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Haïti: entre le macoutisme, l’impérialisme et la libération

—par TontonGuy

L

a vue des «attachés» sur le quai Colomb protestant contre le bateau de guerre américain nous rappelle l’observation de Marx quand il dit que l’Histoire est généralement tragique la première fois, mais qu’elle devient une farce quand on veut la répéter dans des conditions objectives qui ont évolué. En faisant passer des images d’une centaine de tueurs aguerris dénonçant et refusant le débarquement du Harlan County sur le Quai Colomb, la presse occidentale a non seulement fait le jeu des putschistes, elle a aussi relayé leur campagne de propagande «nationaliste» en insinuant et en usant des syllogismes subtiles qui suggèrent que l’intervention est une bonne chose, assimilant ainsi l’esprit anti-impérialiste de la résistance historique des Haïtiens, comme l’exemplifie la résistance de Charlemagne Péralte, avec la démagogie des assassins de Port-au-prince.

Cependant, bien que nous-mêmes nous soyons contre toute intervention militaire étrangère en Haïti—sous quelque forme qu’elle soit—nous ne pouvons ne pas dénoncer l’emploi honteux que font les bandits de Port-au-Prince du patriotisme du peuple haïtien. Nous refusons d’accepter que ceux-là mêmes qui massacrent le peuple et ses combattants, ceux-là qui gouvernent par les moyens de la torture, du viol, de la tuerie et de la corruption, veulent en même temps se poser comme les «défenseurs» de l’intégrité territoriale d’Haïti. Et nous le refusons d’autant plus fermement que nous savons qu’ils sont, historiquement, les plus enthousiastes complices et les premiers profiteurs de la mainmise impérialiste. Pour plus des trois quarts du siècle, les successives autocraties réactionnaires en Haïti sont continuellement soutenues, armées et défendues par les successives administrations américaines, y compris les soi-disant démocrates.

La campagne de terreur des macoutes et militaires pour saboter l’application de la passation du pouvoir à Aristide, comme l’obligeait l’Accord de Governors Island, était tout à fait prévisible. Au juste le ver était mis dans l’œuf depuis les tout premiers jours du coup d’État, quand la présidence déchue et exilée avait opté pour la voie de la diplomatie comme l’unique moyen de la résolution de la crise. Dès l’instant où les putschistes réalisaient que leur coup de force violent n’était contré que par de beaux discours et des paroles d’amour, ils se considéraient déjà gagnants, tirant le maximum de profit du temps ainsi alloué pour consolider le régime de dictature militaire, sachant fort bien qu’ils puissent toujours, à la rigueur et quand les circonstances l’obligent, ré-accélérer les rouages de la terreur pour bloquer toute tentative sérieuse de remise en question.

Les militaro-macoutes concevaient et utilisaient en effet les négociations comme un jeu entre beaux diseurs qui leur permet de gagner du temps tout en redorant leur image de marque. Quand les choses devenaient trop sérieuses, notamment avec l’application de l’embargo l’ONU/USA du mois de juin 1993, ils recoururent eux-mêmes à la diplomatie pour reprendre le contrôle des choses1, pour faire ainsi d’une pierre plusieurs coups, c’est-à-dire à la fois sauver ce qui pouvait être encore sauvé en proposant (et en faignant d’accepter) le principe de partage du pouvoir; légitimer leur stature d’hommes d’État; et normaliser les acquisitions malhonnêtes du régime putschiste.

Trouvant miraculeusement en Aristide un interlocuteur dont les pressions américaines rendaient entre-temps étrangement conciliant, l’armée avait obtenu lors des négociations de New York, avec une satisfaction à peine mitigée, l’acceptation par le camp aristidien du principe de la «cohabitation», c’est-à-dire l’acceptation par l’armée de l’autorité nominale et honorifique d’Aristide en échange de l’acceptation par celui-ci du statu quo politique résultant du putsch. S’il y avait malentendu, ce n’était nullement dans l’esprit du “give and take” des accords, mais plus principalement dans la grande quantité inconnue que constituent les vraies intentions de la coalition ONU/USA. Effrayés à la fois par le ton de plus en plus libérateur et l’attitude de plus en plus arrogante de cette coalition, et par le grand espoir que le retour affiché d’Aristide suscitait parmi le peuple, les putschistes avaient décidé qu’il n’était plus temps de jouer aux diplomates, recourant de préférence au moyen qui leur avait jusqu’ici le mieux servi: la répression meurtrière tous azimuts.

