Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2006

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Crise dans la Civilisation: et si nous repensions notre rapport au monde?

—par Wilson Décembre

«Le jeu, dans son indifférence et dans son
extrême frivolité, est le seul sérieux véritable
et à la fois le plus noble.» G.W.F. Hegel

«Je ne sais d’autre méthode que le jeu pour s’occuper
des grands problèmes: c’est un des signes essentiels
auxquels on reconnaît la grandeur.» F. Nietzsche

«L’art est la résurrection de la vie éternelle.» Michel Henry

D

epuis la tragédie du 11 septembre 2001, prévaut un certain discours dualiste et manichéen qui, sans nuance aucune, s’évertue à identifier et à opposer deux pôles de l’humanité qui seraient aussi antithétiques que les ténèbres et la lumière, le diable et le bon Dieu. La bannière de ce manichéisme nouveau est portée avec outrecuidance par le leader deux fois couronné de la nation la plus puissante au monde qui, s’investissant d’une mission messianique, s’affirme comme le chevalier du bien menant une croisade salvatrice contre «l’axe du mal»et les suppôts de Satan.

Toute une symbolique mythologique judéo-chrétienne est donc transposée dans la sphère politique et mise au service d’une auto-satisfaction et d’une mise à l’index qui, motivées par des schèmes d’explication superficiels ou fallacieux, se révèlent dangereuses dans la mesure ou elles occultent les vrais problèmes de l’humanité actuelle, tout en renforçant un certain droit divin des uns à dicter leur loi aux autres, quitte à l’imposer par les moyens les moins démocratiques et les plus violents.

Le monde étant plus complexe qu’une super-production hollywoodienne, on comprend aisément qu’il ne puisse y avoir d’un côté, les bons et de l’autre, les méchants. Car la crise de l’humanité émane de l’action de l’humanité tout entière, telle que cette dernière assume son être-dans-le-monde. En questionnant la notion de «barbarie», nous souhaitons montrer que si, à la surface, le mal du monde moderne dénote ce qu’on se plaît à appeler un «choc des civilisations», en profondeur, il s’enracine dans un dénominateur commun du rapport au monde de l’humain, à l’Est comme à l’Ouest, indépendamment de «sa» civilisation. À la faveur de cette problématique, nous espérons aussi ouvrir des perspectives susceptibles de nourrir la réflexion sur une possibilité de l’auto-dépassement de l’homme et de la civilisation.

«Hitler, mon frère!»

Au temps de Montaigne, on était soucieux de situer la barbarie et de définir le profil du barbare qui, nécessairement, correspondait à la fiche signalétique de l’autre. Cinq siècles nous séparent de la parution des Essais et entre-temps, Césaire nous a appris dans le Discours sur le Colonialisme dont on célèbre le cinquantenaire de parution, que sur la question de la barbarie, l’Occident a menti et qu’au bout du capitalisme il y a Hitler. Vous vous dites peut-être que le poète martiniquais a tort, que le capitalisme n’a ni nation, ni drapeau, alors que l’hitlérisme était avant tout un nationalisme étriqué. C’est passer à côté de la pertinence des propos de l’auteur du Cahier du retour au pays natal. Car, d’une certaine façon, l’hitlérisme n’est que l’aboutissement extrême d’une psychologie qu’il partage avec le capitalisme par delà leurs differences effectives: la volonté de chosification de l’autre soutenue par une idéologie ethnocentrique s’affirmant comme vérité universelle. Dans le nazisme, ce déni de l’altérité s’est fait anéantissement pur et simple.

La fréquence soutenue de l’innommable dans le temps et dans l’espace nous a définitivement convaincus que le barbare n’est pas l’autre, parce que la barbarie est l’une des constantes majeures de l’évolution humaine. C’est cette triste vérité que Thomas Mann voulait assumer quand, courageusement, dans un texte d’une lucidité toute nietzschéenne, Hitler, mon frère, il conçoit la barbarie sous l’angle du «trop humain» (allzumenschliches). Le barbare n’est pas l’autre. Le barbare, c’est l’homme et l’homme doit être dépassé. La barbarie de l’autre devient alors, paradoxalement, le témoignage tangible de l’universalité de la barbarie.

