par Tontongi
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ans le chapitre «La problématique et son historique» de Critique de la francophonie haïtienne, mon ouvrage en préparation, jai critiqué à la fois le rôle de «matière brute» assigné au créole dans la relation de force quil entretient avec le français, et aussi les préjugés de toutes sortes qui retardent lépanouissement de lécriture en créole par les écrivains antillais. Maintenant, je veux analyser lautre grande figureaprès Aimé Césaire et ses disciples théoriciens Jean Bernadé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, auteurs du livre collectif Éloge de la créolitédu mouvement littéraire dit «créolité» en Guadeloupe et en Martinique, le Martiniquais Édouard Glissant. Poète, romancier, dramaturge et essayiste, Glissant a écrit une uvre riche à la fois en volume et en thématique. Presque toute la base théorique et lintuition thématique de linfluent manifeste Éloge de la créolité sont tirées de ses réflexions sur ce quil appelle la «totalité-monde», le «chaos-monde» et la «créolisation.»
Partant de la certitude que «lécriture cest le signe de lunicité et du divin», Glissant a élaboré une très éloquente théorie de la «créolité» ou «créolisation» définie non comme les Haïtiens généralement lentendent, cest-à-dire la reconnaissance et la valorisation de la composante africaine de la culture et langue créoles, mais selon plus ou moins lancienne acception coloniale signifiant tout ce qui est né dans les colonies françaises de la Caraïbe et sa résultante: «Quand je dis ‘créolisation, explique-t-il, ce nest pas du tout par référence à la langue créole, cest par référence au phénomène qui a structuré les langues créoles.» Il précise: «Le monde se créolise, cest-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourdhui les unes avec les autres se changent en séchangeant à travers les heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et despoir.» «Ma langue, poursuit-il quelques pages plus loin, je la déporte et la bouscule non dans des synthèses, mais dans des ouvertures linguistiques qui me permettent de concevoir les rapports des langues entre elles aujourdhui sur la surface de la terrerapports de domination, de connivence, dabsorption, doppression, dérosion, de tangence, etc.1»
Glissant distingue deux «formes de cultures», dun côté les cultures quil appelle «ataviques» (celles qui sattribuent une genèse et une filiation linéaire) «dont la créolisation sest opérée il y a très longtemps», de lautre côté les cultures «composites», «dont la créolisation se fait pratiquement sous nos yeux», le nouveau projet quil a pour le créole participant à ces dernières, adoptant entre-temps une nouvelle définition de lidentité «non plus comme racine unique mais comme racine allant à la rencontre dautres racines», écrit-il. Pour lui «la véritable genèse des peuples de la Caraïbe, cest le ventre du bateau négrier et cest lantre de la Plantation2», non pas la préhistoire des Arawaks décimés et des Africains «transbordés»oubliant pour le besoin de sa formule quil y a, en fait, une double filiation entre dune part lhistoire passée des Africains vendus en esclavage dans les Caraïbes, le génocide des Arawaks et les conquêtes coloniales en général, et de lautre part, lhistoire présente de la domination occidentale sur les autres peuples et laliénation culturelle qui en résulte. Toujours est-il, pour linstant, Glissant place l«identité-relation» à la base de sa théorie de la créolisation; il la même parée de beaux idéaux métaculturels, avec lambition de changer laliénation culturelle engendrée par le fait colonial
À vrai dire, magicien des métaphores poétiques et brasseur des concepts de choc, Glissant croit dépasser la problématique français-créole en énonçant une théorie inédite de lécriture quon nommerait pluri-lingue, affirmant quil écrit non pas dans une langue avec ses spécificités établies mais dans un rituel densemble, «en présence de toutes les langues du monde.» Il cite Alejo Carpentier qui lui a dit un jour: «Nous autres Caraïbéens nous écrivons en quatre ou cinq langues différentes mais nous avons le même langage.3» Plus loin, il a émis le vœu que «toutes ces langues sentendent à travers lespace aux trois sens du terme entendre: quelles sécoutent, quelles se comprennent et quelles saccordent.» Doù sa notion de la relation, une sorte de symbiose ontologique où toutes les langues se joignent dans un nirvâna libérationnel que Maryse Condé aura subséquemment transformé en une théorie du métissage culturel universel.
Créolité anti-créole
Glissant est pourtant, sans nul doute, lun des rares écrivains contemporains de la région à faire une analyse en profondeur de la problématique culturelle antillaise. Dans son influent ouvrage, Le Discours antillais, il a très lucidement observé ce quil appelle le processus de «dépossession» de lAntillais par le régime colonial, déconstruisant nombre de mystifications «déculturalisantes» de celui-ci tant dans la monopolisation des techniques et machines de production, la structuration dun mode eurocentriste dinsémination de la connaissance, que dans les modalités de linfériorisation de la langue et culture créoles des Antillais. Cependant la sévérité et la pertinence de son réquisitoire ont abouti à une sorte de non-lieu, de par son refus daller jusquau bout de sa logique.