Revigorés à cette fin par l’exemple de la Somalie où une minorité décidée du peuple combat avec succès, et par les moyens du bord, l’arrogance néo-colonialiste de la même coalition ONU/USA, les militaro-macoutes haïtiens ont lancé le bluff mis-en-scène du Quai Colomb pour faire redresser la balance en leur faveur. Naturellement, cela a procuré aux Américains le prétexte recherché pour «réajuster» leur politique; réajustement qui n’exclut ni un éventuel «compromis passif» avec les putschistes, tel que le préconisent les secteurs réactionnaires du Pentagone et du Congrès, ni l’intervention/occupation d’Haïti, s’il est prouvé demain, comme le souligne Clinton dans une déclaration du 15 octobre 1993, que la vie des Américains est en danger. Les jeux sont faits: la rationalité justificatrice traditionnelle de l’interventionnisme militaire américain était désormais mise en branle.

Toutefois, s’il est faux de comparer la courageuse résistance du peuple somalien à l’oppression néo-colonialiste avec le cirque des «attachés» fascistes du quai protestant le débarquement de l’Harlan County, il n’en demeure pas moins que l’intervention militaire américaine—sous quelque forme qu’elle se présente—est en elle-même une inquiétude légitime que nourrissent nombre de militants anti-putschistes, y compris l’auteur de cet essai. Parce qu’à la vérité, comme nous le disons ailleurs, le gouvernement américain se fout bien de la restauration de la démocratie ou du respect des droits humains en Haïti, même s’il apprécie la position stratégique de ce pays rebelle dans le Bassin des Caraïbes, «leur politique étrangère doit être nécessairement impérialiste… parce que conçue pour la défense d’un système bâti sur le principe de la domination de l’homme par l’homme…2»; leur grand plan de Nouvel Ordre mondial ne prévoit pour Haïti qu’un rôle de vassal, de nécessiteux à secourir ou de barbare à civiliser qui leur servira de référent dans la projection globale de la puissance.

L’intéressant durant la crise d’octobre, c’était l’ouverte hostilité à la fois du Pentagone et d’un secteur très influent du Congrès américain contre la politique supposément pro-Aristide de l’administration Clinton. Pourquoi en effet la CIA jugeait-elle nécessaire de divulguer son profil assassinatoire d’Aristide tandis que son propre gouvernement s’engage dans la restauration d’Aristide au pouvoir? Est-ce une politique délibérée avèk de bounda, dont l’objectif caché est d’amener Aristide à faire d’avantage de concessions au statu quo putschiste? Ou bien, est-ce encore une autre trahison de Clinton dont la propension à abandonner des amis en difficulté et à changer de conviction est très connue? Pourquoi surtout la délégation diplomatico-militaire (composée de Pezullo et des généraux américains) qui entrait en Haïti, en pleine terreur des putschistes, tenait-elle à assurer Cedras et Michel François que le semblant d’intervention militaire américaine est un bluff et que la mission déguerpira «au premier coup de feu»? À ce propos, la presse internationale avait reporté qu’au cours d’une rencontre entre la délégation américaine et l’état-major putschiste, le général John Sheenan, représentant du Pentagone, manifestait un si ouvert copinage avec les généraux-assassins que cela avait embarrassé même les membres de l’ambassade américaine à Port-au-Prince. Un jour après la non-concrétisation du retour d’Aristide, le New York Times avait publié un reportage où il était dit que «des hauts membres du régime militaire qui contrôlent Haïti et qui bloquent le retour du président constitutionnel, Jean-Bertrand Aristide, étaient payés par la CIA pour des informations qu’ils lui avaient fournies depuis au moins le milieu des années 80 jusqu’au coup d’État qui renversait Aristide [le 30 septembre 1991].3»