L’homme né au vingtième siècle sait depuis plus de 50 ans que la civilisation refuse l’introspection et le narcissisme pour mieux continuer à mentir et quand il a le privilège d’être expérimenté sur lui-même et sur l’autre tout en ayant l’élégance d’être probe, il ne se méfie pas seulement de la bête qui éventuellement possède l’autre, mais maintient en permanence le degré d’alerte maximum contre ce monstre anonyme, mais redoutable, qui sommeille en lui. Pas forcément parce qu’en bon judéo-chrétien, ou en disciple fidèle de Lévinas, il se soucierait de l’interdit de tuer dont le visage de l’autre se ferait le garant dans son absoluité, mais souvent parce qu’en «accroc» du petit écran,il sait qu’après avoir été anthropophage, la barbarie est devenue autophage avant d’être (dernière mutation) kamikaze (cette dernière modalité de l’action destructrice présente l’étonnante caractéristique d’être une sorte de synthèse extrême des deux premières formes, un processus de dépassement-conservation, dans un sens ironiquement hégélien).

Du coup, la barbarie est, semblable à la mort dont elle est nécessairement génératrice, un indéterminé omni-présent, difficile à situer parce que mal défini. Elle n’a pas de forme propre, elle épouse toutes les formes; elle n’a pas de race, elle se nourrit de la question raciale; elle n’a pas de religion, elle cherche une impossible justification dans le religieux, dans le mystique. Dans le pire des cas, en douceur, elle appauvrit, humilie, tue des millions d’êtres humains au nom de la «civilisation», de la suprématie, de l’efficacité, de la rentabilité, du profit. En douceur.

Comprenez aussi que l’entreprise de destruction et de déshumanisation est habile dans l’art de tourner les situations et les opportunités en sa faveur. Elle s’alimente même de ce qui, a priori, constitue son contraire, son antidote. La barbarie esclavagiste ne se réclamait-elle pas pour une grande part du christianisme, donc de la civilisation, de l’esprit? Le fondamentaliste musulman n’affirme-t-il pas qu’il mène une guerre sainte? Dans l’histoire de l’humanité, à l’est comme à l’ouest, l’amour de l’homme pour Dieu (en tout cas, ce qui se donne pour tel), a toujours généré et/ou justifié toute forme de fanatisme, de barbarie ou de haine envers l’autre homme.

Le génocide des indiens d’Amérique, l’esclavage des noirs et la traite qui l’alimentait doivent constamment nous rappeler que la barbarie est essentiellement polymorphe et, de ce fait, rétive envers la classification et l’identification, favorisant ainsi le mensonge et la mauvaise foi de certains barbares subtils. Il faut donc comprendre que: 1) Ce qui définit la barbarie n’est pas la forme qu’elle prend, mais son résultat humain. La barbarie est souvent subtile parce que l’homme est un animal subtil par nécessité. La barbarie n’a pas toujours pris la forme grossière sous laquelle elle s’est manifestée le 11 Septembre 2001 aux USA; 2) une entreprise ancienne de barbarie n’est pas, parce qu’elle est lointaine, moins barbare qu’un acte de barbarie récent. L’horreur ne se mesure pas à l’aune du temps. Affirmons-le afin d’exorciser le sentiment déprimant de l’insoutenable légèreté de l’être.

Conclusion: Néron, Caligula, négriers de l’époque moderne, Hitler, Klu-klux-klan, instaurateurs et gérants de goulags, commanditaires obscurs de génocides ou de coups d’état sanglants, terroristes du 11 Septembre: même combat et même pallier sur le podium de l’inhumain (ou du trop humain).

