Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2006

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Pour une libération véritable des masses haïtiennes

—par Wilson Décembre

A

ujourd’hui, dans la quasi-totalité des états du monde, le peuple est considéré, de droit et/ou de fait, comme une valeur absolue. Il est, sur un plan idéel, l’essence de la politique. Un tel statut officiel paraît tellement aller de soi qu’on oublie facilement qu’il fut le résultat d’une décision de Périclès qui, au VIè av. J.-C., selon un mouvement non seulement d’immanentisation, mais aussi de communautarisation (partielle) du pouvoir, fit du demos actif la source et la finalité de ce dernier. On oublie que cette promotion et cette responsabilisation politiques du peuple sont tellement peu naturelles qu’elles ont dû attendre la révolution française, pour que de jure et de facto elles s’accomplissent véritablement, en devenant le sine qua non de toute politique véritable et légitime. Il faut donc comprendre que l’absolutisation du droit d’un peuple à se gouverner lui-même résulte d’une longue et rude conquête qui ne sera jamais achevée et que, par conséquent, il faut continuellement questionner sa fragilité et les différents cas de figure d’hypocrisie qui le rendent purement théorique dans la vie de certains hommes.

Dès lors, on devrait également questionner le rapport qu’entretiennent les hommes avec cet acquis fragile de la civilisation en tenant compte de ses points forts, de ses points faibles, en gardant à l’esprit l’idée qu’on fait de la liberté humaine comme critère de jugement. Car, si beaucoup de peuples du XXIè siècle vivent dans des sociétés qui présentent les signes cliniques de la démocratie, cela ne signifie pas, pour autant, que tous ces peuples sont libres. Tout l’enjeu est de penser dans quelles conditions une structure démocratique puisse contribuer à l’émancipation d’un citoyen, en tant qu’il n’est pas seulement un agent ou un sujet économique, mais aussi un être humain avec ce que nous allons appeler, à la suite de Platon, un thymos, c’est-à-dire une dignité ou une personnalité se situant au-delà de toutes considérations économiques, même si le thymos suppose l’économique comme moyen partiel de satisfaction.

Je n’ai pas connu un seul gouvernement haïtien qui, dans le discours, n’ait fait de la cause du peuple sa cause à lui. Pourtant, jamais peuple n’a été si bafoué, spolié, maltraité, «débilité», déshumanisé. Dans son destin tragique, il a connu successivement les différentes modalités d’asservissement qu’un peuple lambda est susceptible de subir, au point que, pour les sciences politiques, il est devenu malgré lui le cobaye permettant in vitro de vérifier ou de développer les théories les plus effrayantes. Toute l’histoire d’Haïti constitue un film d’horreur mettant en scène un peuple chosifié, aliéné, «bêtisé», animalisé. Dans tous les cas, il est un peuple utilisé à une fin autre que lui-même, contre lui-même. C’est pourquoi, deux siècles après l’indépendance, la question de la libération des masses haïtiennes constitue un enjeu fondamental de toute politique haïtienne à venir. Il s’agit pour nous d’analyser les conditions pouvant favoriser ou empêcher l’actualisation de cette libération.

I) Masses et excellence

La notion de peuple n’est pas univoque. Le populus latin revêt des sens multiples qui varient en fonction du contexte linguistique, mais aussi en fonction de l’orientation psycho-sociologique que le locuteur entend conférer à son discours. Le peuple haïtien, en tant qu’il constitue un groupe d’hommes partageant des valeurs culturelles communes, sinon, au moins, une langue et une histoire communes, est une sorte de sous-ensemble du peuple afro-caraïbéen résultant de la traite des Africains. Il peut être compris autrement quand il est considéré comme un ensemble de sujets politiques vivant sous des lois communes et/ou exerçant les droits que lui confère son statut de citoyen. Un tel peuple, théoriquement, englobe aussi bien l’Haïtien le plus nanti se rattachant à une ascendance européenne ou moyen-orientale que l’Haïtien du bidonville qui porte encore le fardeau politico-existentiel de l’ancien esclave bossale. Mais, il parle autrement, celui qui s’adresse au peuple en tant que masses, c’est-à-dire, exclusivement, en tant que groupe de citoyens ne jouissant pas des privilèges de la bourgeoisie. C’est ce peuple que le politicien haïtien vise dans son discours, le petit Machiavel vulgaire et illustré à la main—même si légitimement, son discours devrait être le moins exclusiviste possible en termes de perspectives sociales . Le peuple compris en tant que masses est hypocritement courtisé avant les élections, parce qu’il constitue, par définition, le plus grand nombre. Comment concevoir un projet qui puisse renverser ce paradoxe de l’histoire de la politique haïtienne: la majorité exclue de la citoyenneté? Tel est le problème qui nous préoccupe. Mais, pour que notre analyse puisse écarter d’emblée l’écueil du populisme suicidaire, il nous faut d’abord consentir à effectuer un flash-back sur l’histoire de la pensée occidentale qui, peut-être, nous éclairera sur les risques que comporte une politique pro-populaire qui ne tienne compte des conditions réelles des masses dans un souci d’élévation, évitant toute complaisance démagogique.

