Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2005

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L’incessante lutte des masses haïtiennes pour la liberté et leur existence

—par Franck Laraque

N

ous tenons à préciser le sens exact des termes utilisés dans le titre de notre texte qui est moins une analyse approfondie qu’un profil historique de la lutte des masses et plus particulièrement des paysans parcellaires pour la liberté et leur existence.

Définitions

Les masses: les classes démunies—le secteur le plus nombreux de la population—comprennent 1) la paysannerie parcellaire, 2) la classe ouvrière ou prolétariat, 3) le lumpenprolétariat.

Paysannerie parcellaire: «Le paysan parcellaire est propriétaire ou fermier de son lopin de terre. Quand il est fermier, il est exploité… une partie des fruits de son travail lui est extorquée à la vente de ses produits sur le marché par la bourgeoisie compradore et les intermédiaires de toutes sortes.» (Luc, 1976:56)

La classe ouvrière ou prolétariat: «La classe ouvrière haïtienne se compose des salariés producteurs de plus-value dans l’industrie des villes et des ouvriers agricoles dans les campagnes.» (Luc, 1976:59)

Le lumpenprolétariat: Le chômeur des villes, le paysan exproprié ou que le sol ne nourrit plus, «domestiques, porteurs des rues, vendeurs ambulants, cireurs de chaussures, mendiants.» (Luc, 1976:62)

La lutte des masses pour la liberté: Elle s’entend de la lutte armée menée de 1492 à 1920 contre l’esclavage et pour l’indépendance, puis la lutte plutôt pacifique à partir de 1928. Cette lutte armée débute avec la destruction du fort de la Nativité par Caonabo et ses guerriers en 1493; la bataille de la Vega Real, en 1495, dans laquelle périrent près de cent mille Indiens. Cette lutte est rehaussée par la guérilla de treize années du Cacique Henri et de ses guérilleros dont le territoire est reconnu indépendant par l’accord de 1533 conclu avec Barrio Nuevo, ambassadeur spécial désigné par le roi d’Espagne. (Laraque, 2003:25) Cette lutte se poursuit et explose dans la révolte générale des esclaves initiée par Boukman, le pionnier de la théologie de la libération (vaudou contre l’esclavage), en 1791 et aboutit à l’abolition officielle de l’esclavage en 1793. C’est l’unité de l’île avec Toussaint Louverture et sa constitution de 1801 qui le proclame gouverneur-général à vie.

Les marrons réfugiés dans les mornes menacent l’existence même de la colonie. Jean Fouchard (1972) dans Les marrons de la liberté insiste sur l’importance du rôle des marrons dans les luttes de l’indépendance d’Haïti. C.L.R. James note dans sa préface de The Haitian Maroons (Fouchard, 1981):

«Jusqu’ici ils (les marrons) ont été considérés commes de simples auxiliaires plus ou moins importants dans le mouvement national contre l’esclavage et pour l’indépendance. L’auteur prouve que les autres participants de la révolte sont les auxiliaires… sans les marrons, il n’y aurait pas eu de fondation solide pour un nouvel état; peut-être même pas un nouvel état.» (Notre traduction)

Finalement, l’indépendance d’Haïti dirigée par Dessalines, l’une des plus grandes épopées de l’histoire universelle, grâce à l’héroïsme stupéfiant des masses, particulièrement au cours de la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803 (2000 blessés, 1200 morts). La lutte armée pour la libération d’Haïti se manifeste une fois de plus avec la guérilla de Charlemagne Péralte et de Benoît Batraville (1918–1920). À partir de 1928, la lutte pour la souveraineté de la nation et contre les dictatures prend une forme pacifique avec deux armes nouvelles: grèves et manifestations de rues. À l’exception évidemment des mouvements armés de Pasquet, de Jeune Haïti, des membres du Puch, de Jacques Stéphen Alexis, et plus récemment des «insurgés» contre Aristide. La lutte pacifique se déclenche contre l’occupation américaine (1928–1930), empêche une nouvelle réélection de Borno en 1929–1930, renverse le gouvernement de Lescot en 1946, de Magloire en 1956 et de Jean-Claude Duvalier en 1986.