Sagissant de la langue créole en particulier, à lire Le Discours antillais on sent Glissant confronté à un difficile effort pour «transcender» une contradiction de base qui, à temps, ronge sa lucidité. Lisons ses réflexions sur le créole martiniquais, quil parle à la maison: «La langue maternelle est indispensable dans tous les cas à léquilibre psychique, intellectuel et affectif des membres dune communauté. Si lon continue à contraindre lenfant martiniquais à subir une vie-en-français à lécole et à mener une vie-en-créole dans son milieu, on renforcera le processus dirresponsabilité collective qui frappe la communauté martiniquaise.» Disant de lécriture de la langue dun peuple quelle est son «acte dans le monde», il est catégorique dans la défense de lécriture créole: «Un peuple quon réduirait à la seule pratique orale de sa langue serait aujourdhui (et quoi que nous pensions de lillégitimité dune telle fatalité) un peuple voué à la mort culturelle, laquelle nest jamais que le blême reflet dune agonie autrement réelle.4» Mais dans Introduction à une poétique du divers, publié des années plus tard, Glissant semble relativiser cette «agonie autrement réelle» parce que, écrit-il, la domination de la langue créole par la langue française «est une domination au second, voire au troisième degré dans la tragédie mondiale des langues.» Les Antillais devraient donc être heureux que le colonialisme français neût pas tout simplement exterminé le créole, et eux avec lui!
Dans un entretien dans ce livre, son interlocuteur, Gaston Miron, lui demande directement: «Ce nest pas seulement le poète qui peut sauver une langue. Concrètement, quest-ce quon peut faire? Je lisais dans Le Devoir dernièrement que près de douze mille langues sont parlées dans le monde [aujourdhui], mais que dici trente ans à cinquante ans il ny en aura [que] plus que six mille; la moitié de ces langues vont disparaître, cest sûr. Quest-ce quon peut faire? Cest un appauvrissement de limaginaire effarant!» Glissant ne répond pas directement à la question spécifique posée par Miron; de préférence il fait un long exposé sur ce quil appelle les «deux ordres de questions», la question des combats quotidiens, spécifiques, des peuples, et la question des combats «dans un contexte mondial [pour] renverser la vapeur poétique, contribuer à changer la mentalité des humanités.» Il croit «lartiste» mieux placé pour mener ce combat:«les plans sur la comète commencent à faillir et quil faut commencer à lever limaginaire [du monde].5»
Contre le présent hégémonisme de langlo-américain, que Glissant semble réprouver, son premier cri de cœur est dappeler à la main-forte entre français et créole: «Dans la tragédie mondiale des langues, ici la langue française et la langue créole sont finalement solidaires.» Pourquoi, de préférence, ne pas appeler à une mobilisation pour la défense du créole, la langue quil estime, à juste titre, menacée de disparition? Il faut bien assumer que des six mille langues qui auront survécu lhécatombe, le français sera assurément parmi elles, étant donné quil est lune des dix langues les plus dominantes dhier et daujourdhui.
En fait, parlant de comète, la réponse visionnaire de Glissant à une question si dangereusement urgente (la disparition de la langue créole), fait plutôt penser à cette image de lastronome, télescope à la main, qui contemple la splendeur des mouvements des corps célestes sans se rendre compte que léchelle craque sous ses jambes. Avec sans doute la différence que, pour Glissant, leffondrement de léchelle ne sera pas tout à fait catastrophique: il a des assurances trans-frontières en tant que grand écrivain francophone.
Pourtant Glissant est bien conscient de la problématique. Il questionne le dualisme réducteur du dictum de Jean-Jacques Rousseau que «lon rend ses sentiments quand on parle, et ses idées quand on écrit», critiquant Césaire qui aurait déclaré un jour: «Chez moi, tout discours est affaire de réflexion, cest une œuvre conceptuelle, alors il faut que je le fasse en français. Voyez-vous, le créole cest la langue de limmédiateté, la langue du folklore, des sentiments, de lintensité.» Il a critiqué Césaire, parce quil croit, lui, Glissant, que: «une langue dans laquelle un peuple ne produit pas est une langue qui agonise.» Tout le cœur de Glissant est du côté de la tragédie antillaise, du côté des peuples subjugués, de leur angoisse, leurs déboires, leurs espoirs; il plaint le sort du créole, lamentant sa situation de «langue façonnée par lacte de colonisation, maintenue dans un statut inférieur, contrainte à la stagnation, contaminée par la pratique valorisante de la langue française, et en fin de compte menacée de disparition.» Il semble pourtant trop enclin à accepter cette disparition comme un fait du destin, chantant presque son requiem à lavance: «Si léventuelle disparition du créole [martiniquais] avait correspondu à une évolution «naturelle» et non à une spoliation aussi brutale quinsidieuse, cette disparition neût pas posé problème.»