Car, le peuple pris en tant que masses a sporadiquement inspiré de la méfiance à des penseurs se souciant de ce qu’ils considèrent comme étant les conditions socio-politiques d’un accomplissement véritable de l’humanité. Cette méfiance, grosso modo, a débuté avec Platon qui voyait dans la démocratie même l’institutionnalisation de la doxa (l’opinion synonyme d’ignorance) du plus grand nombre contre la connaissance véritable, le logos, qui ne saurait appartenir qu’à la petite élite exerçant la raison, et sachant véritablement ce qui est bon pour le salut de ce plus grand nombre, pour la cité en général. Le grand nombre a condamné injustement son maître Socrate, depuis lors, Platon s’en est méfié comme de la plus grande peste.

On retrouvera un tel aristocratisme chez Friedrich Nietzsche qui ne pouvait concevoir l’excellence humaine dans le règne du plus grand nombre qui, à ses yeux, ne pourrait que contribuer à la victoire des valeurs et des actions médiocres selon la logique démocratique qui, insidieusement, transforme l’attitude moutonnière, le progressus in simile, en principe sacré de la civilisation.

Nietzsche ne pouvait concevoir la grandeur de l’homme sous la dictature de la foule qui rend les hommes semblables. Pour lui, l’excellence humaine (qui n’a rien à voir avec le statut économique) ne deviendrait possible que là où la culture, secondée par la politique, accorderait à des exceptions l’occasion de se réaliser en tant que telles.

Tout en saluant l’avènement de la démocratie en Amérique comme l’accomplissement de la justice «entre des hommes évidemment semblables», Alexis de Tocqueville mettait en garde contre la tyrannie de la majorité et le règne du conformisme, se plaignant du fait que le gouvernement du plus grand nombre mettait en péril les ambitions proprement spirituelles, ramenées au souci physique de soi, au confort individuel dans l’oubli de l’essentiel: «je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme», écrit-il. Nietzsche comme Tocqueville s’inquiétaient du fait qu’en éliminant le pathos de la distance chez les hommes, le règne de la foule risquait d’empêcher l’élévation et l’élargissement de l’âme humaine.

Mais, il est sans doute plus étonnant de voir un penseur comme Karl Marx qui fut le chantre de la dictature populaire («dictature du prolétariat») afficher la même méfiance envers cette frange des masses qu’il baptise de lumpen prolétariat. Dans L’Idéologie allemande, Marx démontre que le lumpen prolétariat (que certains sociologues contemporains identifient à la catégorie sociale des prostitués, mendiants, clochards, et, d’une façon plus large, à tous ces individus existant en dehors du marché du travail, mais dépendant de l’économie informelle en vue de conserver une existence au jour le jour) n’a aucune motivation révolutionnaire véritable. Il est carrément désigné comme étant une force contre-révolutionnaire, improductive, régressive, profitant au jour le jour de ce que l’ordre bourgeois lui permet de grappiller pour survivre.

