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Editoriaux

2. La lutte continue
3. Non à l’intervention militaire américaine en Haïti!
4. L’Histoire et la victoire
5. Non kont envazyon e dominasyon ameriken ann Ayiti!

1. De la Résolution 940 du Conseil de Sécurité

L

e passage, le 31 juillet 1994, de la résolution 940 du Conseil de sécurité des Nations-Unies donnant carte blanche aux États-Unis d’intervenir en Haïti, par «tous les moyens nécessaires», pour soi-disant déloger le «régime de facto illégal» et restaurer «les autorités légitimes» au pouvoir en Haïti, est un véritable trompe l’œil que dissimule très malhabilement son langage magistral. Paradoxalement, la résolution est à la fois un danger, un piège et une insignifiance.

Elle est, d’abord, un danger parce qu’elle autorise, cautionne et justifie à priori l’intervention militaire de «l’unique superpuissance» impérialiste dans la crise politique interne d’un pays latino-américain, créant ainsi un dangereux précédent, quitte à violer sa propre Charte constituante. Elle est aussi un piège, parce que avec son faux ton indignatoire face aux méfaits du régime putschiste, avec ses envolées légalistes et son semblant de compassion «humanitaire» pour le sort haïtien, elle peut leurrer et illusionner plus d’un—ne serait-ce parce qu’elle vient valoriser leur propre penchant pro-colonialiste, leur ignorance des choses ou simplement leur propre démission.

La résolution du 31 juillet est surtout une insignifiance, parce que, en fin de compte, les États-Unis n’avaient pas si grandement besoin d’une résolution des Nations-Unies pour mettre en application leur plan interventionniste pour Haïti. La caution légaliste de l’intervention est pure accessoire. En fait, l’intervention militaire américaine proprement dite était déjà, bien avant l’adoption de la résolution 940, un fait accompli. Si ce n’est une intervention militaire, comment désigner dès lors l’envoi d’une armada de bateaux de guerre et des milliers de «marines» armés jusqu’aux dents sur les rades d’Haïti, avec l’ordre d’intercepter ses réfugiés et les repousser vers l’enfer d’origine, ou les acheminer vers des terres inhospitalières, y compris des camps de concentration où ils sont traités comme des pestiférés? Si ce n’est une intervention militaire comment désigner l’encampement et l’état d’alerte des unités militaires sur la frontière haïtiano-dominicaine, unités dont l’objectif pratique n’est pas nécessairement le prétexte avoué, et qui sont davantage intéressées à réprimer les petites gens qu’à inquiéter les putschistes amis? Comment désigner autrement l’action militaire par excellence qu’est le blocus d’un pays?

À vrai dire, la doctrine du «Nouvel ordre mondial» avait longtemps profondément coopté la symbolique idéaliste, universaliste, légitimante des Nations-Unies. Comme on l’a vu depuis au moins la guerre du Golfe persique ou dans certains cas critiques du conflit israélo-arabe, dans la crise angolaise ou dans la guerre civile somalienne, cette assemblée des nations supposément créee pour «œuvrer à la sécurité, à la paix et au progrès» parmi les peuples s’est mise éperdument à la remorque de l’entreprise dominatrice la plus totalitaire de l’histoire récente: l’idéologie de la projection de la puissance préconisée notamment par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne*. Cette instrumentalisation de l’ONU au service du camp occidental dominant a déjà suscité bien des remous au sein de l’organisation, particulièrement chez les pays non alignés, et aussi bien des condamnations parmi les milieux progressistes et révolutionnaires du monde.

Comme on l’a vu dans le passé, ou plus récemment en Somalie où le tandem ONU-USA avait exploité un drame humain réel pour imposer sur le pays tout entier un régime d’occupation répressif et humiliant, aliénant ainsi toute la population, qui lui était pourtant au paravent sympathique, ce même tandem (au sein duquel le Conseil de sécurité usurpe toute la représentativité légitime et pouvoirs réels de l’ONU) exploite aujourd’hui la crise haïtienne, y compris les répulsions justifiées que suscite la barbarie putschiste, pour appliquer son propre agenda. Dans la foulée, en effet, de la condamnation universelle des crimes des putschistes, et de l’impatience non moins universelle de les voir foutre le camp, une politique systématique de mise en tutelle d’Haïti se poursuit en douceur. Violant sa propre Charte qui limite ses interventions aux seuls conflits entre états et catastrophes naturelles, la résolution de l’ONU a acquiescé tête baissée aux desiderata des États-Unis, «l’unique super-puissante dominante restante», justifiant ainsi à priori l’intervention militaire américaine en Haïti, et créant ainsi un précédent qui a des implications et conséquences fort graves pour le reste de la planète.

En justifiant et légitimant la force faite droit revendiquée par une poignée de pays dominants (en l’occurrence les États-Unis, la France et la Grande Bretagne, soit trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité), qui jouent à la fois aux gendarmes, aux protecteurs et aux directeurs de conscience du reste du monde, l’ONU, ou plus particulièrement son Conseil de sécurité, a perdu aujourd’hui toute crédibilité en tant qu’assemblée représentative des nations.

Malgré ses accents de compassion sur le sort socio-politique du peuple haïtien, presque toutes les stipulations de la résolution sont articulées comme si Haïti était déjà un pays occupé, dont abstraction est faite à la fois du régime de facto, du gouvernement constitutionnel et du désir de la population. La façon cavalière, paternaliste et, disons-le, colonialiste, par laquelle les présentateurs de la résolution cooptaient l’autorité titulaire du président constitutionnel haïtien, révèle en relief l’intention impérialiste qui sous-tende l’entreprise. En dépit de la caution finale apportée par Aristide à la résolution 940, l’essentiel des démarches fut pris en main par les États-Unis, qui rejetaient d’un tour de main toute interférence et demande d’Aristide, y compris l’inclusion dans la résolution d’une date-limite pour son retour en Haïti.

Jouant des mots et des concepts légalistes, la résolution dit textuellement qu’elle agit sous la recommandation du «Chapitre VII de la Charte des Nations-Unis qui autorise les états membres (…) à utiliser tous les moyens nécessaires pour faire partir la junte militaire». À lire ce passage on dirait que le Chapitre VII, qui concerne plus spécifiquement les crises internationales et les situations d’anarchie ou de génocide incontrôlables, autorisait explicitement, au préalable, l’invasion d’Haïti par les États-Unis ou par une «force multinationale».