Certes. On aurait toutefois espéré que devant le danger de l«imminente disparition» du créole Glissant lancerait un appel à la résistance, comme on sy attendrait dun maître-penseur influent qui sinquiète de la disparition de sa langue maternelle. Il nen est rien; de préférence, il évoque les grands principes sur lécriture en général: «Laudace dexpression est le signe de laudace historique»; il demande quon dépasse, comme par la magie, les notions du parlé et de lécrit «ou plutôt les intégrant lune à lautre dans un contexte futur, de penser le problème de lexpression des peuples dans le cadre du multilinguisme.» Loin de prendre ses propres responsabilités dans la lutte pour lécriture créole, il blâme tour à tour la technologie audiovisuelle, les «jeunes auteurs ou chercheurs» et «létablissement littéraire [qui] stagne dans lindifférence confortable de lélitisme institutionnel.»
À la question de savoir pourquoi, lui, il na rien écrit en créole, il répond: «Cest une question de génération: peut-être que si javais vingt ans aujourdhui [1995] je commencerais par écrire en créole.» Mais il tire une certaine fierté davoir exercé des influences sur le mouvement créole; il rappelle, avec un sentiment dautosatisfaction évident, une «anecdote», qui nest rien dautre quun compliment que lui a fait un jour un écrivain antillais: «Si tu [Glissant] navais pas, avec dautres, bousculé, perturbé, démantelé la langue française dans tes ouvrages, peut-être que nous naurions pas osé écrire en créole parce que nous aurions toujours été frappés de stupeur à lidée de ‘dérespecter, comme on dit chez nous, cette langue française.» Cest peut-être vrai; mais cest tout de même bien bizarre que le mouvement qui préconise la «créolité» ait attribué lessentiel de ses thèses à Césaire et Glissant, deux écrivains martiniquais qui nont rien écrit en créole. Glissant le trouve très logique: «La créolisation de la langue française [quil aurait opérée dans ses œuvres] accompagne la libération de la langue créole», conclut-il6.
Nous la trouvons malhonnête la réponse «si javais vingt ans » qua donnée Glissant concernant son choix décrire uniquement en français. À lépoque où il a proféré cette réponse (1995?) il était toujours très actif intellectuellement (comme il lest encore dailleurs aujourdhui) dans les grandes questions politiques et culturelles qui agitaient la conscience du monde, prenant des positions tranchées dans les grands débats sur la chose publique, écrivant et préparant (en français) des œuvres pour la publication future. De plus, treize ans auparavant, en 1981, quand il publiait Le Discours antillais, il était déjà très imbu de la problématique du créole, appelant pour une créativité stylistique dans lécriture du créole, déplorant, à juste titre, le charlatanisme et le parler «petit nègre» de certains écrivains créolophones. Il sétait posé lui-même la question: «Pourquoi ne pas produire tout de suite et sans réserve en créole?», à quoi il avait répondu que, faute dun «consensus collectif», lécriture du créole «risque dégarer aux fatalités dun folklorisme dautant plus naïf quil donne bonne conscience.» Là déjà il passait la responsabilité aux «enseignants, les militants politiques, les sociologues, les linguistes 7» Pas les écrivains. Pourquoi pas?
Au juste, ce qua entrepris ici Glissant, cest de faire dun choix personnel une théorie générale de lécriture: «La langue créole qui mest naturelle vient à tout moment irriguer ma pratique écrite du français, et mon langage provient de cette symbiose, sans doute étrangère aux ruses du panachage, mais voulue et dirigée par moi.» Le seul rôle quil semble assigner à lécrivain, cest de «déconstruire la langue française dont il/elle use (et qui est une des données de base de la situation).» On ne voit tout de même pas pourquoi la «fonction de chercheur et dexplorant» quil concède à lécrivain devrait-elle, en principe, comme laffirme Glissant, l«isoler» du «langage actuel» des masses? Au contraire.