Que faut-il tirer comme leçons de cette suite de considérations pessimistes sur les masses? Il nous est évidemment impossible, au début de ce millénaire, d’aller contre la marche de l’histoire en mettant en doute les vertus égalitaires et, de là même, humaines de la démocratie comme système conférant, ne serait-ce que théoriquement, le pouvoir politique au peuple. Mais, avec Platon, nous devons comprendre qu’un peuple non-éduqué n’a qu’un pouvoir-chimère dans la mesure où l’ignorance le transforme en un danger pour lui-même et pour le fonctionnement de la cité en général. Avec Nietzsche et Tocqueville, il s’agit de comprendre dans quelle mesure une structure politique peut permettre à un citoyen, indépendamment de sa classe sociale, de se réaliser, non seulement en tant que simple citoyen ou agent/sujet économique, mais en tant qu’humain, c’est-à-dire en tant qu’être doté d’une dimension spirituelle dont l’accomplissement constitue sa véritable vocation. Marx quant à lui, nous permet de penser les conditions ou les aspects économiques de la déshumanisation, mais, c’est en bon élève de Hegel, dans un esprit que ne renieraient pas un Platon, un Tocqueville et un Nietzsche, qu’il place la réalisation de l’homme dans le travail qui cesse d’être un simple instrument ou moyen de vivre (ou de faire vivre) pour devenir l’expression même de la grandeur de l’homme. À la suite de Hegel, Marx, comme Nietzsche, nous a enseigné cette belle leçon: Le travail qui est humain est celui qui est une joyeuse liberté et non une nécessité imposée.

Les considérations aristocratiques d’un Nietzsche ou d’un Tocqueville ont une signification particulière pour toute société égalitaire qui, tout en ayant réussi à assurer les conditions minimales d’un confort matériel général, ont étouffé les immenses possibilités de la réalisation de l’homme en tant qu’être destiné à surmonter le souci matériel pour s’accomplir spirituellement. Mais, tel n’est même pas notre cas. De telles perspectives, aussi nobles qu’elles puissent paraître, resteront toujours incomprises de l’homme haïtien tant qu’il n’aura compris les arcanes de la lumpénisation de l’intégralité de la couche populaire haïtienne et consenti à opérer le mouvement de délumpénisation nécessaire. Comprendre les leçons de Nietzsche et de Tocqueville dans la perspective d’une libération véritable de l’homme haïtien nécessite de notre part un passage préalable de la survie à la vie. En fait, penser les conditions d’une libération (passage de la survie à la vie) des masses implique que nous analysions des modèles historiques de rapport avec le peuple dans l’histoire politique de deux sociétés voisines tant géographiquement que culturellement: Cuba et Haïti.

II) La fabrication du peuple selon trois modèles

1) Castro

Le modèle castriste fascine et effraie à la fois. Il est la preuve vivante de ce principe qui veut que les notions de liberté et d’égalité, portées aux frontons des institutions françaises et haïtiennes, constituent dans les faits deux idées difficilement réunissables, sinon probablement incompatibles. Le système castriste a sacrifié la liberté au nom de l’égalité qui se matérialise notamment à travers le droit pour tous à des services de santé de qualité, à une éducation de qualité, et à des services culturels de qualité. Cuba est incontestablement l’un des rares coins de la planète où l’accès à ces services fondamentaux ainsi que leur qualité ne dépendent pas du pouvoir d’achat ou de la situation sociale du citoyen. Certes, de façon tragique, la liberté en pâtit, aussi bien que l’économie qui souffre atrocement d’un embargo international orchestré autant par l’orgueil que par les intérêts de l’Oncle Sam. Mais ce qu’il faut retenir de l’expérience cubaine malgré le totalitarisme, c’est cette immense capacité à élever un peuple au lieu de pérenniser son ignorance pour mieux l’exploiter. Tout le problème, alors, est de savoir comment un gouvernement peut promouvoir l’éducation des masses, comme l’a réussi Cuba, sans les bâillonner (et sans bâillonner l’intelligentsia), comme l’a fait Cuba. Car, si Castro avait réussi à satisfaire démocratiquement le problème de la liberté de son peuple, il resterait dans l’histoire comme celui qui a accompli l’émancipation ou l’ascension la plus complète d’un peuple du Tiers-monde.