Deux semaines plus tard, dans une séance de déposition au Congrès sur les relations de la CIA avec l’actuel régime putschiste en Haïti, il était révélé que cette agence d’espionnage, principal organe (et instrument) en charge de l’application de la doctrine anti-subversive américaine dans le monde, avait elle-même fondé, en 1986, soit en pleine mobilisation populaire en Haïti, une unité spéciale de l’armée d’Haïti, le Service d’intelligence spécial (SIN), sous prétexte de «combattre le trafic de la cocaïne, mais cette unité avait évolué pour devenir un instrument de terreur politique utilisé par certains officiers qui étaient eux-mêmes engagés dans le trafic de la drogue.»4 Ce reportage dit aussi que la CIA aurait «aidé à sauver la vie de six des partisans d’Aristide durant le coup d’État». Autre révélation-confirmation, pour nous scandaleuse, qui a eu vent, c’est la participation de cette même CIA «dans un programme d’entraînement de gardes du corps d’Aristide pour le protéger dans l’éventualité de son retour en Haïti». Apprécions tout de même la candide contradiction de la situation: l’agence américaine (la CIA) qui a formé l’unité des putschistes et des trafiquants de drogue haïtiens a aussi «sauvé» des compagnons d’Aristide durant le coup d’État, et maintenant elle entraîne ses gardes du corps! C’est donc dire que la même CIA qui a fait sortir des calomnies vicieuses pour discréditer Aristide est en même temps en charge de sa sécurité personnelle! De toute façon, il est prouvé aujourd’hui que le gouvernement américain ait saboté sa propre politique de restauration d’Aristide au pouvoir. Il est aussi prouvé que la diplomatie demeure une arme à double tranchant qui favorise plus souvent ceux-là qui pèsent lourd dans la balance des forces en jeu.

En vérité, la présente conjoncture haïtienne est extrêmement dangereuse et la diplomatie aristidienne est en partie responsable de l’état de confusion générale qui assomme le peuple. Pour avoir délaissé la puissance potentielle du peuple comme moyen essentiel de résistance et accordé à l’interventionnisme des puissances occidentales le rôle prépondérant qu’elles jouent aujourd’hui, Aristide a pour ainsi dire subverti la lutte historique haïtienne et donné en même temps à la bande des tueurs réactionnaires du régime militaire les prétextes dont ils ont besoin pour légitimer leur forfaiture. La présente conjoncture exige une stratégie cohérente de la part du secteur populaire; parce qu’en fin de compte la ci-devant stratégie de la négociation et du laisser-voir a fait piteusement faillite pour nous avoir fait échouer à l’alternative, doublement inacceptable, entre un État putschiste mafiosi et un régime de tutelle dépendant de la protection militaire américaine.

Un Accord madichon

Coincé sous l’étau des pressions des mêmes puissances occidentales qu’il courtisait pour l’aider à résoudre la crise, Aristide finissait par signer, le 3 juillet dernier, l’accord de dupes connu sous le vocable officiel d’Accord de Governors Island, qui constituera en fait le second grand succès diplomatique du régime militaire5. En effet, malgré le semblant de concession accordée à Aristide par les militaires dans l’acceptation du principe de son retour au pouvoir en Haïti, demande principale de la résistance populaire au coup d’État, la conclusion des accords du 3 juillet consacre dans l’essentiel ce que nous appelons ailleurs, un «processus de normalisation du statu quo post-putschiste»6, c’est-à-dire l’implantation en Haïti d’un régime hybride de «cohabitation» entre le nouveau gouvernement Aristide, «remodelé modéré», et l’héritage fascisto-bourgeois des putschistes, ceci sous la supervision omniprésente de la tutelle néo-impérialiste. Bref, la lutte haïtienne se trouve, encore une fois, à un «nouveau départ», éternel nouveau départ qui complique davantage l’arrivée…

Pour pouvoir continuer notre analyse, deux précisions importent ici. J’espère qu’elles aideront à clarifier notre désaccord avec un secteur très conséquent de la gauche haïtienne qui considère la participation (et l’élection) d’Aristide dans le processus électoral de 1990 comme une sorte de faux-pas, voire comme un «recul» du processus révolutionnaire haïtien. Je récuse une telle interprétation. Au fond, si nous analysons le contexte géopolitique dans lequel a eu lieu l’élection d’Aristide, l’option/alternative de la lutte armée révolutionnaire en Haïti a été pour le moins irréaliste. Pas tant que la lutte armée révolutionnaire, comme l’insinuait la propagande ambiante, soit devenue caduque. Loin de là. En réalité, il y a aujourd’hui dans le monde autant, sinon davantage, de confrontations armées qu’il y avait vingt ou cinquante ans de cela. Ce que nous voulons dire, c’est que dans le contexte historique précis de l’élection d’Aristide, soit entre 1988 et 1990, les forces révolutionnaires haïtiennes n’étaient pas préparées pour déclencher une action armée pour prendre le pouvoir. Certains espoirs dans un coup d’État réformiste venu des sous-officiers et soldats haïtiens avaient été vite déçus de la récupération par Prospert Avril de la rébellion des soldats en 1989: beaucoup avaient trouvé plus rassurant d’ingurgiter l’illusionnisme que leur nourrissait la propagande réformiste ambiante plutôt que de prendre la route de l’engagement armé tous azimuts pour instaurer un régime de libération totale en Haïti.