Négligeant le fait qu’Haïti est davantage victime d’une absurde et inégale distribution des richesses et des pouvoirs parmi ses composantes sociales que d’une incapacité inhérente à se gouverner, la résolution va par dessus la tête de l’ensemble des institutions représentatives haïtiennes, y compris la présidence légitime en exil, pour proclamer toute une série d’édits et de prescriptions qui font bon marché du principe de la souveraineté nationale. À part l’injonction à l’invasion d’Haïti édictée par la résolution, elle prévoit, couvre et se porte garante de toute la période d’occupation qui s’ensuivrait, sans jamais mentionner aucun rôle pour le gouvernement légitime, autre que des allusions vagues quant à «son retour en Haïti».

Dans son paragraphe 8 la résolution dévoile sans ambages sa complicité au processus de recolonisation d’Haïti. Elle affirme que c’est seulement quand «un environnement sûr et stable» aura été établi par la force multinationale intervenante que la Mission de l’ONU reprendra ses fonctions (suivant les mêmes arrangements qu’en Somalie), et cela après que celle-ci sera garantie «une capabilité de force et structure adéquate» pour remplir sa fonction. Autrement dit, comme on le voit dans le cas des sanctions contre l’Irak, le tandem ONU-USA se donne l’infinie altitude (et la prérogative) de décider quand l’occupation d’Haïti doit commencer et quand elle doit être terminée, selon les bons caprices de «l’unique superpuissance» dominante.

Comme on s’y attendait, la majorité des pays et gouvernements latino-américains ont déploré le passage de la résolution, dénonçant ses implications dangereuses pour le principe de la souveraineté nationale dans toute la région. Le précédent haïtien peut être, dans le futur, utilisé par les États-Unis pour justifier son intervention dans n’importe lequel des pays de l’hémisphère dont le gouvernement lui est détestable.

Bref, autant dire que la passation du pouvoir (et du coup d’État) est partie de la main d’Aristide à celle des putschistes pour être aujourd’hui agrippée par les États-Unis, sans aucune chance sérieuse qu’elle revienne de sitôt à Aristide. Tout comme la résolution de l’OEA de 1962 expulsant Cuba de l’organisation avait cautionné et légalisé le revanchisme américain contre Cuba, la résolution 940 de 1994 du Conseil de sécurité de l’ONU légitime les revendications impérialistes des États-Unis sur l’Amérique latine.

En termes proprement légaux, la résolution 940 est une fabulation des plus criantes. La Constitution de 1987 stipule clairement que l’Exécutif ne peut pas appeler à une intervention militaire étrangère en Haïti, sous peine de la destitution automatique. Or la résolution 940 dit qu’elle a «pris note» des lettres du 29 juillet et 30 juillet envoyées au Conseil par le président et son représentant permanent aux Nations-Unis pour soutenir la résolution. Si tout appel d’Aristide à l’intervention militaire est illégal, comme l’affirme Aristide lui-même à plusieurs reprises, qui donc autorise le Conseil de sécurité à légaliser le projet d’invasion d’Haïti par les États-Unis? À ce propos, la dénonciation par le régime putschiste des lettres d’Aristide et de Longchamps au Conseil, et l’intention proclamée de les juger pour trahison, relèvent de la pure mascarade, puisque la chaîne des violations de la Constitution aboutissant à la lettre d’Aristide remonte précisément au coup d’État du 30 septembre 1991, qui fut la violation par excellence de la Constitution de 1987.

Évidemment, les dénonciations de la part du Conseil des Nations-Unies des abjections du régime putschiste, déplorant la «détérioration de la situation humanitaire en Haïti, particulièrement l’escalation par le régime de facto illégal des systématiques violations des libertés civiles», tout comme certaines pressions de l’administration Clinton implorant aux putschistes de déguerpir du pouvoir, sont des actions méritoires qui solidifient les revendications démocratiques du peuple. Ces pressions sont très judicieuses parce qu’elles isolent politiquement tout faux-semblant des putschistes à la représentativité nationale. Cependant, ça n’excuse pas pour autant les flagrantes violations des droits et prérogatives de l’antité nationale haïtienne dans la conduite de cette présente politique de protectorat et d’occupation que poursuit le tandem ONU-USA.

En conclusion, la dégénérescence actuelle de la crise haïtienne témoigne en gros plan de la démission historique d’une classe politique opportuniste, corrompue et restavèk qui n’avait même pas le courage de sa prétention à la légitimité historique. Bien sûr, on s’attendait à ce que les putschistes pillent et tuent, que l’impérialisme manipule et opprime, ou que la classe dominante exploite et trahit, mais c’est aujourd’hui une grande déception de voir certains représentants du lavalas populaire acclamer, cautionner (avec une évidente naïveté politique et aveuglerie historique) l’entreprise dominatrice de l’impérialisme américain. Bien sûr, tout comme l’enfer, beaucoup des intervenants sont animés de bonnes intentions, certains sont mêmes guidés par une solidarité réelle aux souffrances et à la lutte du peuple haïtien. D’autres, tels le père Aristide et certains membres de son gouvernement, sont motivés par l’impatience, la frustration et l’illusionnisme qui les accable dans l’angrenage d’un rapport de force où ils sont très défavorisés. Ceux-ci sont généralement de bonne foi et croient sincèrement à la panacée interventionniste pour engendrer, en Haïti, une situation favorable à la «restauration de la démocratie». Cependant, tout compte fait, ils sont très vraisemblablement des dupés, qui croient encore que la puissance militaire des forces dominatrices du monde impérialiste puisse être mise candidement au service d’une «cause juste» qui, en dernière analyse, condamne la raison d’être de ces mêmes forces dominatrices…

Naturellement, la lutte continue; mais c’est clair qu’elle demande beaucoup plus que des applaudissements de spectateurs, des idolâtries de fanatiques zombifiés ou des récriminations de vaincus. Elle demande surtout la lucidité, la combativité et l’engagement massif du peuple pour imposer le changement révolutionnaire souhaité. De toute façon, il ne mettra pas longtemps pour que le messianisme actuel face à l’interventionnisme impérialiste se change en une prise de conscience quant à ses espiègleries.

2. La lutte continue

C

e que nous appelons dans notre édition inaugurale le nouveau «réalignement socio-géopolitique» entre des protagonistes au paravent antagonistes, s’opère aujourd’hui en Haïti avec une franche netteté. L’Aristide anti-arbitraire et anti-impérialiste de jadis aura non seulement négocié avec les bandits qui violent les droits les plus fondamentaux du peuple haïtien, mais il aura également appelé a l’intervention militaire américaine en Haïti, se laissant ainsi capturer par le long et lent processus de cooptation dont il fut constamment l’objet de la part des administrations Bush et Clinton.

