avec tes ombres en parasol, avec tout l’art de faire la paix entre nous deux.

Avec les mêmes chevaux que toi sur la nuque, et puis la même insolence sur les lèvres, dans un album d’honneur, où des poètes en longue vue scrutent Montréal, leur ville, une ombre à ta ressemblance s’installe dans l’une des pages, tout à côté de mes lettres à ta démesure.

À son bec au vol, par deux fois, j’essaierai d’enlever la dernière syllabe d’un oiseau rare en son chant, pour l’apposer complainte belle chaîne à ton cou de suave insulaire.
Si je ne peux pas y parvenir, je t’oublierai, que dis-je, je m’en voudrai jusqu’à la déchirure.

Ton image est frivole, au miroir de mon frémissement.

Je reviens de la fête du dedans, Montréalaise impératrice, avec tes passives sujettes ce soir, un verre ou deux de rouge ou de blanc d’ivresse à nos actifs, après une danse en tes quartiers endormis, par nos pas de chats citadins, à travers voies et ruelles de ta ville grande.

Ce soir, je te ramasse comme un butin d’indépendance, tel un trésor à jamais intériorisé : Santa-Maria, clouée là, au fond de mon Amérique étendue.

Avec tout ton manguier d’abondance, tu viens à l’improviste sur mes terres, à l’un des bouts de leur faim.

Par tous les moyens, pour la cueillette, je ferai coup double, d’une pierre, à bout portant.

En quête d’un poème pour la nuit, je suis attaché au vieux pont d’un paquebot piloté par une commandante attractive, parfaite imitatrice des roulis ambiants, dans la reconfiguration de l’emplacement

du vertige au milieu de tes cambrures.

Mi-ombre mi-miel
ta peau a encore bon goût
en mes yeux.

—Lenous Suprice

Poèmes d’Edner Saint-Amour

(Le tyran est mort, mais la tyrannie est vivante)

La tyrannie

“Psychedelic Flourish” by Kelli Foster,, Cambridge, MA. 2008. Email: qeli@comcast.net

Commence la tyrannie
quand le tyran finit
Peu à peu le peuple s’avance
dans le débâcle de la violence
2
Le tyran s’embarque pour l’exil
vers d’autres ports, d’autres Îles
Mais le sang dessine une rigole
qui coule partout à travers le sol
3
D’un coup la main poussée par la magie
à mettre en petits lambeaux tout ennemi
On chasse tout noble sentiment du cœur
qui pourrait mettre un frein à l’horreur
4
Tout le monde était frappé du lugubre sort
Chacun devait se plaindre d’un frère mort
Ainsi peu à peu le peuple s’avance
pour se perdre dans la vengeance
5
On exige de pieds fermes la justice
où la vengeance se sert de matrice
Le règne d’œil pour œil vient à l’existence
on sombre corps et âmes dans la violence
6
Après Duvalier, le pays sombre dans la joute
De jour en jour la violence et vengeance s’ajoutent
Déchoucage, zenglendo, chimère, kidnapping
Le pays se perd dans la violence qui culmine.

(décembre 2006)

L’ivresse du pouvoir

Brikouri était un président tout-puissant
Il n’avait rien à craindre autre que le temps
C’était un président tellement populaire
que peuple se plie au moindre vocabulaire
2
Il dirigea le pays sans nulle résistance
l’opposition étant réduite à l’insignifiance
Il s’est même épris de l’ivresse du pouvoir
en espérant passer au palais plus de soirs
3
Grâce à une élection qu’il gagna avec fracas
enfin selon la loi il brigue un deuxième mandat
Il jouissait tellement de sa grande popularité,
l’opposition se réduisait à une simple minorité
4
Le parlement était réduit au silence
qui manifestait sa présence sans résistance
Le pouvoir en place avait la majorité absolue
face à une minorité qui manquait de salut
5
Brikouri était devenu tellement présomptueux
plus que le roi, il se prend pour l’égal de Dieu
Ainsi on voit émerger une réelle dictature
qui s’instaure à la majorité qui l’assure
6
Quand l’opposition se réveille de son impuissance
tout basculait sur les rives de la violence
On réussit à chasser le président vers l’exil
mais réduit à même la guerre le pays reste fragile
7
Tout compte fait, le débâcle s’amorce
selon la loi de l’équilibre des forces
Devant un pouvoir en majorité absolue
l’opposition ne peut jouir d’aucun salut.