2) Duvalier

Le modèle duvaliérien ne partagea avec le modèle cubain que le côté dictatorial. Duvalier père est l’exemple parfait du souverain qui a purement et simplement instrumentalisé son peuple pour satisfaire ses ambitions personnelles et tyranniques. Sachant en bon anthropologue que les masses sont sensibles à l’éloge et à toute politique prétendant les valoriser dans leur être, Duvalier, s’appuiera sans vergogne sur une idéologie noiriste qui mettra de son côté une partie considérable de la couche populaire qui se trouve ainsi vengée de la domination et de l’exploitation mulâtres. Mais, en réalité, le bénéfice le plus concret que les descendants des bossales ont tiré de cette prétendue valorisation n’est pas une ascension sociale ou économique (la donne socio-économique haïtienne est restée pratiquement inchangée sous les Duvalier), mais le sentiment névrotique qu’ils sont des chefs (qu’ils sont l’Etat). En bon anthropologue et en médecin de campagne averti, Duvalier père va jouer sur le complexe de Charles Oscar de l’Haïtien moyen pour faire d’une pierre deux coups: flatter la susceptibilité et l’orgueil du fils d’esclave, d’une part, et d’autre part, assurer efficacement la sécurité du régime. Certes, le fils du peuple qui se faisait macoute obéissait parfois à des motifs qui ne relevaient pas de la vanité, mais de la sécurité personnelle ou de la foi sincère dans l’idéologie duvaliérienne. Néanmoins, de tels motifs n’entrent pas en contradiction (et ont souvent cohabité) avec le complexe de Charles Oscar qui, hélas, est une constante de la psychologie populaire haïtienne.

3) Aristide

L’aristidianisme fut, au moins dans ses dernières années, une horrible perfection de la logique duvalierienne. C’est avec ce pouvoir que la démagogie

(le fait de flatter l’orgueil de la multitude) s’est institutionnalisée véritablement pour devenir, dans le quotidien de l’homme haïtien, le moteur psychologique de l’aliénation du peuple se détruisant lui-même en détruisant l’autre posé en ennemi mortel. Avec ce pouvoir, le peuple n’est pas, comme chez Castro, pris par la main pour être tiré vers le haut. On descend vers le peuple, lui disant qu’il peut être le maître de son destin là où il est, tel qu’il est, parce que «analfabèt pa bèt». Conséquence: toute autorité est renversée, la «militance» remplace la compétence et le lumpen prolétariat s’est non seulement considérablement élargi (vu que la condition du peuple a empiré), mais il est devenu aussi le sel, le chemin et la vérité éternelle de toute la nation.

Dès lors, la notion de «peuple au pouvoir» dégénère pour devenir synonyme de ressentiment, de frustration et d’incompétence au pouvoir. Ces fils du peuple à qui, suivant le modèle des Duvalier, on a donné des armes pour mieux les sacrifier, ne vivent pas leur nouvelle situation comme une chimère. Ils se sentent vraiment les maîtres du monde (ils sont l’Etat), préconisant contre l’opposant, le bourgeois et l’étranger (considérés comme uniques responsables de leurs malheurs) un extrémisme ou un radicalisme violents et destructeurs («jan l pase l pase»), une attitude qui, parce qu’irréfléchie, se retourne sur leurs propres personnes faisant de leur groupe social la première victime.

Aussi, assiste-t-on à des glissements sémantiques anarchiques qui attestent un triste retournement des valeurs citoyennes. Le dealer de substance illicite devient un héros «kap brase» et qui, en tant que tel, est digne de respect, d’admiration et de protection. Le voleur de l’administration publique? C’est un intelligent qui a compris. Les valeurs sont sens dessus dessous parce que la vengeance et la frustration gouvernent. La république perd ses repères brouillés par le langage d’un peuple sacrifié et à qui on a intentionnellement oublié d’enseigner la différence qualitative entre la survie et la vie, entre participation et auto-destruction. Un peuple qu’on a méthodiquement aliéné.

Si le modèle castriste, par-delà son fort relent autoritaire, a des leçons à nous transmettre, le modèle aristidien n’est certainement pas à répéter. L’éviter, c’est, du même coup, conjurer le spectre de l’expérience duvaliérienne, dans la mesure où la pratique aristidienne fut essentiellement l’accomplissement de la logique duvaliérienne avec un vernis de liberté d’expression. Dépasser l’aristidianisme, c’est dépasser une constante de la politique haïtienne qui semble inhérente à la conception haïtienne de la politique depuis longtemps avant Duvalier, tout en portant le label commode du duvaliérisme. Ne pas répéter l’aristidianisme, c’est nous donner la chance de naître de nouveau politiquement.