Ainsi, pour n’avoir jamais été vraiment envisagée comme une option programmatique, la lutte armée en Haïti, depuis au moins les efforts héroïques de Charlemagne Péralte et de Benoît Battraville durant l’Occupation américaine, avait toujours été conçue comme bluff tacticien de la part d’autoproclamés «sauveurs de la nation» qui cherchaient à impressionner tout le monde7. Négligeant les considérations logistiques et organisationnelles pour des recettes extravagantes piteusement conçues, nos soi-disant guérilleros, héros sacrificiels, finiront tous par être décimés par la machine militaire du système, aidé en cela par l’intelligence musclée du grand frère américain…

Dans de telles conjoncture et habitude d’échec, l’originalité du phénomène aristidien nous remplissait tous d’une sorte d’espoir incertain. L’espoir d’abord; parce ce que Aristide continuait une tradition de revendication révolutionnaire qui commençait depuis les premiers jours de la conquête espagnole du Nouveau monde: l’ingéniosité révolutionnaire de la prêche de la révolte. Après tout, la prêche de Boukman précédait bien sa prise d’arme contre l’esclavage colonial. De plus, en se joignant corps et âme à la lutte politique, reprenant les revendications libérationnelles du peuple, et en prenant le pouvoir par un vote contestataire massif du peuple, sur le mode du défi et de la mobilisation, Aristide avait acquis une certaine légitimité qui pouvait beaucoup aider à la cohérence organisationnelle dont la lutte avait tant besoin. Il était tout trouvé pour remplir le vide et satisfaire le désir traditionnellement exprimé par le peuple d’un «leader» omnipotent, figure centrale et catalisatrice, qui ralliera les forces disparates de la nation.

Mais tout ne va pas toujours sans accroc. Paradoxalement, cette légitimité même que la lutte a conférée à Aristide et la cohésion qu’elle devait supposément lui attribuer, créaient en même temps des entraves insurmontables contre son propre accomplissement. Parce que, justement, la légitimation surpassait de trop les limitations subjectives de l’individu Aristide: le symbole devient «two gwo», il masque superficiellement—et dangereusement—les faiblesses inévitables de l’homme Aristide. À ce moment-là, le sens de la lutte devient brouillé, ambigu, créant un état général de désarroi et d’attentisme qui refroidit l’élan révolutionnaire. Pour avoir conçu et exercé sa présidence selon la fausse doctrine qui considère le pouvoir d’État comme un instrument de médiation dans les conflits sociaux, un soi-disant «État-arbitre»8, Aristide a commis l’erreur fatale de négliger l’aspiration du lavalas qui, lui, au contraire, voyait la présidence comme une étape tactique, comme un instrument partisan du changement révolutionnaire souhaité. Cette erreur d’appréciation des enjeux et des ennemis continua non seulement tout au long des sept mois de la présidence d’Aristide, mais surtout, plus crucialement, après le coup d’État.

Sans compter en effet les problèmes inhérents au processus électoraliste lui-même, c’est-à-dire l’impasse inévitable d’où mène une telle option, tout était ligué pour montrer qu’Aristide ne connaîtra pas un destin différent de celui d’Allende au Chili ou des Constitutionnalistes dominicains. Cependant rien n’obligea Aristide à s’accommoder de la stratégie impérialiste. Après tout Allende mourut les armes à la main, défiant jusqu’à la fin le coup de force réactionnaire des putschistes pinotchétiens. Bref, l’accommodation aristidienne fait davantage preuve d’une lâcheté personnelle que d’une tactique-retraite guerrière pour confondre et, éventuellement, dérouter l’ennemi.