Bien sûr, la prépondérance du facteur nord-américain dans la crise haïtienne—et cela avant, durant et après le coup d’État—est déjà une intervention de facto, que nous le voulions ou pas. Parce que la crise actuelle provient essentiellement de la ci-devant complicité d’action et d’intérêt entre l’impérialisme américain, les classes dominantes haïtiennes et les forces de répression du système d’État haïtien. Naturellement la dynamique complicitaire aura entre-temps évolué. Dû en partie à l’arrivée au pouvoir des démocrates, le style de fonctionnement de l’impérialisme américain a changé d’emphase, bien qu’il n’ait pas nécessairement changé dans son essence, ni dans ses objectifs. Ainsi, l’Aristide qu’on avait comparé avec les plus vilains assassins du régime putschiste, l’Aristide qu’on cherchait à isoler et qu’on déclarait être un «sociopathe», un dément social, sera traité avec moins d’invectives par l’Establishment démocrate au pouvoir. On lui a honoré des tête-à-tête avec Clinton, il devient l’ami personnel de Joseph Kennedy, et on lui a même procuré un poste de radio sur l’un des navires de guerre de l’expédition américaine en Haïti; bref, il devient une sorte d’«homme de confiance» des Nord-Américains, même si ceux-ci ne continuent pas moins leurs magouilles en sous main avec le régime putschiste. Bien entendu l’ironie de la situation est très similaire à l’absurde image de Guillermo Andara, tout de suite après l’invasion américaine, recevant la consécration présidentielle sur un bateau de guerre dans la base militaire américaine au Panama.

Notre critique catégorique de l’intervention militaire américaine en Haïti n’atténue en rien notre totale condamnation de la barbarie putschiste, qui demeure l’un des régimes les plus horribles et terrifiants qu’ait connus le pays. Cependant, nous refusons d’admettre que l’alternative «entre deux maux» est la seule alternative qui nous soit possible. Le choix entre la barbarie fascisto-macoute et la tutelle néo-coloniale est une fausse proposition qui ignore la capacité de lutte du peuple haïtien. En 1781–1804, le choix fut aussi présenté comme étant entre l’esclavage et le semi-colonialisme, mais le peuple avait choisi la lutte pour la liberté et l’indépendance nationale. C’est dommage que certains représentants, élus ou non, de ce même peuple cherchent à s’accommoder aujourd’hui de l’occupation militaire américaine comme étant «la plus réaliste» des solutions. C’est une grande honte que la lutte tragique et héroïque des combattants de l’indépendance nationale soit subvertie aujourd’hui par l’opportunisme et la paresse d’esprit de ceux-là mêmes à qui le peuple confiait sa destinée.

Malgré les insinuations de la propagande interventionniste, exploitant les péripéties réelles du peuple pour mieux vendre ses illusions samaritaines, les peuples ne luttent pas seulement pour qu’ils ne vivent pas sous un régime de terreur; ils luttent surtout pour atteindre certains objectifs de libération susceptibles à la fois d’améliorer leurs conditions d’existence et matérialiser leurs aspirations. Le grand mirage de la propagande ambiante, c’est qu’elle laisse croire à plus d’un bambins qu’elle nous juge être, que l’engagement des États-Unis (et l’alliance avec eux) soit le meilleur gage pour la restauration de la démocratie en Haïti. Or, l’intervention militaire américaine est une grande catastrophe qui complique toute éventuelle solution sérieuse à la crise. Le mieux qu’elle puisse accomplir, c’est de consolider l’existante structure socio-politique d’exploitation et de répression qui engendre la barbarie fasciste actuelle. C’est une chose que de déclarer que l’arbitraire est inacceptable et de vouloir le rectifier, et une autre que de pactiser avec le Diable lui-même pour accomplir la tâche.

Sous prétexte de «restaurer la démocratie» dans un milieu irrémédiablement truffé par sa propre politique traditionnelle de soutien aux secteurs réactionnaires, oppresseurs du peuple, l’impérialisme américain joue aujourd’hui en Haïti sa dernière carte de «sauveur providentiel» de la planète. Après ses récents échecs en Somalie et en Bosnie, la situation haïtienne lui offre une opportunité d’autant plus convenable qu’elle venait d’un pays rebelle—Haïti—historiquement à l’avant-garde de l’anti-impérialisme militant. Comme nous l’affirmons dans la suivante déclaration, la seule solution susceptible de changer authentiquement les conditions d’oppression en Haïti, c’est celle de l’engagement et la mobilisation de tout le peuple opprimé, encadré par des organisations et des leaders conséquents pour changer la vie, pour imposer les aspirations historiques pour lesquelles il avait tant lutté: la liberté, la justice sociale, la dignité et une société fraternelle. Invasion américaine ou non, la lutte historique du peuple haïtien continue pour de bon, elle demeure ce qu’elle fut depuis 1806: un rêve dupé qui lutte pour sa matérialisation historique. Cela dit, nous faisons appel à tous les Haïtiens et Haïtiennes conséquents—et à tous les amants de la liberté dans le monde—pour résister à la fois à la barbarie fasciste du régime putschiste et à l’entreprise de recolonisation d’Haïti que manigancent aujourd’hui l’impérialisme et ses alliés dans la classe politique haïtienne.

Attention: L’éditorial ci-après a été publié et circulé comme une «Déclaration Spéciale» dans une édition ad hoc de la revue Tanbou / Tambour du mois de juin 1994. Étant donné que les points soulevés gardent encore toute leur actualité, nous le republions ici comme notre principal éditorial.

3. Non à l’intervention militaire américaine en Haïti!

L

e Journal Tanbou / Tambour trouve urgent de déclarer sans équivoque sa totale condamnation de toute intervention militaire américaine en Haïti. Nous renouvelons ici notre vœu, exprimé dans notre numéro de fondation de «demander avec insistance et vigueur qu’aucune force militaire étrangère n’intervienne en Haïti, et de lutter—si cela arrive—pour que cette force étrangère quitte le sol haïtien le plus vite que possible». Nous trouvons assez d’exemples, à la fois dans notre propre histoire et dans celle des autres peuples, qui nous montrent très clairement l’illusionnisme mystifiant et l’échec inévitable de ce genre d’intervention qui, à tout soupeser, ne fait généralement qu’empirer les situations de crise en y ajoutant un élément supplémentaire de frustration et de confusion: l’appétit de contrôle et de domination de la puissance en charge…

Pendant même que nous saluons et félicitons nos amis américains pour le grand soutien moral et politique qu’ils apportent à notre lutte, soutien qui prend parfois des formes de pressions très conséquentes, nous devons aussi leur faire comprendre que ce dont nous réclamons d’eux—ou de leur gouvernement—ce n’est pas une solution toute faite à notre crise, mais plus spécifiquement des supports tangibles, pratiques et politiques à la solution que nous-mêmes nous aurons choisi d’y appliquer. C’est une question non-négociable qui relève de notre droit fondamental à l’autodétermination—droit pour la défense duquel nous avons déjà versé beaucoup de sang.