La lutte des masses—et plus particulièrement des paysans parcellaires—pour leur existence

Nous abordons maintenant la lutte des anciens esclaves contre le servage (une privation de liberté moins forte que l’esclavage), puis la lutte des paysans parcellaires contre l’État et les autres grands propriétaires terriens. Il s’agit ici de la création de la paysannerie parcellaire, de sa résistance au colon étranger et, au départ de celui-ci, à l’aristocratie des anciens et nouveaux libres. L’abolition de l’esclavage pose dès 1793 un dilemme économique, social et politique qui jusqu’à nos jours n’a pas reçu de solution équitable; la transition de la main-d’œuvre gratuite à la main-d’œuvre salariée. D’où l’origine du paysan parcellaire et de l’opiniâtreté de son action contre le péonage terrien qu’imposent le gouvernement et les grands propriétaires.

Suivons la trajectoire historique de cette lutte en prenant certaines dates comme points de repère. En prévision du bouleversement économique, suite à l’abolition de l’esclavage, des législations et règlements coercifs et inhumains sont adoptés pour maintenir à tout prix la prospérité de la colonie. Dès 1793, Sonthonax et Polvérel établissent un système agraire qui cloue le cultivateur portionnaire à la glèbe et que Moral décrit comme suit:

«… engagement annuel du cultivateur sur l’habitation; réglementation et discipline sévères du travail et des activités annexes sous le contrôle des autorités locales; répartition des revenus selon un strict barème qui attribue le quart des produits de l’exploitation à la masse de la main-d’œuvre. Ce servage légèrement adouci résout en principe la contradiction qui existe entre le postulat de la liberté et la persistance du système traditionnel de mise en valeur de la terre coloniale. Mais l’application de la «loi agraire» de 1703–1704 s’avère d’emblée des plus difficiles, des plus tortueuses.» (1978:13):

La réaction des cultivateurs ne se fait pas attendre. Ils prennent la fuite vers l’oisiveté des villes et surtout vers le refuge des montagnes où ils s’attribuent des lopins de terre. Ce marronnage économique crée la pénurie de la main-d’œuvre alors que sévit le chômage et déstabilise l’économie. Le soulèvement des cultivateurs se produit dans certaines régions. Toussaint Louverture n’y va pas de main morte. Ses règlements d’octobre 1800 et surtout sa constitution de 1801 instituent ce qu’on a qualifié de caporalisme agraire.

La constitution de 1801 proclame Toussaint gouverneur-général à vie avec le droit de choisir son successeur, lui octroie 300,000 francs annuellement et le paiement de sa garde d’honneur. La caisse publique devient la caisse privée (art. 37, 57, 58) du gouverneur qui fait fonction à la fois de gouverneur et d’intendant. Mais ce sont d’autres articles que nous énumérons plus bas qui causent la rébellion des cultivateurs sous le leadership de Moïse.

L’article 14 attache le cultivateur à l’habitation pour la continuité des travaux des cultures. L’article 15 crée le système paternaliste; l’habitation est une manufacture où le travailleur n’a que les droits que lui accorde le propriétaire. L’article 16 stipule que le cultivateur ou l’ouvrier est portionnaire dans les revenus; que tout changement de domicile entraîne la ruine des cultures et sera puni selon les règlements de police en vigueur. L’article 17 sur l’introduction des cultivateurs, indispensable au rétablissement et à l’accroissement des cultures, est équivoque et suscite des doutes sur la permanence de la liberté, à l’instigation des ennemis de Toussaint. L’article 73 rétablit les droits de propriété des émigrés français et crée, à leur retour, un conflit entre eux et les indigènes qui ont occupé les habitations durant leur absence. Le cumul et l’application stricte de telles contraintes provoquent une révolte qui, si elle s’étend, risque de saboter la politique agraire du gouverneur-général et même de déstabiliser son gouvernement. Elle est dirigée par son neveu adoptif, le général Moïse.