(décembre 2006)

Poète et Poésie

Témoignage en fait foi ! En déplaise, qui veut!
Le poète est élu au rang des mages et des dieux
À l’étoffe étoilée des géants et des titans
Ayant la clé du mystère de l’espace et du temps

La clé du mystère de l’invisible
La clé du mystère du visible
La clé du mystère d’ici-bas
La clé du mystère de l’au-delà

Le poète traduit l’indescriptible, l’inaudible, l’indicible
Dans un langage d’un vocabulaire limpide et perceptible
La pénombre de tout mystère
Devient clarté, devient lumière.

Je suis un sociologue doublé d’un poète
Mais pas une raison de m’enfler la tête.
Là où la sociologie s’arrête, la poésie continue la route
Et ceci sans tomber victime de la peine d’être en déroute

Science et la théologie où elles s’arrêtent
Prend aussitôt la relève la poésie du poète
Science et religion se fixent des limites définies
Le fini et l’infini sont matières de la poésie

La poésie est l’expression du total et de l’absolu
Qui se veut l’art du connu et de l’inconnu
Qui saisit la paille et le fond des choses
Embellis, sculptés en art que le poète expose

Point de mire au cœur, à l’âme, à l’œil
Objet de séduction à la magie des merveilles
L’univers entier depuis l’inertie jusqu’à la vie
De l’indicible à l’inaudible est présent dans la poésie

Le religieux dans l’esprit pour devenir plus spirituel
Jette le sens comme le charnel au fond de la poubelle
Le poète le ramasse, en sert comme matière de poésie
L’embellit, le sculpte en art, tout un chef-d’œuvre inouï

L’intellectuel veut cultiver l’intellect pour explorer la matière
Et dédaigne l’émotion à travers les fibres de l’humaine chair
Le poète l’accueille sans complexe, sans prétention
Traduit la vibration de l’émotion en art digne de toute admiration

La poésie c’est l’expression de tout présent en tout
L’expression de l’esprit ou de la conscience comme atout
L’expression du cœur, de l’âme, de l’être en toute existence.

Choc ! Le poète n’est pas un être conforme aux conventions
Le poète est un être dont l’imagination le prédispose à la révolution
Le poète pénètre les interdits, trifouille les tabous
Les ouvre en offrant la clé de leur mystère à tous en tout

La religion se dit avoir le monopole de l’invisible
Source de péché, elle dédaigne la matière visible
La science se dit avoir le monopole du monde visible
En jetant dans la poubelle de la fiction le monde invisible.

Pour le poète tout est possible, tout est prescriptible
Et le monde invisible et le monde de la matière visible
Il explore l’invisible et le visible traduit en art d’égale appréciation
Où tout qui était objet de dépréciation devient objet d’admiration.

Comment ne pas aimer les poèmes, la poésie et le poète
Pour son œuvre totale, globale, absolue et complète
Un poète, un mage, un génie, un titan, un dieu
Aveu excentrique ! En déplaise, qui veut.

(14 juillet 2009)

Haïti richesse et lumière

Dans les journaux ou médias des pays occidentaux
L’image du pays d’Haïti se ramène à deux mots maux
Coup d’états et pauvreté
Le reste est du silence sacré

Jamais vu ! Dans le journal le Devoir
Surprise ! C’est toute une autre page d’histoire !
Ce n’est ni la famine ni la violence
Mais l’éclat d’une rosée qui scintille en toute magnificence

Je tombe sur deux articles pleins de magie
Un article intitulé « RICHESSES D’HAÏTI »
Met l’artiste Jean Bélony Murat en honneur
À travers ses chansons pacifiques et romantiques de toute lueur

« J’ai une mission différente à l’étranger et ici
J’essaie surtout de rehausser l’image de mon pays »
Dit Le jeune chanteur au Devoir sur la route des frères.
Il compte sur la performance musicale, véritable média populaire.