En fin de compte, même s’il est prouvé aujourd’hui, comme le disait Ché Guevara, que le vrai pouvoir ne se prend pas par des bulletins de vote, ni par des négociations fallacieuses, mais «par la pointe d’une baïonnette», il est judicieux que le peuple haïtien fasse l’expérience du jusqu’au-boutisme de l’adversaire. Mais tire-t-il vraiment la leçon, c’est-à-dire qu’il ne dépend que de sa propre combativité révolutionnaire pour que tout devienne possible? Figure historique d’une conjoncture exceptionnelle, Aristide a déjà fait et servi son temps en donnant à Haïti un symbole de ralliement qui a pour un temps fortifié la lutte. Mais tout comme Toussaint Louverture qui, malgré sa combativité initiale, avait fini par se laisser duper par la grande puissance française, l’année Aristide a besoin, pour paraphraser Jean Metellus, d’une «année Dessalines»9, véritable année-tremplin qui repose la question du pouvoir politique selon une approche empirique qui reconnaisse à la fois la valeur des facteurs logistico-organisationnels et la non-négociabilité des principes de liberté, d’égalité, de respect des droits humains et de justice sociale.

Il est clair aujourd’hui, comme nous l’avions prédit dans le texte déjà cité, que la stratégie négociationnelle et non-violente poursuivie jusque-là par Aristide ait piteusement échoué. Elle a échoué non pas parce qu’elle n’avait pas été bien sage, mais parce qu’elle avait négligé l’impact et l’ampleur des rapports de force dans la prise (et les fonctions) du pouvoir d’État. Pour avoir conçu la politique comme un autel pour prêcher la morale et non pas comme une arène où se combattent d’objectives forces irréconciliables, président Aristide s’était agrippé à la diplomatie et au discours conciliatoire comme une sorte de fétiche qui, éventuellement, fera voir la lumière à tout le monde, oubliant qu’il est vain de promettre la lumière à ceux-là mêmes qui contrôlent à la fois Dieu et les turbines électriques…

En réalité, Aristide n’a jamais eu la moindre chance de regagner le pouvoir selon le plan stratégique négociationnel qu’il avait conçu, du moins pas tel qu’il le rêvait dans sa bonne volonté. La coalition (composée pour l’essentiel de la grande bourgeoisie possédante, des corps supérieurs de l’armée et de l’Église, des anciens tonton-macoutes et des membres de la CIA) qui instiguait le coup d’État anti-populaire du 30 septembre 1991 avait montré par cet acte même qu’elle n’était pas disposée à se laisser supplanter par des populaces mobilisées qui revendiquent de surcroît la justice sociale et le droit à l’humanité. En déclenchant le putsch, cette coalition avait parié sur trois possibilités conjointement reliées: 1) peur et panique chez le peuple, 2) prêchi-prêcha d’Aristide sur la morale politique et, 3) apaisement de la part de la communauté internationale. La mobilisation du Dixième département aura plus ou moins altéré ce pari en encourageant la solidarité internationale contre le coup et en reprenant, avec le peuple tout entier, le mot d’ordre de retour du président et de la restauration de la démocratie en Haïti.

Or, le hasard avait voulu que cette même «communauté internationale»—dont le Conseil de sécurité de l’ONU—qui œuvre pour le retour du président soit contrôlé par «l’unique superpuissance» dont la politique envers Aristide est pour le moins ambiguë: les États-Unis d’Amérique, puissance tutrice et conseillère du coup d’État du 30 septembre 1991. La boucle était désormais bouclée, parce que simplement, comme le confirmeront les biais anti-Aristide des débats au Sénat américain, on imaginait mal comment ces grands milieux d’affaire, ces conglomérats qui contrôlent les complexes militaires, industriels et financiers et qui sont représentés au Congrès et au Gouvernement en général, milieux souvent racistes et anti-peuples, allaient retourner Aristide au pouvoir, sachant bien que les intérêts du lavalas qu’il, Aristide, représente sont en totale contradiction avec les intérêts américains, intérêts codifiés et manifestés dans la politique dite de «projection de la puissance dans un Nouvel Ordre mondial»10.