Moïse commandait le Nord où il était inspecteur général de culture et avait sous ses ordres le Colonel Christophe, commandant du Cap-Haïtien. Moïse refusait d’employer les moyens forts pour assujettir les travailleurs au travail. Il déclarait qu’il n’était pas «le bourreau des siens», que les noirs n’avaient pas conquis leur liberté pour être sous la verge et le bâton des propriétaires blancs (Madiou, 1989 II 144). Il demandait à son oncle de vendre les terres de l’État aux officiers, aux soldats et aux cultivateurs, à l’encontre de la politique agraire de Toussaint dont la philosophie de la prospérité, selon Moral (1978:18), se résumait à trois préceptes: la primauté de la culture, la garantie de la liberté par le travail et l’extension de la discipline militaire à la masse des travailleurs.

Une conspiration s’ourdit le 10 octobre 1801 au Cap-François et ne tarda pas à s’étendre dans tout le département. Le massacre de 200 blancs prélude un programme dont l’objectif est le massacre de tous les Français. Toussaint, avec l’énergie et la rapidité qui le caractérisaient, adopta des mesures immédiates et impitoyables. Dans la région des Gonaïves il poursuivit sans relâche les rebelles et ordonna à Dessalines d’écraser la révolte. Un grand nombre de cultivateurs furent exécutés à l’arme blanche. Christophe fit de même au Cap. Moïse arrêté est accusé d’être le chef de l’insurrection. Ses partisans sont tués impitoyablement. Cette extermination est appelée «guerre-couteaux», parce que seulement poignards et couteaux avaient été utilisés pour tuer.

Toussaint crut que l’exécution de Moïse, le 29 novembre 1801, lui gagnerait la sympathie du gouvernement français qui lui saurait gré de sauvegarder les privilèges des colons. Il se trompait grandement. Bonaparte envoya une formidable expédition sous le commandement de son beau-frère Leclerc pour le rétablissement de l’esclavage. Toussaint organisa la résistance mais les cultivateurs indigènes ne répondirent pas à son appel. Ils n’oubliaient pas la féroce répression des partisans de Moïse au profit des Français qu’on leur demandait de combatte maintenant. Toussaint, vaincu, tombe dans un piège tendu par le général Brunet, est arrêté le 10 juin 1802 et déporté trois jours après.

Leclerc renforce le caporalisme agraire de Toussaint. Le système de servage est intensifié par le retour en force des émigrés qui anticipent déjà le retour de l’esclavage. Les indigènes réfugiés dans les mornes emploient la guérilla, à l’instigation d’un grand nombre d’hommes de couleur tels que Lamour Dérance et Charles Belair (Port-au-Prince); Larose et Lestrade (Arcahaie); Pierre Cangé, Noël, Mathieu, Sans-Souci, Sylla, dans d’autres montagnes:

«Partout la guérilla diffuse des «indépendants» alimente, dès l’automne 1802, le mouvement révolutionnaire le plus authentique puisqu’il est dans le prolongement des transformations qui ont affecté la structure agraire de St-Domingue par le démembrement de la grande propriété coloniale.» (Moral, 1978:26)

L’union des chefs militaires noirs et mulâtres qui intègrent dans leurs troupes les marrons de la liberté, en fait leurs précurseurs, sous le commandement du général en chef Dessalines, assure l’indépendance d’Haïti en janvier 1804, après la célèbre bataille de Vertières où ce sont les hommes de troupes qui accusent le plus grand nombre de morts et de blessés.