À l’heure qu’il est presque tout le monde imagine et concocte des plans abracadabrants qui s’autoproclament tous comme étant «la meilleure» ou «la plus réaliste» solution à la crise haïtienne. Un très influent éditorialiste américain, William Safire, va jusqu’à proposer, dans l’édition du 9 mai 1994 du New York Times, «une Baie des Cochons qui réussit». Se référant à la fameuse invasion avortée, vaincue par le peuple cubain, des contre-révolutionnaires pro-Batista pour subvertir l’expérience de démocratie populaire à Cuba, attaque qui au demeurant fut conçue, entraînée et contrôlée par la CIA, William Safire rend les seules «erreurs tactiques» responsables du fiasco et desquelles, dit-il, «on peut apprendre». Il appelle pour la constitution d’une «légion haïtienne», choisie dans la diaspora haïtienne, qui rentrera triomphalement en Haïti pour confronter les putschistes, légion dont «l’entraînement et l’équipement seront une véritable priorité, un défi [challenge] pour le Département de la défense américain.» Safire complète sa proposition en suggérant (avec des mots chargés d’un code symbolique extraordinaire) qu’une certaine «vigilance» [care] «doit être appliquée pour que les légionnaires ne deviennent une nouvelle junte.»—ou peut-être, surtout pas, un «gouvernement hostile», comme le souligne un article du Boston Globe du mardi 11 mai 1994. Ce qui veut dire, en mots non voilés, que la «Baie des Cochons qui réussit» ne renversera pas seulement l’horrible régime putschiste qui prend le pays en otage, mais aussi toute éventuelle forme de gouvernement en Haïti qui ne satisfasse pas tout à fait ce que Clinton a appelé dans l’édition du New York Times plus haut cité: «les intérêts américains en jeu dans la crise haïtienne.»

Non, non merci, nous n’avons pas besoin en Haïti d’une «Baie des Cochons qui réussit». D’ailleurs nous déplorons grandement la distorsion historique implicite dans l’analogie de Safire. En fait, l’invasion de la Baie des Cochons fut l’occasion d’un grand fait d’armes de résistance et de gloire de la part du peuple cubain contre l’appétit de puissance et de contrôle de l’impérialisme américain et de ses alliés dans l’élite cubaine déchue. C’est donc dire que la question même quant à la «réussite» de cette résistance provient d’une perspective idéologique qui nie la performance héroïque des résistants cubains à la Baie des Cochons. Non, nous n’avons pas besoin d’un «grand-frère» qui nous impose l’alternative entre une baraque en feu ou la recolonisation néo-impérialiste. En fait, ce que nous exigeons du gouvernement américain, c’est qu’il cesse, une fois pour toutes, son double jeu consistant à clamer de haute voix des déclarations de support à la lutte démocratique du peuple haïtien tout en soutenant, en sous main, les piliers du régime d’oppression. En cela, les récentes révélations sur les télégrammes envoyés par l’ambassade américaine à Port-au-Prince au Département d’État pour minimiser l’ampleur de la répression, montrent une certaine continuité dans sa relation complicitaire avec le régime de terreur putschiste.

L’inacceptabilité de l’intervention

Cela dit, l’intervention militaire américaine est inacceptable et ne répondra pas aux revendications fondamentales du peuple haïtien. Les exemples des interventions américaines au Guatemala, en République dominicaine, à Cuba, en El Salvador, en Iraq ou en Somalie, illustrent assez clairement que l’intervention militaire de l’impérialisme dans les crises du Tiers-monde est toujours la «plus mauvaise» des solutions. Au fond, ces types d’intervention n’aboutissent généralement qu’à cette alternative illusoire doublement catastrophique: ou elle renforce les existantes structures d’exploitation et de répression, ou elle détruit le pays tout entier et y impose son propre ordre «civilisationnel» répressif. Autant dire que l’intervention militaire étrangère en Haïti est plus une tragédie qu’une panacée…

Comme nous l’a très judicieusement rappelé Michel-Rolph Trouillot dans son livre, Les Racines historiques de l’État duvaliérien, l’intervention-occupation américaine de 1915–1934 avait «doublement aggravé la crise haïtienne». Elle l’avait aggravée à la fois sur le plan économico-politique et militaire «en augmentant la contribution forcée des paysans au maintien de l’État et des parasites urbains…en centralisant l’armée d’Haïti et en désarmant les provinces [en rébellion]» En fait cette «aggravation» fut tant catastrophique qu’elle laisse encore sa marque délétère dans la présence même de l’actuelle armée putschiste au pouvoir en Haïti, dont le caudillisme totalitarien remonte précisément à l’occupation. Ce n’est dès lors pas étonnant, comme le dit encore Trouillot, «qu’on retrouve dans la promotion 1930–1931, les cadets Paul E. Magloire, Léon Cantave et Antonio Th. Kebreau, [soit] les trois premiers hommes qui, plus tard, tour à tour, en tant que Commandant en Chef des forces militaires, devaient lever le spectre de l’armée sur les masses de Port-au-Prince.»

Naturellement, nous sommes bien conscients des frustrations et des impatiences du peuple en Haïti, terrorisé qu’il est sous la répression meurtrière, quotidienne, du régime putschiste; frustrations qui le portent à espérer n’importe quelle «action de force pratique» capable de déchouquer les putschiste du pouvoir. Oui, nous comprenons le sentiment de provocation que puissent ressentir le peuple et tous ceux qui soutiennent sa cause, face à la dernière farce des macouto-putschistes dans la nomination d’Émile Jonassaint à la présidence; et nous comprenons aussi la très forte captivation/attraction psychologique qu’offre l’image martiale d’une division de libérateurs (conquérants) bien armés qui viennent «punir» les putschistes pour leurs malversations et malveillances. Cependant, en dépit de la légitimité de ces sentiments, nous devons regarder l’Histoire avec les yeux grands ouverts pour y déceler ce qui véritablement motive la puissance en charge de l’intervention militaire, ce qui se cache derrière ses agissements et ses proclamations, bref, ses «intérêts en jeu» dans la gestion de la crise.