Certes, il tire nos oreilles, le machiavélien qui se cache en nous. Il nous invite à introduire plus de nuance dans notre affirmation, à faire un distinguo entre les bonnes fins qui justifieraient des moyens pas jolis à voir. Mais le problème qui réduit au silence le machiavélien en nous est le suivant: Si on peut, avec plus ou moins de certitude, évaluer un moyen pour ce qu’il est, il n’en est pas de même pour la fin. Mis à part le cas où la fin d’une action satisfait strictement la nécessité vitale de légitime défense, on ne sait jamais quand une fin est bonne, ou tout simplement, dans quelle mesure sa justesse peut justifier la qualité des moyens mis en œuvre pour l’éxécuter. Par conséquent, pardonnez-nous si nous nous obsédons à considérer l’indice simplement humain du taux de cruauté pour jauger du degré de barbarie: Plus un homme tue, détruit, appauvrit, humilie et déshumanise d’autres hommes, plus il est barbare. Laissons à d’autres le soin de considérer les nuances discriminatives, relatives à la qualité et à la valeur des fins.

Pathologie: «le pan-économisme» comme maladie

L’acte de barbarie du 11 septembre 2001 ainsi que ceux du même ordre qui l’ont suivi nous interpellent prioritairement non seulement parce qu’ils affectent notre aujourd’hui qui détermine notre demain; non seulement parce qu’ils sont spectaculaires jusqu’à l’obsession (nous vivons à l’ère des médias); mais surtout, surtout parce qu’ils sont kamikazes. Ainsi, nous mettons le doigt sur le problème que les brillants analystes des magazines d’actualité ne font généralement qu’éffleurer, comme s’il était aussi brûlant qu’une tour en flammes. Qu’est-ce qui peut déterminer un individu à sacrifier son existence de façon aussi violente? Quelle raison ou cause suprême peut pousser un homme à pousser d’autres hommes à se tuer en détruisant des milliers d’autres vies innocentes de façon aussi grossière?

Après le 11 septembre 2001, les journalistes et politologues spécialistes ont proposé des explications politiques, économiques et culturelles qui, quoique partielles, sont pour la plupart intéressantes politiquement, et méritent qu’elles soient rappelées ici.

Dans Le Monde diplomatique d’Octobre 2001, Ignacio Ramonet n’alla pas par quatre chemins: «Par delà la légitime compassion à l’égard des innocentes victimes des attentats de New York,comment ne pas convenir que les États-unis ne sont pas—pas plus que nul autre—un pays innocent? N’ont-ils pas participé à des actions politiques violentes, illégales et souvent clandestines en Amérique latine, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie…? dont la conséquence est une tragique cohorte de morts, de «disparus»,de torturés, d’embastillés,d’exilés…» En gros, pour l’éditorialiste du prestigieux mensuel français, à barbare, barbare et demi. D’autres observateurs, plus prudents, invitaient leurs pairs occidentaux à prendre conscience que leur vision du monde n’est pas partagée, qu’il y a certainement des frustrations et que ce sont ces dernières qui, exagérées et exploitées, nourrissent le terrorisme. Le politologue américain Benjamin Barber affirma sans ambages que «le terrorisme se nourrit du désespoir des laissés-pour-compte de la globalisation, et (qu’) il est donc alimenté par Mc World, par (notre) système d’économie de marché qui ne se préoccupe ni de justice ni d’équité». «D’une certaine manière, ajouta-t-il, nous devrions aussi nous faire la guerre à nous-mêmes.» (L’Express du 20/09/2001) Dans le même sens, d’autres insistaient sur le clivage Nord-Sud, mettant l’accent sur l’arrogance du Nord, son égoïsme, donc encore une fois son injustice: «Du Nord, écrit Bernard Guetta dans l’Express du 20/09/2001, nous imposons au Sud des recettes économiques que nous aurions refusées quand il s’agissait de nous reconstruire (…) Au Nord, l’assurance-maladie rembourse des traitements qui coûteraient, au Sud, plusieurs vies de travail. Nous avons au Nord, dignité et liberté, quand le Sud ne les connaît pas.»