Encore un autre article qui demeure une première :
Émeline Michel : entre l’ombre et la lumière.
Sur la photo, sa beauté était d’un éclat hors série
Sourire radieux, dents blanches, lèvres velouteuses ! de l’inouï !
Impossible de la regarder sans que ne s’agitent les flots du désir,
L’envie folle de l’adorer, de la contempler, voire de la conquérir

Une femme qui se donne complètement sur un rythme enflammé
Celle qui chante avec une profondeur très prononcée
Celle qui ondule, serpente, tournoie sur elle-même
Une femme magique saccageant les fibres à l’intérieur de nous-mêmes.

Ici ce n’est pas de la candeur de beauté ni de la beauté angélique
La femme c’est l’incarnation du charme envoûtant à l’hystérique
L’exhalation de son charme agite les ondes du désir
En transportant l’âme et le cœur jusqu’aux confins du délire

Elle fait parler l’indescriptible, l’indicible et l’inaudible
Dans la langue de l’extase, de la transe, de l’ivresse !
C’est irrésistible !
Avec le charme qui se dégage de la beauté de son visage ou corps physique
Et de la beauté du mouvement de son corps et de son geste magique.

La déesse maîtresse Erzulie n’est pas morte, elle est éternelle
Aujourd’hui en Haïti, elle s’appelle Émeline Michel
À travers les silhouettes de Jean Bélony Murat et d’Émeline Michel
Le soleil brille, la lune luit, les étoiles constellent
Le concert harmonieux des astres apporte de la magnificence au ciel d’Haïti
Désormais on retrouve la fameuse Perle des Antilles, à savoir Haïti.

(13 juillet 2009)

—Edner Saint-Amour

Poèmes par Guamacice Delice

Brise polie

ton rire est une brise polie
escorte du soleil en pèlerinage sur le pont gris
à travers les nuits convexes
à travers les choses pleines

flasque ouvrage
un train s’amène de l’œil du vide
marmonnant des vagues de conneries
froissant des pages-liens d’horizon et de forêt

la mer s’abîme
à force de flirter avec des collines
la mer s’allume au premier jet d’étincelles du mouvement séquestré

main amputée de quelques phalanges
becquetage d’élans remplis
l’écho pris dans une toile d’araignée
se voit exigé le flanc du mont des litanies
contre sa relaxe

l’escalier en pierres sauvages
ôte sa chemisette
pour une lecture de nombril

un pas en flamme dans le parcours
de l’onde verte du miroir liquide

lampe arbitraire
allumée au clin d’œil des prises
gardiennes des tableaux

des souillures entachées de regret
sur des cieux abîmés
de taches chaudes tombées des hauteurs moites

téléchargement de la saison des cyclones
lecture diagonale du livre des ouragans
une fiche alarmante
la ville attend dans l’angle des bilans
une colline suspendue dans deux rayons médians
une grappe de rochers se réclament du noyau de la mer
le champ du coq est un tunnel
il lie l’âme à l’esprit

un collier en goutte de pluie
autour du cou d’un vent troué

il pleut dans un miroir
mouillée l’image de l’ombre
réelle ou virtuelle
le champ du coq est un entonnoir
par où passe la clairière

un désert poilu meurtri d’écho
d’une cymbale de sable

un ruisseau pavane pied nu
dans le vallon bleu du rêve

ici la roue libre est un tunnel
autre extrême à attraper

alors que tu te pousses du col
il y a une pierre qui aboie dans ton ombrage
dans l’entrée de ta vue

