par Tontongi
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e tremblement de terre du 12 janvier 2010 a causé en Haïti des dégâts dune proportion apocalyptique, particulièrement à Port-au-Prince, à Léogane, à Jacmel et dans la région sud-ouest. Pour un pays qui était déjà en proie à une multitude de handicaps, ce coup du destin a été particulièrement anéantissant. Pourtant il a tenu le coup, le pays, malgré le flot de sang et de pleurs, malgré les os brisés sous les décombres, malgré la squelettisation de la majestueuse cathédrale de Port-au-Prince dont lombre spectrale, enfant, attendrissait tant mon émoi, son odeur de bougie brûlée agrandissant sa mystique.
Comme les quatre cyclones qui ravageaient Haïti en automne 2008, ou encore Katrina, le cyclone qui frappait les États-Unis en été 2005, le séisme du 12 janvier a démontré lampleur que peuvent prendre les désastres naturels quand ils se combinent avec la négligence, lincompétence, la corruption et la mauvaise foi des humains.
Naturellement, il faut faire la différence entre la science sismologique qui a identifié les patterns géologiques et le mouvement des plaques tectoniques qui causent et aggravent le tremblement de terre, et laction (ou linaction) des humains et du système socio-politique haïtiens quant à la mise en place des paravents, sinon de prévention, du moins de réduction des dégâts envisageables dans une crise séismique. Cest la différence entre un État fonctionnel comme celui de Cuba qui affrontait à peu près les mêmes cyclones quHaïti en 2008 avec considérablement moindres dégâts, et lÉtat dysfonctionnel dHaïti, historiquement au service de la bourgeoisie prédatrice, qui ne sest jamais souscrit à la notion de lÉtat comme protecteur du bien-être général et des moins privilégiés.
Un système inhumain et des conditions sub-humaines
La tragédie séismique qui engloutit Port-au-Prince et le sud-ouest dHaïti en ce jour de janvier 2010 changera à coup sûr la physionomie des villes et régions affectées, mais espérons que changeront aussi à la fois la conception et les pratiques de fonctionnement de lÉtat comme une poule aux œufs quon déplume à volonté. Espérons quengloutisse avec les piliers de bâtisses et de monuments, avec les blocs de béton jadis protégeant les refuges, avec les cadavres jetés dans les fosses communes comme des immondices anonymes, tout le système socio-politique pourri dHaïti qui considère le prochain comme un pallier et un pion malléable à merci, un système qui na cure que des gens vivent au milieu de la crasse et de la misère la plus horrible si lautomobile tout terrain du bourgeois est assez robuste pour y circuler à grande vitesse ; un système inhumain qui accepte que des gens vivent dans des conditions sub-humaines pour perpétuer le statu quo ; un système de perdition qui intimide par la terreur étatique et linvasion étrangère, par lexclusion et la répression, par lexploitation et la subjugation de lhumain par lhumain.
Je pleure les gens qui meurent, parents, amis et connaissances, à linstant dun soupir et dautres après une longue agonie ; je pleure ces gémissements et bourdonnements qui émanent de la profondeur des hécatombes sérielles, ces morts de la malchance et de la contingence dont la survit dépendait de la faillite dune conjonction de facteurs à la fois arbitraires et prédéterminés mais qui tous témoignent de la démission relative dune partie importante de la société : son propre État national.
Je pleure les enfants de loubli, ces disparus à peine parus dans notre monde de faux-semblants dont la ténacité vitale de la petite Jeanne, sauvée des décombres, a témoigné lexistence. Je pleure le grand vide dêtre et les espaces dilapidés ; je pleure la furie destructive de la nature et le sang et les pleurs quelle a fait couler, sa violence mortelle contre les membranes de la terre, contre le corps sacré des humains. Je pleure cette massive manifestation de lexistence de lhorreur ; je pleure ses victimes innocentes.
Je me réjouis, toutefois, de voir au milieu des laideurs de la tragédie, cette immense manifestation de solidarité provenant des quatre coins du globe pour aider Haïti à sen remettre, pour laider à survivre les coups. Pourtant je ne peux mempêcher de revoir le spectre de Katrina, revivre labandon de la Nouvelle-Orléans seulement quelques mois après que les larmes de crocodiles eussent été versées. Haïti connaîtra-t-elle le même destin de ré-statuquosation que la Nouvelle-Orléans quatre années après Katrina ?