Il faut remarquer que le point commun à toutes ces explications est qu’elles font du ressentiment économique et du désir de reconnaissance les motifs psychologiques du terrorisme international. Ces approches, quoique rationnelles, nous paraissent partielles, sinon superficielles. Elles suscitent des schémas de solutions insuffisants et insatisfaisants pour l’esprit. Elles se réduisent pour la plupart à cette double proposition: «Ils tuent parce que nous les empêchons d’avoir ce que nous avons et parce que nous ne les reconnaissons pas comme nos égaux». Mais alors, comment expliquer le fait que ce terrorisme né de la frustration économique et psychologique est généré uniquement par le courant dit islamiste? Car nous avons du mal à voir pourquoi le Tiers-monde en général ne manifeste pas les mêmes griefs sous les mêmes formes. En fait, ces analystes, parce que leur approche est seulement politicologique ou journalistique, oublient souvent de questionner en profondeur le fait que, d’une part, l’action terroriste est kamikaze et que, d’autre part, les kamikazes sont motivés par la certitude d’une vie bienheureuse après la mort, garantie par l’acte lui-même.

Aujourd’hui nous sommes tous, comme eux, assez lucides pour comprendre que se débarrasser du terrorisme ne sera pas une tâche facile; qu’il ne suffit pas d’éliminer un homme, Ben Laden, pour qui des centaines et des centaines d’autres ont juré de mourir; qu’il faut éradiquer les racines du mal, éviter la relève. On est d’accord pour affirmer avec perspicacité que la solution au problème du terrorisme ne peut pas être seulement politique et militaire, qu’elle doit être fondamentale, mais on refuse de questionner l’essence et la motivation métaphysique de l’acte kamikaze en la comparant à l’essence et la motivation matérialiste de l’action capitaliste.

Le faire, c’est inévitablement prendre en considération le qualificatif «fondamentale». Est-on prêt à assumer les conséquences philosophiques de ce terme dont la portée est exigeante, à les penser sérieusement et à les faire action? Est-on prêt à admettre que le terrorisme en lui-même est comme la fièvre? Une fièvre brûlante,certes, mais une fièvre; c’est-à-dire rien qu’un signe, un symptôme. L’un des éléments cruciaux d’une pathologie complexe nécessitant une thérapeutique radicale. Qui consent pleinement à redéfinir les tâches ou les objectifs de la culture donc, à repenser notre rapport au monde. Il y a longtemps que Paul Valéry nous a avoué, désolé, que la civilisation est mortelle. Aujourd’hui, plus modestement, nous savons qu’elle a échoué. La Civilisation a échoué: il faut rééduquer l’homme, réformer les valeurs. En ce sens, l’horreur se révèle probablement fondatrice. Permettez-nous de penser qu’elle doit être rédemptrice. Et savez-vous pourquoi nous nous entêtons à parler de «la Civilisation» au lieu d’abonder dans le sens du diagnostic dominant qui croit déceler dans la crise du monde actuel l’effet sulfureux d’un «choc des civilisations»? Le savez-vous? C’est parce que nous avons compris que par delà les différences entre l’Est et l’Ouest, le Sud et le Nord, il y a un dénominateur commun de l’échec ou de la maladie. Un dénominateur humain, trop humain. Ce «trop humain» est cautionné, obéi depuis des siècles par les entreprises humaines au point de devenir une impasse de la destinée humaine. Le «trop humain» est l’économisme. Ce dernier est parfois difficilement décelable. Masqué, il se cache dans les moindres recoins de la Civilisation. Il est La Civilisation. Il est un pan-économisme.

On oppose naïvement l’Islam fondamentaliste qui exècre le matérialisme au capitalisme qui sacralise le profit par les intérêts comme si l’économisme se réduisait au seul désir du matériel. Nous croyons au contraire qu’il y a économisme à chaque fois qu’il y a une systématisation de la tendance à l’investissement matériel ou éthique pour une plus-value qui s’identifie toujours à une modalité de l’égoïsme platement humain;que cette plus-value soit clairement matérielle comme dans le capitalisme, qu’elle soit moins bien définie comme dans les différentes religions monothéistes ou dans les différentes doctrines d’un autre monde. Vous avez sans doute déduit que l’action kamikaze n’est qu’une autre forme d’investissement.