La discipline de fer de Dessalines maintient les cultivateurs sur les habitations. Le décret de 1804 et la constitution de 1806 confisquent les propriétés des anciens colons au profit de l’État. L’apostrophe de Dessalines à certains généraux et hauts fonctionnaires semble annoncer la volonté d’accorder aux paysans la propriété du sol: «Les noirs dont les pères sont en Afrique n’auront donc rien?… Les biens que nous avons conquis en versant notre sang appartiennent à nous tous; j’entends qu’ils soient partagés avec équité.» (Moral, 1978:30). Cette déclaration demeure un voeu pieux, car l’empereur est assassiné, le 17 octobre 1806, au Pont Rouge.

Le pays est alors divisé en deux États. Christophe dans le Nord adopte le caporalisme agraire louverturien, alors que Pétion dans l’Ouest et le Sud, tout en retenant le système de la grande propriété, fait de grandes distributions de terre gratuites. Entre 150,000 et 170,000 hectares à plus de 10,000 bénéficiaires. Il voulait s’assurer la loyauté des officiers, des soldats, des cultivateurs et inciter la révolte contre Christophe.

Les législations et règlements de Boyer pendant les vingt-cinq années de sa présidence pour préserver les grandes propriétés sont inefficaces et contribuent en grande partie à son renversement en 1843. À cette date, les paysans du Sud forment l’armée Souffrante dont le Chef Jean-Jacques Acaau réclame la diminution du prix des marchandises importées et l’augmentation des produits agricoles exportés, ce qui préfigure d’une certaine façon le nouvel ordre économique international de Manley, de Castro et de Nyerere. Son adage «le noir riche est mulâtre, le mulâtre pauvre est noir» met l’accent sur la lutte des classes, à contre-courant des concepts de son époque, et précéde le manifeste du parti communiste de Marx et d’Engels écrit en 1848. Les paysanneries des Cayes, de Cavaillon, d’Aquin et du Massif de la Haute subissent une répression sanglante de 1844 à 1848. Acaau se suicide.

Mais les masses, lorsqu’on élimine leurs leaders, en forment d’autres souvent plus radicaux. En effet, la révolte des paysans se convertit en une guérilla dont l’objectif est non seulement la préservation et l’accroissement des propriétés paysannes mais encore la défaite des forces d’occupation avec Charlemagne Péralte et Benoît Batraville (1918–1920). Dès 1906, un contrat est accordé à une Compagnie Nationale de Chemins de Fer pour la construction de voies ferrées. Des domaines nationaux sont concédés au prix de un dollar le carreau cultivable et une distance de 20 kms de chaque côté de la voie. La corvée, une condamnation aux travaux forcés généralement appliquée aux criminels, est étendue en 1916, aux cultivateurs. Péralte, condamné, le 14 janvier 1918, à cinq années d’emprisonnement aux travaux forcés, s’évade le 3 septembre 1918 et tout de suite après initie une extraordinaire guerre de libération. Il est certes intéressant de noter la réaction de l’occupant dans Histoire de la Garde d’Haïti, 1915–1934:

«Dans l’intention avouée de jeter «les envahisseurs à la mer et de libérer Haïti,»: [Charlemagne Péralte] réussit à se faire des partisans parmi ceux qui avaient donné l’assaut à la ville de Hinche et, dans un court laps de temps, acquit la renommée de leader de bandits le plus habile opérant contre les «marines» et la Gendarmerie. L’animosité contre la corvée grossit ses rangs de plusieurs éléments et bientôt le recrutement forcé vint porter ses forces à cinq mille hommes de troupe environ, avec, en outre, selon une estimation précise, une force de quinze mille hommes qu’on pouvait s’attendre à voir appuyer l’action de Charlemagne pour une courte durée, quand les hostilités auraient pour théâtre le voisinage de leurs demeures. Ces bandits de circonstance et leurs femmes qui, comme marchandes publiques, circulaient partout, formaient l’organisation du Service Secret de Charlemagne, un Service très efficace. Charlemagne montra un talent comme organisateur et constitua un gouvernement avec lui-même comme Chef et ses lieutenants les plus en vue comme ministres. Benoît Batraville était le pricipal assistant de Charlemagne. Il commandait les cacos dans le secteur central tandis que Charlemagne opérait dans le Nord. Leurs forces étaient dispersées.» (HDGH, 1953:48)