ici les étoiles sont des clous
qui servent à fixer les brouillards aux nues

qui dit du ciel une cloche immense
qui préfère la saison des tambours à celle des lambis
qui dit de l’horizon un navire
de guêpe prise dans une mousse de gaine

deux vertèbres du silence dans la gueule
d’un chien emporté par une overdose
coin désarticulé dans une reprise chronique d’une monstration
un oiseau boit une mer intérieure à lui seul

elle a beau tenter de saisir l’envol par les cheveux
cette colline qui se déplume
a une certaine altitude
le rat laisse tomber sa profession de foi
son métier de fosse
la relève au serpent tueur

l’aigle rate l’enlèvement des étangs
la grappe qu’il en fit lui est échappé
et les lacs se déconcentre en tombant
ils ont envahi leur peau
occasionné la déroute du quotidien

l’île souffre d’une maladie de globule
son souffle est marqué de raies
son souffle fonction rigide
incapable d’intercepter l’oxygène
la nuit tombe meurtrie
crache des traies de lumière
elle a eu le mal à refermer le cercueil du jour

la nuit tombe scellée
batée avec en son dos l’ordre du mouvement des astres

l’île devient chaque jour plus blanche
un mal de vie a changé le destin du laboureur
une rumeur latente provoque l’interversion des poumons de la mémoire du champ

Des raies alitées
Après avoir été contraintes de prêter leur voix à l’étincelle

Un petit arrêt de son élan fait que le cœur supporte malgré lui
le poids de l’absence
Le cœur de l’homme est une cloche accrochée dans des arceaux de la mort

—Guamacice Delice

Poème de Fednel Alexandre

J’ai gardé la trace du baiser dans mon sang

L’outrage de la neige n’a pas effacé
La trace du baiser dans mon sang
Amicalement tien
Depuis bientôt cinq ans
Que l’écume des nuits
Lave mes yeux à grands seaux
Je reviendrai vers toi
Le poème frétillant
Dans ma main
Mais toujours inachevé
Je reviendrai vers toi
Caillou au verbe douloureux
Cachant cette blessure
Au côté gauche
Que m’a infligée l’hiver
Je reviendrai vers toi
Mon bivouac mon reposoir
A la multitude de mains
Pour une étreinte d’arbre à pain
Sous la cendre
Je reviendrai vers toi
Pour un baiser d’avocat
Et de pain chaud
Je reviendrai vers toi
Mon rempart ma dernière chance
Pour une goutte de clairin
Dans mes veines attristées
Par la grisaille de fatigue
Qui me fait la grimace
Depuis cinq années
Je reviendrai vers toi
Mon pays mon bout d’île
Je reviendrai vers toi
Et je trouverai les mots
Pour achever le poème
Et te nommer Haïti chérie

—Fednel Alexandre

Poèmes de Bobby Paul

Le deuil des vers blancs

couchée sur son maigre flanc
en deuil sont les vers blancs

malheureux
au fond d’eux
elle ne dort pas
la poésie est morte
elle traverse la porte
silencieux sont ses pas

dans la musique retrouve sa croix
elle est belle et bien morte je crois

écoute leurs voix dans les rubriques
les tombes chantent sans musique

Veuve de nuit de Noël

pour commémorer
la veuve soirée de noël

sur la tête altière
du sapin endimanché
ô yeux orphelins
placez-y soigneusement

tous
les maux
du deuil
des étoiles

toutes
les béantes blessures
des pleines lunes noires

en fin de compte
ajoutez-y
la persistance des manques
des laissés-pour-compte

Les airs du mal

bar de l’air
pas de l’heure
Baudelaire
au Bel-Air
défait les chaînes
de la peine

bas de laine
robe de reine
une autre ère
le même air
dans la Seine
une mort saine
eau de bois-de-chêne
une mélopée ébène.