Or, Glissant était au courant des efforts en cours à lépoque pour structurer et valoriser la langue créole, y compris des propositions sérieuses sur la meilleure manière de lécrire, et aussi des requêtes et encouragements adressés spécifiquement aux écrivains antillais (Haïti, Guadeloupe et Martinique en particulier) pour écrire aussi dans le créole. En fait, dans Le Discours antillais, Glissant a lui-même présenté des propositions spécifiques sur la meilleure manière décrire le créole et sur le nécessaire travail de rapprochement comparatif des différents créoles de la région: «Un des avantages de la tentative de fixation du créole est de conduire à dresser le tableau comparatif des rencontres et des variantes entre ses dialectes, et par conséquent de coordonner les efforts et peut-être de dégager les règles générales dune part et des données particulières de lautre.» Il mentionne les travaux de chercheurs et décrivains comme Albert Valdman, Jean Bernabé, Maurice Bricault, Ina Césaire, Bebèl-Jislè, le groupe Kima-foutiésa, Axel Gauvin, Raphaël Confiant, etc. En résumé, le vrai projet de Glissant, on le décerne presque à la fin de Discours Antillais, dans le chapitre «Langues, langage», quand il dit, sadressant à un contradicteur présumé: «Il ne sagit pas de créoliser le français, mais dexplorer lusage responsable (la pratique créatrice) quen pourraient avoir [du créole] les Martiniquais.8»
Cest regrettable que Glissant nait jamais dépassé cette conception «utopique» de lacte décrire et de la missionplus précisément la «non-mission» de lécrivain qui devient, par un acte du Saint Esprit, une sorte dalchimiste qui mélange les langues pour créer la pierre philosophale, mais «sans se croire, sur un mode messianique, le porte-parole de qui que ce soit.» Nous sommes tout à fait daccord avec lui quen dernière analyse, cest éventuellement la volonté collective des peuples, «une révolution dans les mentalités en même temps que dans les structures» qui mettra en œuvre «les conditions économiques, sociales et politiques du développement de la langue [créole]9». Mais nous ne croyons pas que cela puisse se faire sans aussi la production dans lécriture créole dœuvres de valeur par les écrivains respectés de la communauté.
Larrogance de Depestre
À sa décharge, au moins chez Glissant on sent un certain «mal à laise» vis-à-vis de sa faillite décrire en créole; tandis que chez René Depestreun autre grand poète antillais (haïtien) qui glorifie la créolité comme une abstraction sentimentale et inconséquente, cette lacune est élevée comme un choix idéal, un avènement positif, voire un point dhonneur.
Dans un dialogue de son essai-mémoire, Le métier à métisser, publié en 1998, quand Lucienne Serrano lui demande: «Pour qui écrivez-vous?», Depestre très subconsciemment, interprète la question comme signifiant: «Dans quelle langue écrivez-vous? ou Pourquoi écrivez-vous en français?» Il répond avec un détour étudié: «Je ne sais pas; là encore je dois faire état de ma condition dHaïtien: on na pas un public national étant donné que 85% des Haïtiens sont analphabètes. Jécris en français, et même si jécrivais en créole, je ne toucherais pas pour autant un public haïtien.10»
Pour Depestre, la question du choix de langue est totalement hors du sujet, comme on dit, parce que le fait même décrire est une «fête créole.» Il dit carrément: «La question du créole qui occupe tant les esprits en Haïti, qui fait lobjet de tant de débats (souvent dogmatiques et stériles), ne pose pas de problème pour moi. Ce qui est important dans cette affaire, cest la créolité (son italique) quon porte en soi.»
En outre, Depestre semble tirer une particulière fierté dêtre naturalisé français; les accents quil emploie pour parler de sa nouvelle patrie sont très émouvants, si tant quà un point de ma lecture du livre je me surprenais à admirer sa candeur à parler avec tant deffusion de son amour pour une insignifiante bourgade française, que jattribuais, à vrai dire, à une preuve de sa liberté intellectuelle. Cependant, quand il cherche à déprécier limportance de la question du choix décrire en français plutôt quen créole par des formules creuses du genre l«osmose secrète entre la langue créole et la langue française, etc.» qui sopérerait en lui, je trouve sa désinvolture fort insupportable, et sa francolâtrie embarrassante
Naturellement, à linstar de ses co-religionnaires de la créolité (Césaire et Glissant en particulier), Depestre trouve les mots justes pour exprimer son état dâme: «Le créole sert de support intime à chaque mot français que jemploie», affirme-t-il, ou encore: «[pour moi] entre le cœur originaire du Sénégal et les mots de Marianne, il y a une sorte de commerce secret qui établit un modus vivendi fécond entre les mots chez soi ‘nègre et les mots du chez autrui ‘blanc-français11»; il cite Glissant qui a parlé de «compromis historique» entre la France et lAfrique. Compromis historique? Je ne savais pas que le colonialisme et sa résultante étaient le fait dun compromis historique entre les opprimés et les oppresseurs!