La rencontre de ces deux grands héros en 1919 dans la montagne des Orangers mérite d’être signalée:

«Benoît descend de cheval. Deux généraux se détachent du groupe de Charlemagne, et prennent les brides des mains du visiteur. Il est, lui, en tenue de campagne, simple soldat devant son chef. Il se dirige vers Péralte. Ce dernier, pour l’honorer, fait alors quelques pas au-devant de lui. Le spectacle de ces deux hommes se serrant longuement la main, se regardant dans les yeux, fait frissonner. Puis ils se tiennent l’un près de l’autre, debout, face aux deux armées leur rendant les honneurs. Au-dessus de la foule, clairons et tambours font retentir l’hymne présidentiel. Ce sont ensuite les vivats. Les soldats fraternisent, et les deux chefs rentrent dans la maison où la conférence commence aussitôt.» (Gaillard, 1982:247)

Les deux chefs, trahis, sont abattus dans leur propre camp. L’un sans avoir eu le temps de se défendre, l’autre, s’appuyant sur son coude, essaie de se lever pour riposter à nouveau, est tué. Voici un résumé de la version américaine:

«Le 31 octobre 1919, les Américains Hanneken et Burton, le visage noirci, et une vingtaine de soldats haïtiens conduits par le soldat Jean Edmond François, GDH, qui a le mot de passe «Général Jean» reçu de Conzé dont il est le secrétaire, arrivent au dernier avant-poste où se trouve le corps de garde de Charlemagne. Jean Edmond François désigne à Hanneken Charlemagne qui debout parle à sa femme. Les deux Américains se dirigent vers lui. Deux cacos crient «Halte!» Hanneken dit à Burton «All right» et de son pistolet automatique calibre 45 abat Charlemagne de deux balles au coeur. Burton ouvre le feu avec sa mitraillette et «nettoie le camp.» Les soldats sont placés de façon à repousser toute contre-attaque.» (HDGH, 1953:59).

Les choses ne se passent pas très différemment dans le cas de Batraville. En effet, le 18 mai 1920, le Capitaine Perkins, les sergents Taubert et Passmore pénètrent dans le camp de Batraville qui debout fait feu sur Passmore qui de son fusil automatique blesse Batraville. Lorsque ce dernier, quoique blessé, essaie de se lever en s’appuyant sur son coude, il est abattu par le sergent Taubert (HDGH, 1953:64).

La guérilla pour la libération d’Haïti est jugulée. La résistance de 1920 à 2004, à quelques exceptions près, prend une forme pacifique. De 1804 à 1915, l’inefficacité de la politique foncière des gouvernements a permis malgré tout au paysan haïtien d’occuper la terre comme propriétaire ou fermier et de pratiquer également une politique de production vivrière lui garantissant un minimum de sécurité alimentaire, à l’encontre du système exclusif de production de denrées pour l’exportation. L’occupation américaine (1915–1934) apporte dans ses flancs deux courants dévastateurs de l’économie haïtienne: 1) l’expropriation d’un grand nombre de paysans et leur émigration à l’étranger, 2) le concept de libéralisme économique qui fleurira à partir des années 80 et la migration des paysans dans les villes et particulièrement à Port-au-Prince.

Concernant le premier courant, la constitution de 1918 imposée par l’occupation américaine exige des emprunts, des contrats, autorise la concession aux compagnies étrangères de biens domaniaux et l’expropriation des terres paysannes pour le rétablissement du système de la grande propriété nécessaire à la production à grande échelle:

«… les terres de l’État, habitées ou louées par les paysans, furent les premières à être remises en concessions. Les paysans qui se trouvaient aux alentours de ces propriétés ne tardèrent par être dépouillés de leurs terres. De là, les grandes migrations vers Cuba et la République Dominicaine, à travers lesquelles la force de travail expulsée de son cadre économique naturel allait constituer la main-d’œuvre des entreprises américaines installées dans ces pays.» (Pierre-Charles, 1967:144–145)

L’infernale répression politico-économique des Duvalier produit l’exode des «plane-people» et surtout des boat-people principalement aux États-Unis et au Canada. Mais dès la fermeture des grandes entreprises agricoles, Plantation Dauphin, SHADA, etc., le paysan haïtien, tenace et vigilant, réoccupe les terres qu’il replante.