La foi dans les religions de l’autre monde a toujours été accompagnée d’une forme d’«investissement». Aujourd’hui encore, nombreux sont les chrétiens qui se révèlent incapables d’admettre que l’expression «royaume des cieux «ne fut qu’une métaphore spirituelle dans la bouche du christ et que le lieu du salut est l’intériorité de l’homme. On peut donc comprendre que l’«investissement» à l’œuvre dans la foi religieuse soit susceptible de prendre les formes les plus anti-spirituelles qui soient. C’est en vue du couple enfer-paradis qu’on développa l’inquisition. C’est en vue de ce même couple qu’on persécute jusqu’à la mort les femmes voulant avorter aux États-unis ainsi que les médecins pratiquant l’avortement dans ce pays. Enfin, c’est en vue de ce même couple que des jeunes de tout âge se font sauter allègrement dans des camions bourrés d’explosifs. L’action nourrie par la foi religieuse peut prendre la forme la plus anti-spirituelle qui soit quand elle est motivée par une récompense promise dans l’autre monde.

L’écrivain yougoslave, Vladimir Bartol, a indirectement témoigné de ce paradoxe dans un superbe roman historique, Alamut, dans lequel il campe un personnage hors-normes, Hassan Ibn Saba, le grand maître d’une secte de fanatiques,les fedayins qui, motivés par l’illusion des délices d’un autre monde promis, vont d’un coeur léger poignarder les puissants de ce monde pour la plus grande gloire de leur maître. Mais, il faut comprendre que l’économisme, ici, ne se révèle pas comme tel, alors que les fedayins—ainsi que leur maître, évidemment—ne sont que des investisseurs d’un autre ordre. Il faut lire Bartol. Et il faut le lire avec des yeux philosophiques.

L’économisme religieux est un aspect récurrent de la Civilisation dont se sert efficacement le terrorisme, il faut le dénoncer. L’économisme tout court est une qualité intrinsèque de la mentalité humaine qui se fait religion dans le capitalisme, il faut rééduquer l’homme. Rééduquer l’homme. Contrebalancer l’économisme comme tendance spontanée. Faire de cette vie—mais surtout de l’esprit dans cette vie—une fin en soi, c’est-à-dire réformer la Civilisation, voici l’urgence. Rééduquer l’homme. Faire du jeu et de l’art un antidote à l’oubli de l’esprit. Le jeu et l’art pour endiguer le fanatisme religieux, mais aussi pour contrebalancer, sublimer et canaliser la pulsion marchande.

Le ludique et l’esthétique comme thérapeutique

Le jeu?!! Vous avez dit: le jeu?!! Vous jouez?!! N’est-ce pas le fondement même de la civilisation occidentale qui est ici remis en question? Le jeu n’est-il pas le contraire du sérieux? Et le prototype de l’homme sérieux, n’est-il pas l’homme d’affaires du Petit prince de St Exupéry dont l’existence se résume à compter, à calculer les étoiles? «Je les gère. je les compte et je les recompte, dit le businessman. Je suis sérieux, moi, je suis précis. (…) Je puis les placer en banque.» Alors, n’est-ce pas la sacro-sainte rationalité calculatrice elle-même qui est ici attaquée? Le jeu, aurait pensé ironiquement le petit prince, «c’est assez poétique, mais ce n’est pas très sérieux». Et il aurait ri de tous les sérieux. Car en philosophe lucide et clairvoyant, il sait très bien que la rationalisation, la science et la technologie non régulées par le rapport ludo-esthétique ou carrément mystique au monde, n’engendrent pas seulement la prospérité relative, mais aussi l’exploitation et l’impérialisme qui à leur tour engendrent des destructions, des frustrations, le ressentiment, la haine, le désir d’autre monde, donc la volonté de mort.

Mais le petit prince ne compte pas beaucoup de disciples dans le monde post-moderne. D’une part, il y a des fondamentalismes religieux qui tuent et se tuent pour leurs «vérités» et de l’autre ceux qui très sérieusement présentent le capitalisme sauvage comme l’accomplissement de l’histoire humaine.