III) L’émancipation en question

1) L’éducation

Exorciser de tels démons nécessite un projet éducatif qui ne tienne pas seulement compte des besoins de la nation en infrastructures, mais aussi de l’impérieuse nécessité qui s’impose à toute démocratie qui veut être à la hauteur de son concept: la formation proprement intellectuelle des fils du peuple dans des institutions de qualité. Nous entendons par là une éducation qui fasse des fils du peuple beaucoup plus que des agents d’une prospérité économique dont ils risquent de ne pas bénéficier s’ils n’ont pas les capacités d’en penser la mécanique. Une éducation qui les transforme en acteurs autonomes de la vie républicaine. Un tel projet nécessite une valorisation et une professionnalisation citoyenne de l’enseignement des disciplines de la pensée et de la connaissance de l’homme et des institutions (Lettres, Sciences humaines et sociales, Philosophie, etc.). C’est à travers une telle éducation que la pensée et l’esprit critique se libèreront, faisant des fils du peuple des êtres capables de choisir, de décider, de juger et de sanctionner. Des êtres libres.

Mais, pour cela, il faut d’abord réconcilier le peuple avec le savoir. Il faut donc consentir à mettre en place des moyens psychologiques efficaces pouvant faire comprendre au fils et à la fille de Sò Yette que c’est la voie de l’école qui mène à l’héroïsme et non la richesse mal acquise qui, parce qu’illégalement et trop facilement acquise, les met sur la voie de l’humiliation et de la prison. Il faut alors travailler à détruire la méfiance populaire envers l’Haïtien qui connaît—la méfiance de Pyram envers Polidor—en popularisant le savoir. Du coup, «rat konnen, chat konnen, barik mayi ya rete la».

Car, c’est en exploitant l’ignorance du peuple que l’ancien prêtre de St-Jean Bosco a utilisé l’arme du langage pour l’envoûter, installant alors un enfer populiste dont la nation entière paie encore les conséquences. L’école haïtienne gagnera certes des lauriers en développant le savoir-faire et la maîtrise des nouvelles technologies qui sont nécessaires à la revitalisation de son environnement et à son entrée avisée dans la modernité économique, mais le prix d’excellence lui reviendra surtout pour avoir appris à l’enfant du peuple à identifier le «discours qui n’est que du semblant», selon la formule de Jacques Lacan. Car une telle capacité est synonyme de reconquête de sa liberté qui le définit comme homme à qui on ne le fait pas.

De plus, une telle orientation éducative est nécessaire à la décentralisation elle-même. Car elle est une condition sine qua non à la capacité d’auto-gestion des petites collectivités (Appelons cet état la micro-démocratie), satisfaisant les exigences de décision, de participation et de responsabilisation du bas qui rendent un peuple adulte devant l’Etat. N’hésitons pas à affirmer que plus la formation se popularisera en allant vers le bas dans l’objectif intégré de tirer les masses vers le haut, plus la décentralisation aura une chance d’être effective et efficace. Cela signifie également que plus la formation se popularisera, moins une collectivité dépendra du bon vouloir de Port-au-Prince pour se prendre en charge. La fin de la république de Port-au-prince passe par la démocratisation du savoir.

2) La répartition des richesses

Mais, si émanciper le peuple signifie intégrer le prolétariat et le «pays en dehors», notamment par la voie de l’éducation, dans la gestion de la chose publique et dans la jouissance des avantages qu’elle suppose, elle ne signifie pas exclusion à rebours. Tout le challenge des gouvernements à venir est dans cet ethos qui consisterait à réconcilier, ne serait-ce que formellement, les classes haïtiennes à travers une répartition des richesses qui, au moins, aurait la vertu de délumpéniser les couches populaires en respectant les droits de la bourgeoisie à exister et à prospérer sur le sol haïtien. Pour cela, nos gouvernements devront trouver les moyens d’instaurer des structures favorisant concrètement l’égalité nationale des chances. Un tel réaménagement socio-économique n’est sans doute pas possible sans une certaine abnégation de la part de la couche possédante qui doit comprendre qu’il est dans son intérêt même que les masses aient un niveau de vie décent, dans la mesure où, même si la satisfaction ne sera pas complète (elle ne peut pas l’être), la frustration en diminuera avec toutes les conséquences négatives qu’elle apporte au niveau de la qualité de vie de l’homme haïtien en général. Une conversion de notre bougeoisie est donc nécessaire. Il est grand temps que cette dernière cesse d’être une simple bourgeoisie marchande pour devenir une bourgeoisie d’entreprise et d’action socio-économiques.