Solution forcée

La présente préoccupation de l’administration Clinton à la problématique haïtienne provient essentiellement des fortes pressions dont elle est l’objet de la part de l’opinion publique, interne et externe, scandalisée par sa politique hypocrite envers la tragédie haïtienne, y compris le traitement inhumain des réfugiés haïtiens. Pressée de partout, c’est-à-dire à la fois par ceux-là qui lui demandent d’intervenir et les autres qui lui conseillent de laisser les choses à leur place, l’administration semble finalement décider pour l’option la plus glorifiante: l’intervention militaire—avec peut-être quelques semaines de sursis pour bien soupeser les choses. Cette option est d’autant plus attrayante que d’aucuns la romantisent déjà comme une «nouvelle Grenade» ou une «baie des Cochons qui réussit», et qui viendra ainsi remonter la morale (et le prestige) des conquérants américains en exorcisant l’humiliation des revers en Somalie et en Bosnie.

Aristide a eu tort de sembler souhaiter l’intervention militaire américaine tout en se lavant préalablement les mains des conséquences qui en résulteraient. Au lieu de prétexter les restrictions constitutionnelles, comme il l’a fait au cours d’un récent entretien avec Jesse Jackson, pour ne pas avoir à prendre part dans la décision de l’intervention, Aristide ferait mieux de la dénoncer pour ce qu’elle est véritablement: un faux-semblant de la part des Américains pour imposer en Haïti une «solution forcée», déterminée par leur propre conception des intérêts américains en jeu. Intérêts, soit dit en passant, qui sont totalement antinomiques aux aspirations de liberté, de dignité, de démocratie et de justice sociale du peuple haïtien. Comme l’a si bien dit Aristide lui-même durant son récent séjour en Nouvelle-Angleterre: «si ou vrèman respekte mwen kouman sa fè ou vle deside pou mwen?» Traduit dans la conjoncture actuelle, cela veut dire que la solidarité politique et l’aide pratique que nous sollicitons de la communauté internationale doivent être subordonnées à l’exercice de notre droit fondamental à l’autodétermination. Vous êtes libre, de par votre propre choix moral et politique, de soutenir ou non ma cause, mais vous n’avez nullement le droit de dicter mon propre choix.

À l’heure qu’il est (fin mai 1994), la machine interventionniste de l’impérialisme américain semble en train de huiler ses rouages pour une opération de grande envergure en Haïti. La pathologie militariste (jointe à la maîtrise de la technologie nécessaire et l’appétit de domination), semble avoir le vent en poupe; elle donne déjà libre cours à ses fantasmes de conquérant salvateur. Dans une déclaration reportée dans le New York Times du 20 mai 1994, les principales raisons énoncées par président Clinton pour justifier l’intervention militaire américaine en Haïti relèvent presque toutes d’un a apriori «droit d’ingérence» que les Nord-Américains se sont conférés par on ne sait quelle injonction divine. Raisons énumérées: d’abord la proximité géographique («Haïti est située dans notre arrière-cour», dit Clinton sèchement); ensuite, le spectre des millions de réfugiés haïtiens envahissant les côtes de la Floride; puis, la fausse assertion qu’Haïti serait l’un des grands ports de transit du trafic mondial de la drogue; ou encore, la présence d’un nombre considérables d’Américains en Haïti et d’Haïtiens aux États-Unis, etc. Clinton conclut son énonciation en synthétisant la «logique» de l’intervention avec un truisme d’une plate vision: «les intérêts stratégiques américains en Haïti, dit-il, confèrent aux États-Unis le droit d’y engager ses troupes, contrairement aux cas de la Bosnie et du Rwanda.»

Et puisque les supercheries et malversations des putschistes menacent le bon fonctionnement du «rôle de leadership» des Américains ceux-ci n’auront point de peine à sacrifier quelques têtes putschistes qui leur paraissent trop encombrantes, trop compromettantes; d’autant plus que cette action peut être aisément attribuée à la «salutaire mission humanitaro-civilisatrice» de la démocratie capitaliste triomphante. À noter que parmi les raisons évoquées par Clinton, celle de la «restauration de la démocratie en Haïti» venait comme par surcroît, comme simple enjolivement additionnel d’un vaste agencement géopolitique. Qu’Aristide coopère ou non, ça n’a pas grande importance: il a déjà servi comme symbole à double usage, à la fois caution légitimante du projet interventionniste le plus classique, et bête noire de l’Establishment conservateur américain, qui soutiendra toute éventuelle politique de lâchage d’Aristide, dont entre-temps on tient sous stricte surveillance.

Pour une solution «haïtienne» autocentrée

Ça nous fait de la peine de voir un nombre si représentatif de notre peuple acclamer l’intervention militaire américaine comme un moindre mal. Pour que ce peuple jadis si farouchement fier de son indépendance puisse aujourd’hui accepter l’auto-molestation comme une politique défendable, il faut bien que le procès combiné de répression, d’abêtissement et de normalisation de l’abject ait réussi une mise en condition extraordinaire. C’est donc bien dommage, car, en réalité, le degré de mûrissement du processus révolutionnaire est fort capable de déboucher sur une solution autocentrée, c’est-à-dire indépendante de l’intervention militaire étrangère. Effectivement, le plus grand succès de l’intervention sera assurément l’élimination, au moins pour un temps considérable, de la possibilité de tout vrai régime progressiste en Haïti. N’était-ce pas, après tout, l’objectif déclaré des putschistes et de leurs alliés du Pentagone?

Nous disons donc non, absolument non! à l’intervention militaire américaine en Haïti. Nous la refusons infiniment parce que nous savons bien qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la ci-devant administration républicaine, qui voulait laisser les putschistes au pouvoir, et la soi-disant administration libérale de Clinton qui, lui, entend concilier les intérêts de l’impérialisme et du statu quo putschiste avec les revendications de libération totale du peuple haïtien. Non! et nous ne le dirons jamais assez: l’intervention militaire américaine dans la présente crise haïtienne constituera une grande catastrophe qui compromettra (et dépassera largement) tout pouvoir ou influence limités qu’on aura concédés à Aristide. Il deviendra au mieux un Guillermo Andara, un Napoleòn Duarte ou un Elie Lescot à qui on promet des lauriers éternels mais dont on tire en sourdine les ficelles comme des marionnettes; des marionnettes tenues à coupe réglée.

Le tout dernier tour de phrase d’Aristide pour appeler à une «action militaire ponctuelle» pour déloger les putschistes tout en semblant se démarquer de l’intervention-occupation classique, est un trompe-œil dont nous nous étonnons qu’Aristide se soit laissé si aisément attraper. L’intervention militaire impérialiste dans les crises du Tiers-monde n’est jamais «ponctuelle», ni simplement «chirurgicale» dans le sens d’une opération bénéfique au patient. Au juste, la décision de l’intervention est toujours d’ordre stratégique, motivée par des données et intérêts tangibles qui participent tous des priorités géopolitiques de la puissance intervenante. En fait, les raisons avancées par Clinton lui-même pour a priori justifier l’intervention militaire dévoilent en grande partie le réflexe impérialiste derrière la décision.