C’est le politologue américain Francis Fukuyama qui a écrit la bible de «l’homme sérieux» (le capitaliste occidental). En effet, dans son célèbre ouvrage, La fin de l’histoire et le dernier homme, paru en 1992, il entend démontrer avec les armes de la philosophie politique (notamment Hegel dont il travestit la pensée) et de la physique moderne que le capitalisme est l’horizon final de l’humanité, faisant ainsi de l’uniformisation marchande, donc de la globalisation, la fin de l’histoire universelle:» La technologie, écrit-il, permet l’accumulation infinie de richesses, donc la satisfaction d’un éventail de désirs toujours plus large. Ce processus garantit ainsi une homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines, quelles que soient leurs origines historiques ou leurs héritages culturels. Tous les pays dont l’économie se modernise ont nécessairement tendance à se ressembler (…) Ces sociétés se sont trouvées liées entre elles de manière croissante par les marchés mondiaux et par la diffusion d’une culture de consommation universelle. En outre, la logique même des sciences physiques modernes peut paraître dicter une évolution générale en direction du capitalisme.» Amen! La globalisation ne pourrait trouver un meilleur «texte sacré». Mais pas la peine d’aller chercher bien loin, la tragédie du 11 septembre 2001 (même si cette action obéit à une autre forme d’économisme) et toute la campagne guerrière qui en découle ridiculisent tristement ce conte qui fait du capitalisme cette grande mer occidento-boréale où viennent affluer tous les idéaux et désirs humains. Fukuyama, en réalité, ne fait que transposer dans l’universel humain, la défense des intérêts d’un type d’hommes bien déterminé en les présentant comme intérêts profonds de tous les hommes.

L’islam fondamentaliste a sans doute des raisons personnelles au nom desquelles il refuse l’occidentalisation et le capitalisme sauvage qui lui est corrélatif. Mais, sans appartenir à un tel courant religieux extrémiste et violent et sans partager son idéologie haineuse et mortifère, on peut voir ce qui constitue les limites de l’occidentalisme comme modèle de vie. D’abord, il y a la très vieille rengaine: le capitalisme ne profite qu’à quelques uns qui, avec la complicité de l’état (dans le monde global ou nous vivons, il serait plus approprié de parler «des états»), font impitoyablement leur blé avec la sueur et l’ignorance du plus grand nombre, sur le dos du plus grand nombre. Mais, il y aussi autre chose. Le mode de vie occidental est l’accomplissement parfait du règne de ce type humain que Nietzsche catégorisait et prophétisait dans le Zarathoustra à travers la métaphore du «dernier homme» et qu’il considérait aristocratiquement comme le plus méprisable des hommes. Fukuyama le reconnaît:» La plus grande peur de Nietzsche était que l’american way of life dût triompher» écrit-il. Mais, selon Fukuyama, elle a triomphé. Et il a bien raison. L’homme de la société capitaliste est l’homme qui ne croit plus en rien sinon qu’à l’argent. C’est l’homme qui fait du petit confort matériel le sens de ses plus grandes espérances. Dans la société techno-capitaliste, les idéaux hérités des Lumières, comme le progrès et la liberté, perdent de leur splendeur spirituelle pour devenir gros profits, efficacité industrielle et grand éventail de choix de consommation. Dans ce monde techno-capitaliste, on revendique le vide spirituel et la superficialité culturelle avec fierté parce qu’ils sont devenus synonymes d’intelligence. Entre le soi de l’individu et le monde se dressent des centaines de chaînes de télé et des milliers de sites Internet qui s’appliquent à l’aliéner et à forger son esprit dans le sens des intérêts des grands groupes industriels. Dans un tel monde, le philosophe est la risée de tous parce qu’il s’entête à répéter à qui ne veut pas l’entendre qu’il y a une différence entre la réalité-l’essentiel—et la surface. Bref, on ne sait plus ce que signifie les mot sens et spiritualité, mais on mange gras.