Le deuxième courant se manifeste dès 1980 avec la politique à deux faces du néo-libéralisme économique: a) l’introduction des usines d’assemblage qui donnent l’illusion d’un boom économique et attirent à Port-au-Prince le paysan que sa terre déboisée, épuisée, non-irriguée ne nourrit plus. Le patron prétexte l’exigence de la compétition pour payer le plus bas prix, interdire la grève et n’offrir aucun programme d’assurance maladie/vie/pension; b) l’accès à l’aide étrangère qui exige le libre échange ou prétendu tel. Un système, qui détruit la production agricole nationale rendue non-compétitive et facilite l’invasion des produits des États-Unis.

Dans sa remarquable et monumentale étude Haïti-Plateau Central Société: économie et paysannerie, Fred Doura nous éclaire sur l’économie paysanne du Plateau Central, sur les différents aspects de la lutte de cette paysannerie pour sa survie. Il montre ses relations avec l’oligarchie foncière du Plateau Central, ses relations avec l’oligarchie agro-exportatrice. Il constate que cette paysannerie exerce un contrôle effectif sur au moins 55% des terres cultivées du Plateau Central:

«Et, le pouvoir que confère cette possession du principal moyen de production: 1) À permis à la paysannerie de limiter la capacité de l’oligarchie foncière d’extorquer le surplus qu’elle a produit. Cette résistance de la paysannerie à l’appropriation du surproduit réduit d’autant la force de l’oligarchie foncière à modifier les rapports de production à son avantage… 2) A permis aussi à la paysannerie d’avoir une relative autonomie quant à la production agricole.» (Doura, 1995:401)

Doura dit bien que la résistance paysanne n’arrive pas à enrayer, ni même à ébrécher grandement le système d’exploitation que le néo-libéralisme modernise.

Chercheur compétent et infatigable, il s’installe dans la réalité économique haïtienne, sans ostentation, ni pédanterie, mais avec la ferme conviction de la possibilité d’une relance valable. Sa recherche-fleuve (Doura, 1995, 1998, 2001, 2002, 2003) ne se contente pas de dénoncer et d’exposer les pièges et artifices de la mondialisation, mais recommande des solutions claires et précises dans tous les aspects de la vie nationale, et plus particulièrement en faveur de la paysannerie, sans exclure aucune classe.

La résistance paysanne ne se limite pas au Plateau Central. Elle se manifeste dans tout le pays. Nous citons plusieurs exemples que nous connaissons. Il en existe de multiples autres à repérer pour prouver que la lutte et l’espoir marchent la main dans la main. L’espoir d’une survie économique luit à Pliché, dans des développements communautaires des différentes régions rurales qu’aident Lambi Fund, Fonkose, Haiti Support Project des Leroy. Il luit dans les organisations rurales que FOKAL subventionne, parmi lesquelles Asosyasyon pou Developman Fondènèg, Asosyasyon Peyizan Dori, Asosyasyon TK Bèladè, Konbit Peyizan Nip, Oganizasyon Mouvman Peyizan GranPlen, en tout plus d’une vingtaine. Une des organisations les plus actives et les plus combatives s’appelle Batay Ouvriye. Selon sa propre définition, Batay Ouvriye est une organisation qui regroupe syndicats d’entreprise, comités d’usine, association de travailleurs, militant… pour la construction d’un mouvement syndical autonome, démocratique, capable de défendre les droits des travailleurs, ouvriers et chômeurs. BO aide les paysans et ouvriers de l’Ouest, du Nord et du Nord-Est à se structurer en syndicats pour s’opposer démocratiquement à la violation de leurs droits par les multinationales établies dans les département précités. BO s’efforce de minimiser les dégâts considérables causés par l’établissement des zones franches dans le département du Nord-Est, tout le long de la frontière haïtiano-dominicaine. Une frontière qui permet à l’armée dominicaine, avec la complicité du gouvernement haïtien, de venir intimider et matraquer des Haïtiens qui réclament leurs droits.