De fait, ces sortes dépanchements, malgré leur valeur oratoire, handicapent léclosion de la langue et de la culture proprement créoles parce quils pérennisent le mirage que le rôle de «matériau dalimentation» ou de matière brute assigné à la langue créole lui est très équitablement dévolu et quon na rien à se plaindre puisque ce rôle lui permet le «frottement» avec la grande culture française. Ainsi, la zombification du créole continue pour de bon.
Cest tout de même bien décevant que le poète qui a inauguré sa carrière décrivain par un recueil de poèmes qui appelait pour le combat contre la tyrannie et lobscurantisme en soit arrivé làun appel qui a très directement contribué au déclenchement dune grève générale qui renversait le régime néfaste dÉlie Lescot en 194612.
À la fin, je reste partagé entre limpulsion à le condamner comme traître, et lacceptation de sa liberté, son droit au confort dêtre quil dit ressentir en Lézignan-Corbières, une bourgade de la France profonde. Partagé le suis-je, entre la désolation de voir le triste et pathétique aboutissement dun homme qui fut un temps libre et fier, et qui fit son métier de lutter contre laliénation, qui en outre reste encoreDieu merci!un grand écrivain, et sa condamnation pour lâcheté et «abandon de personne en danger». La liberté, dit Sartre, cest le droit dun homme de dire et de faire ce quil veut, y compris saliéner dans un petit faubourg du nom bien évocateur de Lézignan-Corbières.
Son exil définitif dHaïti en 1959 et son séjour à Cuba (après le retour au pays en 1957 suite à son premier exil en 1947), dû essentiellement à son opposition de plus en plus irréconciliable à la dictature de Papa Doc, lauront placé durant lapogée de la guerre froide dans le camp de la gauche communiste internationale, devenant un chantre acclamé également par le mouvement négritude, le mouvement daffirmation nègre dans les lettres, et les révolutions prolétariennes du tiers-monde.
Un grand choc démoi semble avoir perturbé lassise affective et idéologique de Depestre durant le début et le milieu des années soixante-dix, commencé tout dabord par une attaque contre Cuba socialiste, le pays qui laccueillait à bras ouverts seulement quelques années plus tôt. Pour une raison ou pour une autre, cette dénonciation de Cuba par Depestre aura fatalement initié sa perte dans linsignifiance. Sous linfluence néfaste des «nouveaux philosophes» de Paris qui occupaient le pavé à lépoque, il prêtait sa voix à la vague anti-communiste à la mode qui séduisait lintelligentsia superficielle parisienne, et qui se révèlera à la fois de courte durée et discréditée.
Aujourdhui savouant vaincu, Depestre déclare: «Jai dû, dans la douleur et la révolte, écarter énergiquement de mon horizon psychologique à la fois lidée de révolution et lidée rimbaldienne de changer la vie.» Cest bien triste! À soixante et onze ans en 1998, date de cette citation, il sestime vieux, et veut simplement «changer en flambées dinvention le tumulte vital que jai derrière moi. Pour cela jai besoin absolument de rester bien à lécart des revues, des colloques, des vains débats qui contrarient ma solitude.» Cest dire que jétais for ravi dentendre parler de lui, cinq ans après cette citation, dans une courte allusion par Fleurimond Kerns dans un reportage dans lhebdomadaire Haïti-Progrès sur une rencontre, tenue à Paris le 6 avril 2003, commémorant le bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture: «En invité dhonneur, lécrivain et poète René Depestre a fait un retour en force sur la scène pour venir commémorer avec la communauté la mémoire de Toussaint. Dans un long texte, René Depestre a survolé les deux siècles qui séparent Toussaint de nous et regretté que les dirigeants haïtiens nont pas su relever le défi de nos aïeux.13» Les dirigeants haïtiens sont assurément responsables de leurs échecs et manque de vision, mais ils ne sont pas les seuls. Savouer vaincu en pleine lutte pour changer la vie, spécialement venant dun écrivain aussi respecté et influent comme Depestre, ne pouvait que nuire.
Javais bien espéré que lesprit optimiste, tendant vers le futur, de Toussaint Louverture laurait touché aux os, le tirant de sa torpeur. Loin de là: il est réapparu après la grande crise politique qui secoue Haïti en janvier–février 2004, nayant rien de mieux à dire que daccepter sans critique le statu quo imposé par linvasion franco-étatsunienne dHaïti, allant jusquà énoncer des flatteries envers le rapport proto-impérialiste rédigé par Régis Debray, envoyé spécial de Jacques Chirac en Haïti, sur la crise. Kafkaïen?14
Le métier à métisser ne maide en rien à dévoiler la raison de la volte-face idéologique de Depestre, bien que son parcours général éclaire lodyssée dun homme toujours en mouvement, partagé entre la passion et la fuite, le doute et la certitude, le temps et linfini, et dont le tout dernier choix ou destin jusquici semble dembrasser le désenchantement et la fatigue.