Pour Fukuyama, cet homme est véritablement le dernier parce qu’il est celui de la fin de l’histoire (dans le sens hégélien de cette expression) . Nous avons de bonnes raisons de refuser de croire que le sens de milliers d’années d’histoire humaine se trouve logé dans un mode de vie et une weltanschaung aussi insignifiants et destructeurs (le réchauffement catastrophique de la planète en est une preuve parmi d’autres), même si en dépit de l’incapacité intrinsèque de la science et de la raison calculatrice à apporter le bonheur aux hommes et à conférer un sens à la vie des hommes, Fukuyama fait du mythe techno-scientifique le garant et la justification du modèle occidental.

Comment un système qui érige la science, la technologie et le mercantilisme en valeurs absolues pourrait se permettre de s’imposer comme modèle au reste du monde quand on sait que ces trois modes d’être constituent les trois visages de l’errance et de l’égoisme de l’homme moderne fourvoyé dans le nihilisme et l’hédonisme étroit? Un bilan même partiel de l’actif de cette sainte trinité ne peut que rendre illégitime la prétention de Fukuyama:

  • déshumanisation de l’humain (1): paupérisation croissante du plus grand nombre au niveau planétaire.
  • destruction progressive et accélérée de l’environnement (destruction des ressources naturelles de la planète à une échelle globale)
  • déshumanisation de l’humain (2): le calcul, le quantitatif et le culte de la choséité étouffent la création, le sentiment, le spirituel et la subjectivité en général.
  • déshumanisation de l’humain (3): marchandisation des rapports et activités humains.
  • déshumanisation de l’humain (4): uniformisation des désirs et des modes de vie proportionnelle à une différenciation scandaleuse des niveaux de vie.
  • Etc.

De plus, malgré son incontestable utilité en ce qui a trait à la maîtrise de la choséité ou de la matérialité, la science est intrinsèquement incapable de nous dire si la vie mérite d’être vécue et comment la vivre. Loin d’apporter un éclairage existentiel à l’homme moderne, la rationalisation du monde a conduit les humains à bannir la question du sens mais aussi à éteindre les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique. Ce n’est pas dans la vocation de la science et de la technologie de penser. C’est pourquoi le savant qui ne cesse pas d’être seulement savant, pour s’affranchir de la demande et réfléchir sur le sens de ses découvertes et de ses réalisations, n’est qu’un super-plombier.

Par conséquent, vous avez sans doute compris que l’intelligence ou la raison n’ont jamais été synonymes d’esprit (de la même façon que, comme nous l’avons déjà montré, croyance religieuse ne signifie pas nécessairement culte de l’esprit). Il faut éviter de les confondre. L’intelligence a été donnée à l’homme comme l’instinct à l’abeille pour qu’il puisse s’adapter à la matière. Etant fonction de la matérialité, ce n’est pas étonnant qu’elle soit essentiellement instrumentale et foncièrement égoiste. On peut aussi comprendre pourquoi une civilisation qui se fonde sur l’intelligence aveugle arrive facilement à sacraliser le profit, le confort mesquin et les moyens permettant de les assurer, même les plus horribles. Il faut donc apprendre à saisir la différence qui existe entre l’intelligence et l’esprit pour pouvoir distinguer l’essentiel de ce qui ne l’est pas.

Vous comprenez alors pourquoi il ne serait peut-être pas inutile d’introduire la dimension ludique et la dimension esthétique dans l’éducation de l’humain afin de contrebalancer sa servitude envers le profit fétichisé ou le fanatisme meurtrier. Certainement, la violence et la volonté de domination de l’autre ne sont pas dépassables. Elles constituent des dimensions intrinsèques de l’existence humaine en tant que la part d’animalité de l’homme est irréductible. Mais, il reste la possibilité de sublimer ces pulsions dans des modes d’être susceptibles de l’éloigner du lion ou du requin sans qu’il perde les pulsions de vie elle mêmes. Le prosélytisme religieux n’est probablement pas dépassable, mais le fanatique religieux l’est. L’homme du profit n’est probablement pas dépassable, mais le fanatique du profit l’est. Car le fanatique religieux et le fanatique du profit sont des hommes devenus, fabriqués par une certaine orientation de la culture, une certaine éducation. L’excès est dépassable et il doit être dépassé.