Épitaphe I

à mon âme
loin du drame

pense à rien
tout va bien

à mon corps
et ses torts

dans les fleurs
loin des pleurs

rêve en bien
pour les tiens

Épitaphe II

légère âme
loin des flammes

ô quand on pense plus à rien
c’est certain que tout va très bien...

et quand on rêve plus de rien
temps ! tous on devient pour les siens...

là seul le temps est fort suprême
en bien il continue le poème...

Parfumée

oui
tu me veux ?
regarde, je suis là
tu ne me vois pas
pourtant
les murs ont des yeux

chaque soir
ombre suave d’ambre
mes maux te hument
ils n’ont pas le choix
je porte la croix

Fleur et pierre

pour mon cœur
baccara
est la fleur
qui plaira

toi saphir
le kâfir
ta poésie
est moisie

vaporeux
nébuleux
sont sans feu
tes yeux bleus

—Bobby Paul (2008)

Poème de Vilvalex Calice

La terre natale

Je vais te retrouver encore une fois mon île
Pour fouler de mes pieds nus ta mer qui pétille
Pour admirer tes fleurs, tes ravissantes filles
Aux démarches pompeuses dans tes rues qui faufilent

Je veux me retrouver bien  plus prés du soleil
Où le coq, chaque matin, claironne le réveil
Avant que l’astre d’or qui attends et qui veille
L’heure de faire luire le ciel d’éclats doux et vermeils

De l’aube à l’aurore l’écho de la jactance
Des tourterelles éprises qui sucent nos hibiscus
En harmonie divine, au soir, à l’angélus
Aux quatre coins du vent ondule la romance

O Haïti ! écoute ce que mon cœur murmure
Au milieu de ce miasme qu’on te laisse languir
Je t’assure mon pays tu ne vas pas mourir
Nous allons te guérir de tes mortelles blessures

Si aujourd’hui je chante d’air nostalgique
Ta chaleur qui réchauffe si tendrement mon cœur
Pardonne-moi ma patrie d’avoir manqué d’ardeur
En louant tes prouesses, ta beauté angélique

Je veux finir mes jours dans l’île de mon enfance
Sur la terre imbibée du sang de mes ancêtres
Qui voulaient du sol que nous soyons seuls maîtres
Mon drapeau pour linceul, quelle preuve d’allégeance !

—Vilvalex Calice

Poèmes de Tontongi

Dialogue de sourds et faux épanchement

Tu es libre comme le vent s’élançant
sur un long horizon d’aventures et d’explosion,
mais tu es aussi mon pauvre ami
un grand chagrin pétri dans l’aliénation.
Et dans le lointain de ton passé d’esclave
et dans ce moment de ton présent de mal vie
et dans ton futur de louis-jean-beaujé ogouferayen*
tu existes seulement comme un symbole d’existence,
là dans ces monts d’enfer et ces vallées de haine
qui retirent à la vie toute sa splendeur.

Pourtant tu es déjà toi aussi splendeur,
splendeur et rayonnement et éclosion !
Tu jures comme Brel que les bourgeois sont des salauds,
des kochon malpwòp sans l’idéal d’être.

Tu jures que les racistes emprisonnent l’élan, et qu’il y a l’homme, la femme et les petits enfants qui sont des beautés pour anéantir l’univers de cauchemar. Et le remplacer par une simple caresse sous une nuit printanière. Tu es aussi, malgré ton auréole de saint, un simple petit malandren de la Cité Soleil. Ou un bum, un sans-abri dans le centre de Manhattan. Ou peut-être un poète de la misère humaine qui traverse la chaussée en pensant aux étoiles. Détendu comme cet astrologue sur l’échelle qui scrute les planètes sans penser à la Terre, à la gravité, et qui s’est fait chuter par un petit caillou.

Tu dis merde à la peur et aux honneurs mondains. Et tu bois chaque matin un coup de rhum piqué pour emmerder l’espèce et jouir de ta victoire sur le sort aliéné réservé à la foule. Tu dis merde !
Fuck you ! À bas la misère !
À bas ce petit nazi de colon blanc voleur ! qui veut te faire penser comme un jakorepèt et qui t’a refusé le droit même d’aimer !
À bas le grand vide qu’on crée parmi les hommes et qui les fait agir comme des robots sans cœur, déshumanisés, désubstanciés, réifiés, aliénés, ô comme simplement un gaspillage de vie !