En vérité, nous sommes aujourd’hui très chanceux de pouvoir encore bloquer une intervention militaire américaine en Haïti avant qu’elle n’advienne. C’est une rare opportunité historique dont nous regretterons pour longtemps les conséquences si nous avons manqué de la mettre à profit. C’est bien malheureux que nos frustrations envers les putschistes et nos admirations pour la personne d’Aristide nous fassent assimiler les tribulations d’un moment historique précis avec la destinée de tout un pays—jusqu’à accepter la mise en hypothèque de cette destinée. Non, nous ne devons confondre ni le destin d’un chef individuel, ni les péripéties conjoncturelles du moment avec la destinée de la nation. L’âge biologique des individus n’est pas réductible à l’âge cosmique de l’Histoire; ceux-ci viennent et passent, tout comme les problèmes surgissent et se résolvent, différents à chaque étape, mais la lutte historique du peuple continue toujours, toujours avec ses idéaux, ses aspirations, ses rêves propres.

Pour ce qui est de l’état actuel de la crise haïtienne, il faut utiliser et intensifier toutes les pressions possibles, simultanément, et sans en privilégier une au dépens des autres. Par exemple, l’arme de l’embargo doit être une simple arme tactique, employée comme l’une des pressions exercées sur la classe des commerçants, des entrepreneurs, des propriétaires de usines, des grands dons et des expéculateurs boursiers qui colportait, finançait et soutenait au départ le coup d’état, mais non pas une stratégie de démembrement et de dislocation de l’économie vitale haïtienne. Comme nous l’avons déjà expériencé, l’embargo est une arme à double tranchant qui peut profiter à ceux-là mêmes contre lesquels il est soi-disant destiné. À cet égard la récente prise de position de Robert Malval contre les putschistes est très encourageante: la base socio-économique du coup d’état, touchée par les pressions et les pertes de profits, prend désormais ses distances par rapport à l’entreprise banditismo-fasciste des putschistes. Cependant, la vigilance doit être maintenue pour déterminer quand l’arme de l’embargo ne sert plus les intérêts du pays—et le lever en conséquence.

Cela dit, l’option de la résistance et de la mobilisation est la seule option viable pour sortir le pays de la crise et restaurer la démocratie lavalassienne que poursuivait l’expérience Aristide. Et cette option doit être assidûment poursuivie jusqu’à son ultime conséquence, y compris la formation et l’activation des contingents armés. La ci-devant politique d’apaisement, de pourparlers futiles et de concessions unilatérales doit être abandonnée pour de bon. Comme l’a dit l’adage: «Ke ou rele dyab bonmèt oswa malfektè l ap manje—pa gen anyey w ap pèdi si w rele l papakaka.» Le Diable est une entité du Réel qui doit être nommé pour ce qu’il est, parce qu’en fin de compte, comme le disait Maritain, «il ne peut faire que le mal»; son choix est décidé d’avance, «choix pure» parce que ne s’identifiant qu’au mal. Tout comme notre choix doit être aujourd’hui décidé pour de bon; le choix de la libération, le choix moral pour une société ré-humanisée: bref, le choix de la mobilisation et de la confrontation pour forcer le départ des bandits et instituer en Haïti un régime de démocratie populaire, participative, guidée par le principe de la justice sociale et du respect de la dignité humaine. Faut-il dire que toutes les ressources intellectuelles, politiques et matérielles doivent être consacrées à une telle option?

—Déclaration spéciale, Boston, Juin 1994

4. L’Histoire et la victoire

L

a victoire en tant que jouissance olympique n’existe pas en Histoire. Quoique ses tumultes, ses drames, ses tragédies et conséquences fassent souvent des perdants et des gagnants, suivant la logique de la lutte des classes, l’Histoire au fond définit la victoire comme une convergence favorable de faits conjoncturels, temporels et temporaires, qui seront inévitablement dépassés par d’autres convergences de faits.

En 1984–85 plusieurs journaux haïtiens et internationaux se lamentaient sur l’atroce répression politique et la misère socio-économique qui sévissaient en Haïti en des termes qui laissaient peu d’espoir. Vers la fin de l’année 1985, le Boston Globe disait carrément, dans un éditorial sur Haïti, que le peuple haïtien était trop miséreux, réprimé et abattu pour qu’il puisse jamais combattre le régime tout-puissant jean-claudiste. Selon cet éditorial, le peuple était tout à fait impuissant contre le sort qui lui était dévolu. Cependant, quelques semaines plus tard, les vagues populaires, torrentielles, révolutionnaires résonnaient de Gonaîves, de Les Cayes, de Jacmel, du Cap, de Port-au-Prince, de partout en Haïti pour demander le départ du pouvoir du dictateur Baby Doc. On connaît bien sur le reste. Caprices de l’Histoire? Non, plutôt marche controversée du processus historique.

À l’époque même où l’Occident célébrait la «victoire» sur Saddam Hussein et la destruction des infrastructures vitales de l’Iraq qui en résultait; dans la même conjoncture d’euphorie où il s’enorgueillissant de la prospérité capitaliste, de la «victoire» sur l’ennemi communiste et de l’avènement du «nouvel ordre international», cinq faits historiques d’une importance extraordinaire se propulsèrent du néant pour déranger la normalité géopolitique. Le premier était l’Intifada palestinien où l’on voyait un peuple armé seulement de pierres combattre la plus grande machine militaire du Moyen-Orient; le second était l’élection d’Aristide à la présidence d’Haïti, puis la résistance collective contre le coup d’État qui s’ensuivait; la troisième était l’intensification de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud; le quatrième était l’extraordinaire victoire de la guérilla du peuple somalien contre la mainmise néo-colonialiste; et le cinquième étant bien entendu la stupéfiante prise d’arme des zapatistes du Chiapas mexicain.

Ce qui est remarquable et significatif dans ces cinq phénomènes révolutionnaires, c’est qu’ils survenaient, comme effets de choc, dans une conjoncture géopolitique et climat intellectuel qui considéraient l’Histoire même comme révolue, comme un processus fini, arrivé à ses limites, tandis que les possibilités de Révolution étaient ridiculisées comme un anachronisme moyenâgeux. Ces grands bondissements de la conscience des peuples prennent ainsi d’assaut l’apathie générale que crée la propagande zombifiante des classes dominantes, contrecarrant ainsi la complète normalisation de l’horreur. Ils confirment pour une énième fois l’assertion axiomatique, mille fois vérifiée, que les peuples peuvent toujours changer l’Histoire malgré les obstacles apparemment insurmontables dont ils sont confrontés. De plus, par les soubresauts émotifs et réponses collectives qu’elles suscitent dans l’opinion, ces instances de révolte sont aussi des expériences de victoire pour les peuples; elles illustrent le fait, selon la très belle formule de l’avocat rebelle américain, William Kuntsler que la victoire n’est pas tant dans le résultat idéalement souhaité que dans la volonté de lutter elle-même. L’esprit de résistance de tout peuple opprimé est déjà une victoire contre l’oppression universelle.

