par Geneviève Gaillard-Vanté
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u-dehors il fait nuit. Port-au-Prince et ses alentours sont dans une totale obscurité. Lhorloge sur le mur marque près de huit heures. Le premier anniversaire de lhorreur du 11 septembre se rapprochant, sur lécran face au grand lit, elle revoit avec la même émotion, dans les nouvelles, les images déroutantes, bouleversantes, commémorant la perte de plus de trois mille innocents. Son petit garçon de huit ans, comme elle, regarde et ne dit rien, tout en croquant les egg rolls quun à un ils trempent dans le plat contenant la sauce chinoise. Ils se souviennent Jamais ils noublieront.
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| Un collage de Romare Bearden, 19111988 |
Deux, trois minutes peut-être, sécoulent, dautres images de dures réalités relatées dans Unsolved Mysteries, comme tous les soirs de la semaine, défilent. En dessous de la chambre, le bruit causé par la barrière de fer lui annonce avec soulagement, larrivée de son mari.
«Ouvrez la porte, ouvrez la porte!», lentend-t-elle soudain hurler, présentant le danger, dune voix criarde, paniquée. Un premier coup darme déchire le calme de la nuit, et comme dans un cauchemar, résonne dans toute la maison. Elle saute du lit, le plat de ses mains senvole dans lair. À peine a-t-elle le temps de crier à sa fille de dix-huit ans, branchée sur le net dans le bureau à côté, de se mettre à labri, elle senferme à double tour avec son fils pour le protéger.
Un deuxième coup plus rapproché la fait passer à un état second, quaucun mot narriverait, selon elle, à dépeindre. Sa fille en sanglots, appelle son père qui ne répond pas. Elle comprend maintenant que les agresseurs sont dans la maison! La serrure de la faible porte de la chambre cèdera dun moment à lautre, pense-t-elle, désespérée. Sur le balcon, de toutes ses forces, elle crie les noms de ses voisins, qui lespace de quelques souffles répondent de partout, assistés de leurs agents de sécurité. Les rafales darmes qui sensuivent lui font penser aux tirs sur les fronts de guerre, au cinéma.
Sur les tuiles au-dessus de sa tête en pluie des centaines déclats retombent. «Tu entends les paillettes magiques?», a-t-elle étrangement linspiration de raconter à son petit garçon pour le rassurer, le serrant fort dans ses bras. Elle pense à tant dautres ayant vécu des instants similaires. Aux fatalités. Soudain une force immense lenvahit, la calme. Elle se mets à remercier Dieu à voix basse pour tous ses bienfaits Deux fois déjà, celui qui partage sa vie depuis plus de vingt ans, a échappé à la violence. Elle, plus dune fois. Ses enfants, aussi. Elle saccroche à cette pensée. Dans la maison elle entend les sanglots de plus en plus affaiblis de sa fille appelant son père qui ne répond toujours pas. Le long silence qui suit lui laisse croire que tout est fini cette fois pour son mari, peut-être même pour sa fille. Des images de sa vie défilent en rapides séquences dans sa tête. Elle imagine imagine Quatre, cinq, dix, vingt minutes? Le temps nexiste plus.
Puis comme dans un rêve, elle croit entendre la voix hésitante de son mari: «Ils sont partis! Appelle un médecin!». Dans un premier temps, elle a peine à y croire. «Cest Papi, cest Papi?» lui demande son fils, dans un élan despoir. Elle na plus de voix, elle secoue seulement la tête affirmativement en entrouvrant, tremblante, la porte de leur chambre. Figé, debout devant elle, son mari, le visage, le cou, lestomac ensanglantés, sans mot la regarde. Les carreaux ivoires des paliers sont tachés aussi de son sang Elle le touche, il est froid. «Je men vais», balbutie-t-il, calmement, les lèvres bougeant à peine, seffondrant sur leur lit. Éberluée, choquée, dans un vertige, elle lobserve en soulevant le combiné. Sur les deux lignes téléphoniques, le répondeur rappelle que leur «compte est à zéro!». Quant aux portables, le mot Roam se lit sur les cadrans, en lieu et place des numéros quelle tente de marquer! Alors, dans un silence étrange, elle ferme un instant les yeux, pour maintenir sa lucidité. «Papa prie,» dit-elle à leur fils
Elle tire la porte de la maison sans regarder en arrière. Elle oublie le four allumé. Plus rien na dimportance. Son fils, les pieds nus, est dans ses bras. Dans la rue éclairée par les phares, une douzaine de voitures damis, dautres amis damis quelle ne connaît pas, entourés de leurs agents de sécurité, sont là pour les assister, pour accompagner à lhôpital son mari maintenant dans les bras de leur fille aînée, si courageuse.
Dans la nuit miraculeuse, elle entend la sirène. Sur son passage, elle voit la lumière rougeâtre tournoyer Ce nest pas un rêve. Que la vie est fragile, se dit-elle. Le chemin vers lhôpital dans la voiture suivant celle accompagnant son mari, paraît si long. Celui qui la conduit, elle le voit pour la première fois. Elle ne le connaît pas. Avec calme et compassion, il essaie de la rassurer, tandis que sur la radio de communication les voix fusent.
Au chevet de son mari, encore sur la civière, la famille et plus dune cinquantaine damis, sont là. Des médecins surgissent de partout. La salle dattente est envahie pour les réconforter. Le temps sévapore à un rythme quelle ne peut évaluer Enfin, elle entend le médecin en chef prononcer: «Il ne voit pas dans un il, mais il vivra!»
Geneviève Gaillard-Vanté août 2002
NDLA: ce texte est inspiré dune réalité haïtienne récemment vécue personnellement.
Geneviève Gaillard-Vanté est aussi lauteur du roman Ombres du temps, Prix Deschamps 2001:
Voici ce que les critiques ont dit de Ombres du temps:
Dans un style chatoyant, coloré, vivant, la jeune romancière a su faire revivre une touchante idylle épanouie au chaud climat dune Andalousie de rêves, fleurant bon le parfum de la fleur doranger, dans un magnifique décor des rois Maures.
«Une uvre laissant exploser une sensibilité sans commune mesure» Jury Deschamps
«Vous surprendra encore plus par la magie et la richesse sans fard de son style.» Audience Magazine
«un prodigieux spectacle, un livre magnifique à ranger parmi les sublimes
» Pluriel Magazine