Nous croyons utile de donner une idée de la création des zones franches. Les manufactures textiles américano-dominicaines en République Dominicaine ayant atteint leurs quotas ont décidé avec le gouvernement haïtien et la Banque Mondiale d’établir de pareilles manufactures en Haïti pour bénéficier du quota haïtien disponible. Le gouvernement d’Aristide, à l’instar d’autres pays du tiers-monde, a accepté le postulat des pays industrialisés, à savoir que l’avantage comparatif du tiers-monde réside dans l’injuste et humiliante compétition pour l’offre de la main-d’œuvre salariale la moins élevée. Un concept qui implique refus du droit de grève, absence de programmes d’assurance santé/vie/pension. Le plus bas salaire et le plus bas prix pour les produits agricoles ont pour effet des masses vivant au-dessous du seuil de la pauvreté. Ces zones franches qui offrent salaires scandaleusement dérisoires, exonération d’impôts, rapatriements des profits, ont des conséquences catastrophiques pour les fermiers de la plaine de Maribaroux et des régions avoisinantes. Ils sont dépossédés de leurs terres fertiles et sont aux abois. D’après Alex Dupuy1 la compensation offerte par le gouvernement et le salaire qu’ils recevront, s’ils sont embauchés, seront inférieurs au revenu de leurs 1200 acres expropriés, un revenu, estimé entre un million et 2.4 millions de dollars, qui aurait pu être plus élevé s’ils avaient bénéficié de crédits agricoles et d’un système d’irrigation. En somme, un coup de hache de plus dans le démantèlement de l’économie paysanne.

Nous nous étions assigné la tâche de dessiner le profil historique de la résistance de la paysannerie haïtienne mais ne pouvons pas passer sous silence le rôle important des syndicats de Port-au-Prince. C’est notre grand syndicaliste et ami André Leroy (1958) qui nous a communiqué des renseignements sur certaines de leurs activités. Selon lui, les premiers pas ou vagissements du syndicalisme haïtien remontent à 1903 sous le président Tirésias Simon Sam. Mais c’est en 1946 que se forment de vrais syndicats: la Fédération des Travailleurs Haïtiens avec Victor Vabre; l’Union Nationale des Ouvriers Haïtiens, affiliée à la AFL-CIO, avec Nataniel Michel; le Mouvement Paysans-Ouvriers de Daniel Fignolé et son rouleau compresseur qui lui vaut d’être Président et d’être kidnappé par l’Armée. En 1958 est fondé le Comité Intersyndical qui comprend les représentants du Syndicat des ouvriers, employés et travailleurs des hôtels, cafés et restaurants d’Haïti; de l’Union Paysanne de Kenscoff; de l’Association des Chauffeurs Guides d’Haïti; du Syndicat des ouvriers et travailleurs de la Petite Industrie; de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne; du Syndicat des Ouvriers et Trieuses de la Maison Reimbold; du Syndicat des travailleurs de la Hasco et de la PSC. Un peu plus tard, le Comité Intersyndical s’élargit et devient l’Union Syndicale d’Haïti. Cette Union luttant pour l’autonomie des syndicats, contre la dictature et l’impérialisme, appuie en 1961 la grève de l’Union Nationale des Étudiants Haïtiens contre le régime tortionnaire du tyran Françcois Duvalier qui abolit l»union en 1963. La Centrale Autonome des Travailleurs est créée en 1980. Son fontionnement interdit, ses membres ont dû se mettre à couvert. Elle reparut en 1986, au départ de Jean-Claude Duvalier chasssé du pouvoir. Elle ne tarda pas à se scinder en deux organisations: Cath-Clat, collaborationniste, et la Cath, autonome. Emprisonnés, torturés, les dirigeants de ces syndicats ont gagné l’exil.