Tu te rappelles ? Tu as aimé un soir une fille. Tu étais si épris tu lui as offerte une bague de diamant. Et tu t’en foutais bien si elle était Blanche ou Noire. Tu as aimé parce que ton cœur était là, ébloui, enivré de la satisfaction d’être. Un beau jour tu te trouves malade, affaibli, essoufflé presqu’au bord de la mort. Et ta chérie t’a dit dans ce moment terrible : Adieu, bon destin ! Et tu lui as répondu : Pareil!

(1978)

J’ai revu encore le campeur

J’ai revu encore le campeur
là dans le même coin du boulevard
avec la même posture d’égaré
le même regard de l’Au-delà
la même ironie dans les yeux
défiant l’esprit de sérieux
et le qu’en-dira-t-on
se moquant du réel
et aussi de la merde.
Il est toujours là
dans le même coin
la même mine d’inconnu
il est toujours là
vingt cinq années plus tard.

(15 octobre 2008)

L’Errant malheureux

Lui qui aurait aimé
qu’il explique sans parler
et comprenne sans entendre
lui vivant dans ses rêves d’antan
cherchant à coup de pleurs
et d’espoirs renouvelés
l’humanité dans l’homme
et des gens à aimer.

Lui l’Errant le salaud
qui aurait aimé vivre
vivre la vie sans le charme
dans l’amour dans la joie
trouver sous l’océan de froid
de mépris et de misère
un îlot de chaleur
qui propulsera l’amour.

(janvier 26, 1978)

Une nuit à l’Arcahaie

Doux instant d’allégresse
Que cette tombée du jour
Dans l’Arcahaie d’amour
De bonheur et d’ivresse

Nous étions six amis
Ce jour-là à vouloir
Fuir le rythme noir
De la monotonie

La voie verte des bananeraies
Tressaillante sous les caresses
D’un vent plein de tendresse
Nous ouvrait Arcahaie

O mère de notre emblème !
Je ne connais ta douleur
Mais l’enfant qui se meurt
Sort de ton sein d’ébène

Doux moment que cette nuit
Avec des charmantes gonzesses
Noyés librement dans l’ivresse
Nous dansions la symphonie.

(1975)

Une paire de criminels

Je les voyais regard fixé
sur la proie et les ombres
manière d’oiseaux prédateurs
pénétrés d’une agression calculée
en train d’être déversée
sur la précieuse victime.

Voyageant en paire éparpillée
double reflet d’une trajectoire commune
l’un marchant au pas sur le pavé
l’autre calé dans une BMW digitalisée
l’un à l’épiderme lui d’un noir d’ébène
l’autre à l’aspect d’une rose épanchée
l’un fumant d’ébriété et du laisser-aller
inanimé par le regard hagard du crack
l’autre tenant un cigare à l’air bien cuisiné
l’un habitant dans une banlieue sans bruit
sans nuisance et sans âme et sans foi,
l’autre agité dans les commotions urbaines
au tréfonds des enclaves des vies rejetées,
happé par la sirène des pompiers et policiers
et ambulanciers pressés par le malheur
ou par les plaintes de douleur des malades.

Ils sont beaux, heureux, enivrés et puissants
ils vendent des rêves la nuit et non la charité
ils exultent d’une candeur infinie
ils tuent sans façon
dans un coin de rue en sourdine
ou dans la pleine voie sous l’éclat du lampadaire
ils tuent en plein air ou dans l’ombre
ils tuent pour deux sous ou pour une stéréo
ou pour des millions sous le nez du taxman
ils tuent sans façon
ils sont le reflet de notre monde
exemplaires et impeccables
une noblesse du mal être.

(1996)

—Tontongi

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