En effet, il serait condamnable de ne pas nous souvenir de Katrina dans le contexte du tremblement de terre en Haïti. Léclairage, la vigilance, les apports de solidarité, les incriminations dans les médias nationaux et internationaux, les cris pour le changement étaient presque les mêmes quen Haïti aujourdhui, mais seulement quelques mois plus tard les choses étaient retournées dans lordinaire de leur mondanité. Les morts étaient morts pour toujours ; on navait pas à en questionner les causes ni gaspiller les ressources pour en redresser les dégâts. Katrina nétait plus un scandale et la misère humaine, même exposée sur les écrans de télévision et dordinateur, nétait plus part de lurgence et encore moins des priorités.
Fausse compréhension basée sur une fausse prémisse
Nous accueillons avec indulgence ceux-là qui, face à la passivité démissionnaire de lÉtat haïtien durant les premiers jours cruciaux du tremblement de terre, émettent le vœu que les choses soient prises en main par les étrangers, particulièrement par les Étatsuniens. Cest un désir suscité par la frustration, mais cest une fausse compréhension des choses basée sur la fausse prémisse que les étrangers auraient les intérêts haïtiens à cœur plus que les Haïtiens eux-mêmes. La solidarité étrangère à Haïti est jusquici formidable, les forces humanitaires de sauvetage et daide à la survivance, les secours médicaux et dautres ont accompli un travail extraordinaire qui a sauvé beaucoup de vies dans une situation générale de chaos et de destruction. Mais leur travail de secours aura sitôt pris fin, et ils plieront bagages. Le peuple haïtien restera confronté aux mêmes problèmes : lexploitation, linégalité, lexclusion sociale, la détresse économique, la victimisation par les circonstances et les contingences.
La solution nest certainement pas, loin de là, dans la recolonisation dHaïti comme le préconisent carrément plus dun ou plus implicitement dans le vœu que les étrangers prennent charge dHaïti. En fait, lironie bien amusante de cette assertion cest quelle ignore ou passe de léponge sur le fait quHaïti ait vécu justement, avant le tremblement de terre, sous le paradigme de la charité étrangère et de lajustement structurel promus par le Fond monétaire international et la Banque interaméricaine de développement qui sévissent en Haïti comme des proconsuls de limpérialisme.
La responsabilité de la colonisation et de loppression postcoloniale
Comme le rappelle Peter Hallward dans un article dans The Guardian du 13 janvier 2010, « les décennies de politique néolibérale dajustement et dintervention néo-impériale ont dépouillé le gouvernement dHaïti de toute capacité significative dinvestir dans son peuple ou dorganiser son économie (...) Haïti est couramment désigné comme ‘le pays le plus pauvre de lhémisphère occidental. Cette pauvreté est lhéritage direct possiblement du système colonial dexploitation le plus brutal dans lhistoire du monde, aggravé par des décennies doppression systématique postcoloniale ». Hallward est correct dattribuer aux conditions socio-économiques existant en Haïti une part de responsabilité dans les dégâts causés par le séisme : « Cest cette pauvreté et limpuissance qui expliquent lénorme échelle dhorreurs à Port-au-Prince aujourdhui. » Hallward conclut larticle avec le vœu quen plus de laide durgence envoyée par la communauté internationale quelle réfléchisse sur ce quelle peut faire « pour faciliter lauto-responsabilisation du peuple dHaïti et des institutions publiques. Si nous sommes sérieux dans notre volonté daider, il faut nous défaire de nos velléités de contrôler le gouvernement dHaïti, de pacifier ses citoyens et dexploiter son économie. Et puis nous devons aussi commencer à payer au moins quelques-uns des dommages que nous avons déjà causés » [notre traduction de langlais]. À la lueur du blocus illégal par États-Unis des ports et de laéroport de Port-au-Prince, la mise en garde de Hallward est bien judicieuse.
Cest en effet difficile de voir ceux-là mêmes comme Bill Clinton, George W. Bush et Nicolas Sarkozy, cet héritier du revanchisme français, dont les décisions politiques sont en une grande partie responsables des malheurs dHaïti maintenant se métamorphoser en champions de son bien-être. Le paradigme de la charité, de la dépendance et de la prise en charge, cest celui-là même que limpérialisme bien-pensant (ou son pendant le néocolonialisme globaliste) avait déjà imposé sur le reste du tiers-monde, Haïti servant comme laboratoire. Il faut rejeter catégoriquement cette voie-là.