Conclusion

Le sort fait aux masses haïtiennes et particulièrement à la paysannerie est non seulement une criante injustice sociale mais une aberration économique. En effet, Haïti étant un pays essentiellement agricole, la terre est le principal moyen de production. Condamner les paysans qui la cultivent, les gouverneurs de la rosée, à vivre dans l’indigence équivaut pour la nation à un suicide alimentaire. Par exemple, des 180,000 hectares irrigables 45,000 seulement sont irrigués. Une des causes d’importations de produits alimentaires dans l’ordre de 230 millions de dollars américains.

Le pays continuera d’être ingouvernable tant que la majorité de la population n’est pas intégrée dans un processus d’accumulation du capital auto-centré et sans l’adoption d’une politique économique tournée vers l’intérieur pour la satisfaction des droit fondamentaux du peuple, comme l’entendait Maurice Bishop. Un tel résultat ne sera pas obtenu sans une conscientisation économique des masses (Laraque, 2003:25–47). En résumé, nous disons que nous ne sommes ni politicien, ni économiste, ni agronome. Mais nous disons que l’expérience et les connaissances acquises en Haïti et à l’étranger nous permettent d’avoir la vision d’une voie nouvelle pour Haïti, sans exclusion de classes mais aussi sans l’exploitation d’une classe par une autre. Un changement radical des priorités basé sur deux points essentiels: 1) l’épanouissement de l’agriculture par un développement rationnel et technique des régions rurales, un développement à partir des racines en vue d’assurer sécurité alimentaire et profitabilité des denrées d’exportation; 2) la protection de la production nationale contre l’invasion des produits importés qu’exige la globalisation, masque à peine déguisé de l’impérialisme économique.

—Franck Laraque
Professeur Éméritus, City College, New York

Note:

1. Alex Dupuy, “Globalization, the World Bank, and the Haitian Economy,” article à paraître prochainement dans Caribbean Societies and Globalization, Chapel Hill: The University of North Carolina Press.

Bibliographie

Doura, Fred Haïti-Plateau Central Société: économie et paysannerie, Montréal: CIDIHCA, 1995; Mondialisation, Montréal: CIDIHCA, 1998; Économie d’Haïti 1, Montréal: Les Éditions DAMI, 2001; Économie d’Haïti 2, Montréal: Les Éditions DAMI, 2002; Économie d’Haïti 3, Montréal: Les Éditions DAMI, 2003.

Fouchard, Jean Les marrons de la liberté, Paris: Éditions de l’École, 1972; The Haitian Maroons, ouvrage traduit par A. Faulkner Watts, New York: Edward W. Blyden Press, 1981.

Gaillard, Roger Charlemagne Péralte Le Caco, Port-au-Prince: Roger Gaillard, 1982; «Histoire de la Garde d’Haïti 1915–1934» Texte préparé sous le contrôle du Commandant de la Garde d’Haïti, avril–juillet 1934. Traduit par le lieutenant Willy Laraque, 7 décembre 1953.

Laraque, Paul et Franck Haïti: la Lutte et l’Espoir, Montréal: CIDIHCA, 2003.

Leroy, André Union Intersyndicale d’Haïti, 1958.

Luc, Jean (Yves Montas) Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti, Montréal: Les Éditions Nouvelle Optique, 1976.

Madiou, Thomas Histoire d’Haïti Tome II, 1799–1803, Port-au-Prince: Éditions Deschamps, 1989.

Moral, Paul Le Paysan Haïtien, Port-au-Prince: Les Éditions Fardin (reproduction) 1978.

Pierre-Charles, Gérard L’économie haïtienne et sa voie de développement. Paris: Éditions G-P Maisonneuve et Larose, 1967.

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