Les stimulations de la priorité
Le choix de la langue en soi ne saurait être le critère décisif pour juger lœuvre dun écrivain; dans ce cas-là on devrait disqualifier la quasi-totalité des écrivains de toutes les littératures du monde qui, par nécessité, produisent dans une langue spécifique donnée, qui est souvent, de surcroît, une langue impérialiste15. Ni que lusage par lécrivain dune langue opprimée soit en lui-même une preuve de créativité ou dauthenticité révolutionnaire. Rappelons-nous que certains colons français à Saint-Domingue écrivaient en créole quand cela leur servait bien, et que le tonton-macoute le plus anti-peuple peut être le «créoliste» le plus vociférant. Les œuvres de Jacques Roumain, de Jacques Stephen Alexis, de René Depestre, de Jean Brière, de Frantz Fanon, dAimé Césaire, de Jean Métellus ou dÉdouard Glissant demeurent des œuvres importantes de la littérature antillaiseet de la littérature mondiale de la conscienceen dépit du fait quelles soient toutes écrites en français. Nous considérons les romans dEdwidge Danticat, écrits en anglo-américain, aussi importants pour la dissémination de la vérité de notre mémoire tronquée que la libération de la parole créole «sou baboukèt» quont opérée les œuvres créolophones de Félix Morisseau-Leroy.
Cela dit, ce que nous questionnons chez Glissant, ce nest pas lusage dune certaine langue, le français, dans ses écrits, mais la décision (consciente ou non) de ne pas écrire aussi en créole, une langue quil considère être lexpression de lidentité opprimée des Martiniquais. Bref, nous servant de Glissant, nous voulons évaluer limportance, linfluence, et ce que les Anglo-Américains appellent la «relevance» dun écrivain, cest-à-dire la pertinence humaniste de son œuvre en tant quobjet historique et agent social, en examinant ce quil écrit, comment il écrit et pour qui il écrit.
La première question qui vient à lesprit est ceci: Comment un intellectuel qui développe des idées si intuitives sur le «déport» et «détour» culturel de laliéné antillais, un écrivain conséquent, un poète-philosophe qui dégage si lucidement les soubresauts opaques de la mystification néo-coloniale, sattache-t-il encore si éperdumentquitte à confronter une tension intérieure insupportableà un instrument idéologique si formalisant et dépassé que lusage unique de la langue du colonisateur par le colonisé. Glissant a cité un «écrivain sud-américain» à qui il sen ouvrait et qui lui a coupé net: «Vous savez, monsieur, je me satisfais de la langue de Cervantès.» A-t-il eu dautre choix?
Pour sêtre assurés que la partie Est de lîle dAyiti (renommée Hispañiola par les Espagnols) et le reste de leurs colonies en Amérique ne suivent pas lexemple radical dHaïti, les colonialismes anglais et espagnol sen étaient prémunis en instituant une sorte de politique culturelle de la table rase et dabsorption assimilatrice qui annulait tout effort organisé à une identification culturelle créole, donc se déviant de la norme imposée. De plus, entre le génocide physique et culturel des Arawaks et la propagande décervelante sur la soi-disant «barbarie» réprobatrice du régime indépendant haïtien, les nouveaux états de lAmérique du sud, qui soutiraient relativement tard leur indépendance dans le compromis, étaient déjà trop «anglicisés» ou «castillanisés» et affaiblis pour quils puissent revendiquer un référent linguistico-culturel autre. Tandis que les peuples «francolonisés» des Caraïbes, grâce en partie à leur continuelle résistance culturelle historique nourrie par leur parenté historico-linguistique avec lHaïti rebelleou à cause de léchec de la politique ou non-politique culturelle françaiseconservaient plutôt substantiellement leur langue propre, le créole, et leur culture à dominance africaine.
Comment un écrivain bilingue qui dit solennellement que «toute langue parlée par une communauté, quelles quen soient les conditions de déploiement, doit être élue dans son entière dignité», ou encore que «toute langue doit être promue en outil de production [1981]», na-t-il lui-même rien écrit dans sa langue maternelle opprimée? Cette contradiction nous rappelle nos «marxistes de salon» de jadis, ou ce personnage dun conte de Maurice Sixto, qui se lamentent dans des termes émouvants du sort dégradant des «petites gens» tandis quils jouissent des privilèges offerts par ce même ordre socio-économique qui les exploite et dégrade.