Une opportunité de repartir à neuf
Ce quen outre les forces progressistes doivent avancer dans le grand débat didées qui se mène en cet instant, cest que le tremblement de terre et la réponse passive de lÉtat à son égard témoignent non seulement de la faillite du système politique, mais ils rendent possible en même temps lopportunité de chambarder tout le système pourri et le remplacer par un nouveau système rebâti sur des bases plus solides, plus bénéfiques aux intérêts du peuple.
En effet, Haïti nétait pas, loin de là, un paradis terrestre quand le séisme fonçait sa furie son centre névralgique. Haïti et Port-au-Prince en particulier vivaient, avant le tremblement de terre, dans des conditions quasiment séismiques, dans une situation terrible de sous-développement qui amène à son sillon la misère, la corruption de lÉtat, la nocivité de lenvironnement, labjection de la vie ou simplement la laideur de la contingence. Haïti était en désolation avant le tremblement de terre, la désolation est maintenant amplifiée par les horreurs en série que vit journellement la population.
Cependant, malgré ses horreurs, le tremblement de terre présente pour nous une rare occasion de repartir à neuf, repartir à partir du projet original de libération nationale, dindépendance et de solidarité avec les autres peuples qui combattent loppression ; repartir vers la création de la société de droit et de justice sociale, vers une vie décente faite de dignité et de fraternité solidaritaire. Au lieu quelle nous engouffre davantage dans limpasse de la sub-humanité, cette catastrophe nationale, contrairement à lhumiliation de février 2004, doit nous faire avancer vers lavant, non pas en terme de la conception productiviste du progrès, mais en terme de la réalisation du projet humanitaire vers la transcendance, vers la réalisation de la justice sociale, la dignité de lindividu, la sécurité et le bien-être de la collectivité.
Il ny a aucune raison pour quHaïti demeure une singularité de labject, un superlatif de la pauvreté, ni un cas particulier quillustre la conception raciste de développement de lhumain.
Oui, même pétri dans le chagrin par la mort des gens que jaime et je respecte, même vivant la mort dans lâme lhorrible cauchemar de destruction de Port-au-Prince de mon enfance, je me réjouis de la solidarité universelle que manifeste cette collectivité de nations et de peuples envers la souffrance de mon peuple. Je men réjouis, car cest la récompense de la raison contre lignorance et contre linhumanité de la notion quon puisse bâtir une éthique de vie sur lexclusion, lavarice et lapparence. Dans ce présent moment de chaos, de confusion et de priorité de la survivance et du chacun pour soi, cest bien réjouissant de voir ces images de solidarité et dabnégation de soi. Même si on voit dans certains moments de la tragédie la manifestation animale de la contingence, il y a encore lespoir de reformuler ou de réaffirmer le grand besoin de transcendance, de civisme et de sacrifice de lego pour arriver à un nouveau paradigme de réinvention de lêtre comme à la fois liberté et solidarité avec lAutre, une nouvelle éthique de vivre ensemble.
La grande tragédie où sengouffre aujourdhui le peuple haïtien est bien douloureuse mais je reste confiant quil la surmontera avec courage ; les jours qui viendront seront assurément jalonnés dépreuves, mais à la fin le pays reprendra sa force car, tout comme le bistouri du chirurgien blesse pour la guérison, cette présente tragédie peut être une opportunité de rebâtir un demain meilleur. Haïti ne mourra pas. Loin de là.
Tontongi 20 janvier 2010
N.B. Je veux profiter de cette occasion pour présenter mes condoléances aux familles de mes amis et collègues dHaïti qui ont perdu leurs vies dans le tremblement de terre. Je pense plus spécialement à Pierre Vernet qui a été un farouche défenseur de notre créole, à Georges Anglade, le grand géographe et excellent « audienceur », et à Mireille Neptune Anglade, une grande championne des droits de la femme. Jécrirai éventuellement un hommage spécial pour honorer leur mémoire. Mes condoléances et sympathies vont également aux familles de Christine Toussaint, de Myriam Merlet, de Magalie Marcelin, dAnne Marie Coriolan, de Micha Gaillard et de tous les compatriotes, connus et non connus, affectés par cette tragédie.