Cela dit, la victoire, en tant qu’étape supérieure de la lutte est toujours possible pour les peuples. C’était une victoire quand Aristide et le mouvement lavalas défiaient le processus électoral prédéterminé de 1990 et imposaient la candidature, puis la présidence aristidienne. C’était une victoire quand le peuple palestinien déclenchait l’intifada et imposait la légitimité de leur cause face à l’apathie internationale. C’était une grande victoire davidienne quand le peuple somalien défiait à la fois la grande machine militaire et la propagande désinformationnelle de la coalition américano-onusienne, et imposait une solution négociée. C’était déjà une grande victoire quand, au début de cette année, les Indiens démunis du Chiapas mexicain choquaient et stupéfiaient le monde entier, et la société mexicaine plus particulièrement, en lançant la rébellion armée de toute la région Chiapa contre le régime oppressif de l’État fédéral mexicain. Tout comme est une grande victoire historique, une sorte de «justice poétique», de voir Nelson Mandela—après 27 années d’emprisonnement et trois siècles d’oppression blanche—être élu président de l’Afrique du Sud.

La leçon importante à tirer de ces changements historiques et de ces insurrections populaires, c’est particulièrement le grand défi qu’ils ont lancé contre à la fois l’affreuse oppression socio-politique ambiante qui tenaille les peuples en question, et contre le mépris traditionnel dont ils sont l’objet. Par la rébellion et la prise d’arme, ils accomplissent ce que Frantz Fanon appelle leur «regain d’humanité»: ce moment où l’opprimé répond d’égal à égal à la violence déshumanisante de l’oppression.

*Lire à propos de l’ONU texte de TontonGuy, L’ONU, la Présidence de Clinton et la Crise haïtienne: Ou les manœuvres du néo-impérialisme; chapitre d’un livre en préparation sur la crise haïtienne, le texte a été publié et distribué à Boston en avril 1993.

Danje Ann Ayiti!
5. Non kont envazyon e dominasyon ameriken ann Ayiti!

P

andan menm n ap ekri tèks sila a (10 jiyè 1994), tout jounal, radyo ak televizyon ap pale sou desizyon gouvènman Clinton lan pran jounen madi 5 jiyè a pou li voye imedyatman an Ayiti kat bato degè ak de mil «marin», espesyalis nan envazyon militè, ki ap nan yon premye tan deplwaye sou rad Potoprens lan. Selon seten deklarasyon ofisyèl, ekspedisyon sa a gen pou misyon pou l «sove vi sitwayen ameriken ki andanje ann Ayiti et ede «relokasyon» refijye ayisyen yo.» Sepandan, menmsi yo pa avwe li klèman, misyon prensipal ekspedisyon an se pou anvayi Ayiti, wetire Cedras opouvwa e okipe peyi a.

Kouwè nou deja di nan Deklarasyon Espesyal la nou pibliye nan yon edisyon espesyal mwa jen jounal Tanbou a—e ki pibliye an editoryal nan edisyon sila a—nou di «Non a tout entèvansyon militè ameriken an Ayiti!» Obsevasyon nou fè sou listwa montre nou kouman jan entèvansyon militè sila yo toujou fini pa konplote avèk klas opresè lokal yo pou yo kontinye fè kannale sistèm opresyon eksplwatè e kriminèl la. Entèvansyon militè meriken nan peyi tyèsmond yo se toujou «solisyon ki pi mal la» pou kriz peyi sa yo. Tankou pwòp envazyon-okipasyon meriken an Ayiti (1915–1934) montre nou, san konte entevansyon kont gouvènman pwogresis Arbentz la an Guatemala an 1954, kont Kiba revolisyonè an 1961, kont Kontitisyonalis dominiken yo an 1965, kont mouvman revolisyonè koreyen an 1952–1954, kont nasyonalis vyetnamyen yo an 1960–1974, kont Nikaragua an 1980–1991, kont El Salvado an 1980–1992, kont Irak an 1990–1991, kont Somali an 1993–1994 oubyen kont Bosnia-Serbia an 1994, wi tout tip entèvansyon meriken sila yo montre kouman desisyon entèvansyon an toujou motive pa «enterè estratejik ameriken enje» nan kriz la, kouwè Clinton limenm avwe li nan yon deklarasyon pou l jistifye a priori entèvansyon militè a (New York Times, 6–8 jiyè 1994).

Sa fè nou anpil lapenn lè nou wè yon pèp vanyan ki te goumen avèk anpil pèseverans e ki te sakrifye pwòp vi li pou l defann libète l ak endepandans li, vin jounen jodia asepte tankou yon fatalite pou yon pwisans militè etranje—Etazini—vin anvayi li. Wi sa fè nou lapenn lè nou wè refijye n yo vin chwazi sakrifis imilyasyon ak lanmò sou lanmè olye ke yo ret viv nan peyi yo e konbat pou chanjman. Sa fè nou lapenn paske nou refize enfiniman konklizyon yo vle enpoze nou an. Sa fè nou lapenn sitou paske se pa lòt solisyon, altènativ ak opsyon ki manke pou sitiyasyon an. An reyalite, solisyon yo vle enpoze sou peyi a kounyea se yon aboutisman lojik plan entèvansyonis ke enperyalism meriken an te toujou ap kòlpote pou li kontrole e konplètman konkeri peyi rebèl yo rele Ayiti a—yon peyi endepandan li toujou konsidere tankou yon «fyèf», yon peyi «backyard» nan lakou meriken.