Nous expliquerions ce genre de contradiction par ce que nous nommerons le «choix intellectuel» que lécrivain a fait au départ, et les «priorités» quil/elle sest imposées dans lexercice de ce choix. Ce choix implique sa «place»ou lidée quil/elle se fait de sa placedans les rapports de forces socio-économiques, politiques, culturels et idéologiques en cours. Pour avoir aussi, dans la plupart des cas, internalisé les présupposés de lidéologie culturelle dominanteen loccurrence leuro-américano-centrisme régnantqui dévalue sa propre langue comme un simple «patois», «pidgin», «dialecte» ou «langue associée», qui na aucune représentation politique ou culturelle dans lordre politico-culturel imposé, lécrivain antillais (ou haïtien) adopte et développe une sorte de funambulisme mental, similaire à ce que Glissant lui-même appelle un «détour», qui le tire daffaire pour le moment, mais qui naborde en rien le problème fondamental, qui reste en fin de compte le problème de laliénation culturelle dans des sociétés dissolues et façonnées par la déculturation idéologique mise en branle par lhégémonisme culturel de lEurope et des États-Unis.
Pour bien cerner létat desprit des écrivains comme Depestre, Césaire ou Glissant, cest-à-dire des penseurs de premier plan qui élaborent des œuvres riches en splendeurs poétiques et flammes libérationnelles, mais qui, soit par timidité ou soit par conformité, méprisent totalement lécriture créole, je veux recourir iciavec grande réticence et sans en faire une théorieà une notion dhypothèse que jappellerais la stimulation de la priorité. La priorité, en tant que pression et exigence de la contingence sur lacte libre, est dordinaire lélément le plus déterminant dans laction de lindividu. Une personne qui a faim, sa priorité est de trouver quelque chose à manger; ainsi du prisonnier dont la priorité est la liberté, liberté physique ou mentale. La priorité de Christophe Colomb et de ses co-conquistadors, cétait de trouver des terres exotiques, fabuleuses et riches, et des peuples dociles, pour projeter dans lespace et les âmes la gloire coloniale. La priorité du footballeur, cest de jouer, de défendre son équipe, de marquer des buts; tout comme la priorité du policier macoutard, cest de traquer et taper les contrevenantsimaginaires ou réelsde lordre légal/socio-politique existant, ou, dans le meilleur des cas, protéger les vies et les biens, qui sont souvent, dans son acception réductionniste, une seule et même chose.
Selon cette notion de la priorité, nous voyons bien que la priorité de Glissant, ce nest pas tant déchafauder une barricade de résistance pour se prémunir contre l«éventuelle disparition»jugée imminentedu créole antillais, mais délaborer une grandiose théorie de la relation créolisante dont il nest même pas sûr de sa viabilité, la qualifiant lui-même d«utopique».
En vérité, ce nest nullement lélément «utopique» du système glissantien qui nous préoccupe icinous partageons avec lui le grand rêve dune humanité réinventée, renouvelée, complémentée; ce qui nous préoccupe, cest sa négligence de voir dans la pratique (et praxis) militante de lécriture créole comme facteur fondamental dans la solidification et la valorisation de la langue créole antillaise, quil juge lui-même opprimée par lordre culturel néo-colonial, voire en voie de disparition. Glissant a bien discerné lissue de la problématique, et la nécessité de l«action collective» pour contrecarrer les effets accablants de la domination culturelle; cependant, contre les évidences glaciales des dévastations du colonialisme français sur la santé physique, psychique et intellectuelle des peuples dominés, contre le processus de dépossession qui menace lexistence ethno-historique de ces peuples, Glissant a fait ce même «détour» évasif quil déplore chez ses compatriotes aliénés.
Le débat que nous entamons ici est important, car malgré les admirables efforts dun petit nombre décrivains courageux des «départements français outre-mer»dont Raphaël Confiantpour écrire en créole, les obstacles «infra-suprastructurels» demeurent sinon insurmontables, du moins assez épineux, cela dans les milieux mêmes qui semblent sympathiques à la promotion du créole. Par exemple, dans lintroduction même de lœuvre créole de Gilbert Gratiant, Fab Compè Zicaque, un livre considéré comme le précurseur des efforts actuels à lécriture créole, à côté de la préface dAimé Césaire qui le caractérise comme «le réinventeur» de la langue créole, le «génie qui secrète la langue comme larbre qui exulte sa sève et répare ses blessures», les éditeurs trouvent opportun dy jeter de leau froide en incluant un affixe qui dévalue à lavance toute importance pratique ou symbolique de la publication de lœuvre: «Mais il demeure que le champ du créole est limité», déclare laffixe, qui continue sur ton dautorité: «Un traité de physique, de mathématiques ou de philosophie en créole serait à la fois impossible et parfaitement inutile, et il sagirait au surplus, pour leur rédaction, dune tentative parfois ridicule.16» À vrai dire, cette remarque napparaît pas trop scandaleuse quand on sait que louvrage est publié sous le parrainage conjoint de la «Direction régionale des Affaires culturelles de la Martinique, de la Guadeloupe et du Ministère [français] de lOutre-Mer»! Ce qui est scandaleux, cest le fait que cette assertion totalement fausse, séquelle dune théorie/idéologie linguistique aujourdhui totalement discréditée, soit présentée comme un axiome.