L’art et le jeu présentent l’avantage d’instaurer un rapport au monde où la contemplation et la création procurent un équilibre qui n’est pas le fruit d’un quelconque rapport de violence avec la vie. Ils sont auto-suffisants. Grâce et gratuité. De plus, ils sont essentiellement des antidotes aux totalitarismes et aux fanatismes. Le premier est dans son mode d’être même célébration de la différence dans la création dans la mesure où il n’y a pas d’art sans pluralité d’êtres. Il ne pourrait par conséquent ne pas générer un ethos de rejet envers tout dogmatisme qu’il soit religieux ou politique. Le second est aussi léger que le premier. Il symbolise un rapport au monde fondé sur l’innocence et la grâce dans la création, «comme une roue qui d’elle-même tourne». L’art, comme le jeu, célèbre le temps qui passe. Il stylise le changement, la transformation, la transition et le passage parce qu’il est acte de création. L’art et le jeu (dans leurs sens originaires et nobles et non dans le sens de ce que la modernité capitaliste a fait de ces modes d’activité exclusivement humains) sont célébration et bénédiction de la vie. Ils constituent le seul sérieux pouvant nous rappeler que le prix d’une idée, d’une valeur, d’un bien, ne réside pas dans la quantité de litre de sang que l’on verse pour les défendre, mais plutôt dans la danse que nous exécutons pour déjouer l’instinct de destruction qu’ils suscitent.

Conclusion

Il ne s’agit plus seulement pour l’homme de transformer le monde (selon le voeu marxien aux conséquences rouges que l’on sait), mais de le sauver. Aujourd’hui, seuls ceux qui ne peuvent ne pas s’empêcher de se donner le beau rôle croient encore dans la rigidité de la dichotomie réaliste/idéaliste. Le monde actuel a besoin d’un réalisme régulé et soulevé par un élan aérien. Il a besoin d’un réalisme idéaliste. Car, autant que le culte irrationnel et anachronique des arrière-mondes (le culte de l’au-delà), la rationalité aveugle et le culte obtus du concret mènent le monde inévitablement et concrètement à sa perte. Il faut rééduquer l’homme.

La solution est nécessairement politique (en termes d’instances de décision et de moyens de réalisation), mais aussi, comme nous l’avons montré, philosophique (en termes de la définition des valeurs elles-mêmes). Changer notre rapport au monde, à nous-mêmes et aux autres; changer nos dispositions, nos institutions et nos actions? Oui. Mais tout cela ne peut être qu’une entreprise de Danaïdes, si elle n’est pas soutenue par un programme éducatif concret et global dont le projet essentiel est de contrebalancer la dictature de la marchandise et le fanatisme religieux par le pathos ludique et esthétique, en d’autres termes, par des modes d’être spirituels qui attestent la victoire de l’homme sur lui-même.

Comprenez qu’un tel projet porte nécessairement en son sein une revalorisation de l’esthétique (gr. Aisthêtikos, de aisthanesthai, sentir) qui ne pourrait que contrebalancer l’effet desséchant de la raison calculatrice. Car l’esprit, tel que nous le concevons, n’est nullement l’ennemi de la sensibilité. Au contraire, seul l’esprit peut avoir du coeur. D’ailleurs, les grandes figures de la spiritualité ont toujours été des êtres sanguins qui ont su mettre l’intelligence au service du coeur.

Art et jeu, donc… spiritualité. Car, la disposition ludique et esthétique n’est-elle pas la plus apte à nous faire intérioriser et à exprimer cette vérité première selon laquelle rien ne justifie la destruction et la mort, sinon la vie elle-même? Car seule la vie est sacrée et elle n’autorise aucune transcendance au-dessus d’elle-même – que cette transcendance soit la loi d’Allah ou celle du profit. Espérons qu’un rapport ludique et esthétique au monde fera de l’homme son propre gain.

—Wilson Décembre

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