Toutefois, de telles métamorphoses risquent d’être de la pure et simple bonne volonté stérile si elles ne sont pas provoquées, conditionnées et encadrées par une politique générale qui ait en perspective de ne pas corroborer la domination de l’hyperbourgeoisie internationale sur l’Amérique latine en relayant la fabrication à la chaîne de désirs superficiels sans donner au peuple les conditions de satisfaire leurs besoins fondamentaux. Face à cet état des choses déjà effectif en Haïti et qui est le lot d’une bonne partie du Tiers-monde en général, nos futurs gouvernants devraient méditer quotidiennement les propos perspicaces de l’écrivain et essayiste chilien Eduardo Galeano parus dans le Hors-série du Monde Diplomatique intitulé: Penser le XXIème siècle: «Ce monde…paradisiaque pour quelques-uns et infernal pour le plus grand nombre, est marqué au fer rouge par un double paradoxe. D’abord, l’économie mondiale a besoin d’un marché en expansion perpétuelle pour que les taux de profit ne s’effondrent pas. En même temps, elle a besoin, pour la même raison, de bras qui travaillent à vil prix dans les pays du Sud et de l’Est […] La télévision se charge de transformer en besoins réels des demandes artificielles que le Nord invente sans cesse et qu’il répand avec succès sur l’ensemble de la planète. Ainsi, nous sommes tous invités à l’heure actuelle à prendre notre billet pour la croisière de la modernisation. Même si, dans les eaux glacées du marché, les naufragés sont plus nombreux que les plaisanciers». (Eduardo Galeano, «Vers une société de l’incommunication», Manière de voir 52, Monde Dipl. Juillet-Août 2000). À bon entendeur, salut!

En somme, il nous faudrait un socialisme qui sache comment délumpéniser les masses sans les offrir en pâture aux requins du néolibéralisme et en accordant aux plus méritants des membres de cette classe populaire la possibilité de parvenir au sommet de la pyramide sociale. Affranchir le plus grand nombre d’Haïtiens possible de la pauvreté, sans leur faire enfiler le nouveau joug de l’esprit: le joug néo-libéral.

Cette création et cette répartition des richesses ne se résument pas seulement au développement du marché du travail (la résorption du chômage), elles consistent aussi en une utilisation juste et équitable de l’argent public à travers une démocratisation radicale doublée d’une professionnalisation des services de base d’une société, selon le modèle castriste analysé plus haut: la santé, l’éducation, la culture. Car, il ne suffit pas de travailler, il faut que le fruit du travail puisse me permettre de satisfaire sans peine mes besoins les plus fondamentaux de citoyen. L’émancipation ne peut être «malatyong».

IV) Conclusion

L’émancipation véritable des masses est la mission cruciale des gouvernements haïtiens à venir. Gageons qu’elle n’est pas impossible au moins dans ses aspects les plus fondamentaux: le manger, le boire, le logement, l’éducation, la santé et la culture. Oui, la culture. Car contrairement au préjugé du matérialisme primaire, un peuple n’est qu’un simple troupeau tant qu’il ne prenne au sérieux la dimension culturelle de son existence. C’est alors que les exigences aristocratiques d’un Nietzsche ou d’un Tocqueville deviennent significatives politiquement. Car, c’est avec la culture que la fin du politique cesse d’être étroitement biologique (manger, boire, se loger, se vêtir et ne pas s’entre-léser—quelles que soient les variations qu’on peut faire sur ces thèmes vitaux) pour devenir spirituelle, c’est-à-dire véritablement humaine.

Mais, poser politiquement les conditions de l’excellence pour des individus de la société haïtienne qui en ont le vouloir nécessite d’abord de renverser ce processus tragique de lumpénisation progressive et galopante de plus de 80% de la population de notre pays. Un tel renversement exige que nous évitions les crocs des requins du néo-libéralisme qui, d’ailleurs, soit dit en passant, sont allergiques à la culture. Car ce qui est vendable, c’est le show-biz et l’entertainment. Veye reken yo!

—Wilson Décembre

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