Natirèlman arogans patènalis nou detekte nan atitid gouvènman ameriken an mache ansanm avèk yon reflèks rasis ki montre tout figi li nan kriz refijye ayisyen yo. Antanke siyatè Pwotokòl Nasyonzini a sou dwa ak devwa anvè tout refijye, gouvènman Clinton lan gen obligasyon pou li aplike dwa entènasyonal ki pwoteje refijye ayisyen yo. Desizyon Clinton pran yo pou li dabò atrape refijye yo e ponpe yo retounen bay asasen poutchis yo an Ayiti, e jodia pou li pran yo e kanale yo nan yon peyi ki pa bezwen yo, se yon politik rasis ki siyifi ke malgre degre trajedi ekonomik, sosyal, politik e imen k ap konfronte pèp ayisyen an, gouvènman meriken an pa wè yo «kalifye» pou yo jwenn refij Ozetazini. Desizyon an rasis paske li motive pa konsiderasyon sou orijin rasyal, etnik, politik e kiltirèl moun k ap mande refij yo. Si menm moun sa yo te blan, ewopeyen oubyen yo te sòti nan klas privilejye ak po klè, gouvènman meriken an t ap trete yo yon lòt jan. Nou kondane politik «de pwa de mezi» sila a. Se yon politik ipokrit, rasis e malfektè ki meprize dwa fondamantal refijye ayisyen yo; yon politik ki trete tout yon pèp tankou yon kominote lepre ke tout moun dwe evite. Konsistans politik makyavelik meriken an ansanm avèk lojik dominatè enperyalis sistèm lan montre nou deja kote nou gad nan entèvansyon militè ki kroke nan gòj nou jodia. Nou di donk non kont entèvansyon militè meriken an ann Ayiti; se yon entèvansyon ki inaseptab.

Nou refize pou n admèt ke rejim malfezè poutchis yo jistifye pou nou krache sou pwòp prensip ak aspirasyon istorik pèp ayisyen an t ap toujou goumen pou l defann yo. Nan tout listwa pèp ayisyen an li toujou goumen kont yon latriye rejim militè sanginè ki pa two diferan de rejim poutchis ak makout Cedras la jodia. Soufrans, famin, mizè, dlo nan je oubyen lanmò pat janm anpeche l kontinye lite pou rèv libète ak jistis ki toujou nan nanm li depi l te kite Lafrik. Panteyon liberasyonèl pèp la se pa yon panteyon ki baze sou senbolism sèlman, se yon epope ki fèt avèk kouraj, sakrifis, san, detèminasyon e ideyal pou yon sosyete e yon sivilizasyon ki diferan. Diferan, sètadi yon lòt inivè lib, fratènel, revolisyonè, kote tout moun renmen, sipote, ankouraje e respekte tout lòt moun nan yon sosyete k ap viv, k ap ede viv, k ap lese viv. Yon vi libere.

Andepi de yon chay chantaj ak kanpay pwopagann charitabilis peyi oksidantal dominan yo ansanm avèk yon klas politik reziye, opòtinis, ap chapante pou yo jistifye pwojè rekolonizasyon peyi tyèsmond an kriz yo; yon pwopagann ki ta vle fè pase kriz ak trajedi ayisyen an tankou yon koz pèdi, kote se ta sèlman «bon papa samariten» enperyalis yo ki kapab «rezoud» li; wi malgre tout diskou-bay-legen, defetis, sa yo, an reyalite pwosesis revolisyonè a ann Ayiti se yon pwosesis ki trè avanse e ki gen potansyèl pou li abouti nan yon solisyon otosantre revolisyonè, ki deside pa yon mouvman de mas reprezantatif, ki enpoze pwòp pwojè liberasyon pèp la. Youn nan dega entèvansyon militè meriken an ap vin koze—apa lanmò ak deblozay pami pèp la—sèke l ap vin entèwonp, rekile, pwosesis revolisyonè a. L ap vin plase Ayiti sou yon de facto titèl mandatè etranje, k ap kreye yon pi gwo trajedi, apa anbarasman ak imilyasyon l ap koze tout sitwayen ak sitwayèn ayisyen. An rezime, entèvansyon militè meriken an Ayiti se yon «fo solisyon» k ap vin konplike e miltipliye peripesi pèp la. Pou tout prensip ak rezon sa yo, nou di non kont entèvansyon, envazyon oubyen okipasyon militè meriken ann Ayiti!

  Une peinture par Wifred Lam, La Jungla/Jeng lan, Kiba, 1943
 La Jungla / Jeng lan. —peinture par Wifred Lam, 1943

Fòk nou di tou ke se pa sèlman malfezansite ak dilatwa enperyalis ki reskonsab de kalamite ki tonbe sou peyi a jodia. Masak, famin, dlo nan je ak tout lòt trajedi ki blayi sou peyi a kounyea se bout tou zèv malonnèt ak magouy tout yon klas politik opòtinis ki jwenn mennanlamen avèk yon boujwazi ki alafwa retade, mesken, restavèk e sousesan pou yo defann enterè pèsonèl yo, menmsi pwofi enterè sa yo koute peyi a tout sa li genyen. Nou rann patikilyèman reskonsab demisyon, reziyasyon e opòtinism lidè politik yo—anndan, soukote oubyen andeyò rejim poutchis la—ki asepte ipoteke grandè istorik ak avni peyi a paske yo pat gen ni kouraj, ni volonte e ni detèminasyon pou yo te pran kèlke desizyon desizif pou yo tranche kriz nasyonal la. Nou rann tou reskonsab twa zan de chirepit, de dilatwa, de palab e de konsesyon avèk rejim poutchis asasen an, olyeke yo te fè poutchis yo konnen ke zak abitrè, represyon ak krim kont limanite yo koze kont pèp la pap rete enpini, e ke yo dwe bay pouvwa a san kondisyon. Otreman, Aristide te dwe avèti yo, se tout pèp la (avèk sipò lemond antye) ki pral mobilize pou l enpoze chanjman an. Estrateji diplomasi, poupale ak negosyasyon avèk poutchis yo ki an vigè depi twa zan an te vin lejitime ekzistans poutchis yo, li te «nòmalize» Koudeta a e li te bay yo konfyans ak tan pou yo konsolide rejim panzouyis la.

Pou fini, nou deklare ke anfas zak malfezans represyon, lamizè, lanmò ak imilyasyon ki plane sou peyi ak pèp ayisyen an jounen jodia, pou tout moun pran chimen rezistans la e òganize yo pou chache mwayen pratik pou liberasyon an. Nou fè apèl ak tout fanm kou gason, timoun kou granmoun ayisyen—ansanm avèk tout defansè libète ak jistis nan lemond—pou yo tout mentni yon rezistans aktif kont non sèlman rejim kriminèl poutchis la, men tou kont tout rejim envazyon e okipasyon ke Meriken oubyen nenpòt lòt peyi etranje vle enpoze sou Ayiti. Nou fè apèl ak yo pou yo kenbe pi rèd, san lage. Kenbe pi rèd pou òganize, ankadre e mobilize mouvman de mas yo (avèk yon opsyon militè ki prepare) pou nou ka etabli Dezyèm Endepandans peyi a, pou nou mete an chantye yon sosyete ki baze sou jistis sosyal, sou fratènite e sou respè moun pou moun, pou dwa moun ak diyite moun. Yon sosyete ki libere.

—Tanbou jiyè/dawout, 1994

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