Naturellement, la voix de Glissant demeure lune des voix les plus pertinentes dans les débats actuels sur laffirmation identitaire des peuples de la Caraïbe, mais nous questionnons son accommodation de lordre culturel et épistémologique artificiellement engendré par le fait colonial comme une finitude dont les prescriptions sont vécues comme une finalitése contentant dembellir ses effets par des théories intégrationnistes qui préconisent une bâtardise écriturelle faussement qualifiée de «créolité».
Pour cela, nous rejetons à la fois la confusion délibérément créée par lemploi des termes comme «créolité», «créolisation» et «créole» et la différentiation arbitraire quen a fait Glissant. Par exemple, Glissant peut bien appeler la langue martiniquaise «martiniquais» sil le veut, mais parler de la nécessité dinstaurer lintégrité de la langue créole en même temps quil préconise la «créolité» et la «créolisation» dans et pour les écrits français, ce nest pas particulièrement aider la cause de la langue créole. En outre, comme nous lavons déjà dit dans le chapitre «La Problématique et son historique», toute invention écriturelle pour faire de l«inter-langue» entre créole et français ne fait quappauvrir la langue dominée, le créole, dans la mesure quil pérennise lancienne habitude dune certaine école littéraire haïtienne où celui-ci est servi comme la matière brute dun français à la fois raffiné et bâtardisé.
En conclusion, de même que le Grand Soir révolutionnaire ne verra jamais le jour sans laction collective des dominés, de même le sauvetage de la langue et culture créoles des Antillais naura réussi quavec et par la praxis consciente des écrivains, intellectuels, éducateurs, artistes, militants politiques et scientifiques pour produire en créole des œuvres valables dans tous les domaines de la connaissance.
Il faut se méfier des envolées lyriques sur lau-delà de laliénation culturelle, comme celles proférées par Glissant, qui, même quand de bonne foi, nauront aucun impact sur lordre culturel néo-colonial qui, lui, agit sur lactuel, la vie quotidienne. La question de la domination du créole par le français est à la fois politique, ethno-culturelle et existentielle. Elle est politique parce quune certaine classe et un certain régime politique dirigent les mécanismes de production et les institutions de consolidation dans le sens de leurs intérêts spécifiques. Elle est ethno-culturelle, parce ce quune certaine classe, une certaine race et un certain ordre de valeurs oppriment et dégradent une certaine classe, une certaine race et un certain ordre de valeurs opposés. Elle est finalement existentielle, parce ce que le rapport, pour être foncièrement inégal et humiliant, est vécu par lopprimé sur le mode dun traumatisme quotidien, mais refoulé. Il nest pas à sortir de là. En tout cas, sil/elle veut sen sortir, il faut que lopprimé revendique et se rapproprie non seulement lespace géographique et les atouts socio-économiques, mais aussi lespace psychique et intellectuel. Dans le cas des Antilles créolophones, la valorisation de la culture ancestrale africaine et de la langue créole est un minimum indispensable. Sans détour.
Notes
| 1 | Cf. Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Éditions Gallimard, 1996. |
| 2 | Cf. Édouard Glissant, Le Discours antillais, 1981, republié en 1997 dans les Éditions Gallimard, Collection Folio/Essais. |
| 3 | Ibid |
| 4 | É. Glissant, Le Discours antillais |
| 5 | É. Glissant, Introduction à une poétique du divers |
| 6 | Ibid |
| 7 | É. Glissant, Le Discours antillais |
| 8 | Ibid |
| 9 | Ibid |
| 10 | Cf. René Depestre, Le métier à métisser, Éditions Stock, Paris, 1998 |
| 11 | Ibid |
| 12 | Ibid Lire le chapitre «André Breton à Port-au-Prince» pour plus de détails sur le rôle de Breton dans ces événements. |
| 13 | Fleurimond Kerns in Haïti-Progrès, avril 2003. |
| 14 | Nous élaborons plus sur ce sujet dans le chapitre «René Depestre: Quand ‘linstruction musclée mène au panégyrique néocolonialiste ou autocolonialiste» |
| 15 | Nous entendons par cette expression les langues comme le français, langlais, le russe, lespagnol ou larabe dont lusage est ou a été imposé sur des colonies conquises. |
| 16 | «Fables Créoles», Fab Compè Zicaque, de Gilbert Gratiant, Éditions Stock, 1996. |