C’est une telle illusion-trappe qu’aura créée et magnifiée l’administration Clinton et à laquelle s’était laissé prendre Aristide. Bref, l’ultime leçon des récentes répressions et espiègleries des putschistes, c’est la confirmation, une fois encore vérifiée, que la force et les intérêts objectifs établis fondent et déterminent les stratégies politiques. Le peuple haïtien doit apprendre, une fois pour toutes, que son salut ne viendra ni d’un leader providentiel, ni des bienfaits de la «communauté internationale», ni surtout pas de la seule prêche sur l’amour, la non-violence et la réconciliation. L’atroce expérience actuelle est une expérience dont le peuple pouvait aisément faire l’économie si la ligne de démarcation était tracée dès le lendemain du coup d’État du 30 septembre. Au lieu de la politique de pourparlers et de la diplomatie qui était privilégiée, Aristide avait manqué l’opportunité historique de demander au peuple d’apporter une résistance farouche, totale, à l’oppression meurtrière des putschistes, une résistance sérieuse, correspondante, employant «tous les moyens nécessaires» comme le dirait Malcolm X.

La violence totalitaire ambiante:
Praxis, connaissance et Histoire

Après que tout aura été dit et compris, l’ultime question qui restera à être posée est celle-ci: Que faire? Que faire quand la force brute piétine le droit et la conscience des hommes et des femmes? Que faire quand nos vies sont rabaissées à l’état de gibiers, dépourvues de valeur humanitaire? Que faire quand une clique de bandits, comme le disait Victor Hugo parlant du régime de Napoléon III, «…a tué les lois et le gouvernement, la justice, l’honneur, tout, jusqu’à l’espérance?» Naturellement, la question même implique le dépassement de l’ordre du discours; elle met l’accent sur une praxis, sur une démarche consciente qui entend contrer l’obstacle par des moyens correspondants. Le faire de la question-proposition renvoie à l’action; elle exige une réponse agissante qui résout la question, c’est-à-dire qui à la fois la dépasse, la neutralise et la détruit. En termes politiques, ça signifie que l’oppression et la répression violentes des régimes fascistes sur les peuples ne peuvent être combattues que par le propre engagement violent et confrontationnel de ceux-ci. Comme le dit encore Hugo, face à «un gouvernement infâme, négation de toute morale» les peuples ont le droit, sinon le devoir de prendre les armes:

«…Nous disons, de dégoût et d’horreur soulevés:
Citoyens, marchons! Peuple aux armes, aux pavés!
À bas ce sabre abject qui n’est même pas un glaive!
Que le jour apparaisse et que le droit se lève!»
11

Pour ce qui est de la conjoncture politique d’Haïti de ces dernières années, je ne comprends pas comment Aristide pouvait préconiser une politique de la non-violence, connaissant l’horrible tradition de violence dont sont victimes les peuples d’Haïti depuis Christophe Colomb. Non, la non-violence n’est pas «la seule option» laissée au peuple haïtien pour changer sa situation d’oppression. En réalité, elle peut se révéler la pire des options parce qu’elle présuppose une stratégie de réaction où l’initiative de la violence est laissée à ces forces-là mêmes qui emploient à tout bout de champ de la violence comme instrument de défense de leurs privilèges socio-économiques. C’est supposé que ces forces se laisseraient amadouer par des préceptes de la non-violence qui ultimement réfutent, dans leurs objectifs, ces privilèges-là mêmes qu’elles défendent par la violence, se laissant ainsi dépouiller, comme des repentis Samaritains, de leurs biens et de leurs pouvoirs!

Certes, nous croyons en un monde dont la finalité éthique est non-violente, un monde où la fraternisation entre toutes les personnes humaines constitue une réalité authentique; une réalité où l’homme, la femme et l’enfant jouissent la merveille d’être dans l’épanouissement du principe de vie; une réalité d’autant plus non-violente que les rapports individuels et sociaux sont fondés sur la justice, sur l’égalité, sur le respect mutuel et sur la liberté. Mais malheureusement, l’Histoire est violente. Et ce que nous observons dans ce monde-ci, c’est une civilisation de la violence qui très souvent accule ses victimes à la violence pour simplement vivre comme des êtres humains. Une violence tributaire d’un ordre cosmo-social totalement inacceptable parce que fondé sur les plus bas de nos instincts et sentiments: l’avarice, la fourberie, l’égocentrisme et la rivalité mesquine. Activés et mis en branle par les activités et nécessités socio-économiques, ces sentiments s’exacerbent souvent jusqu’à se transformer en une véritable pathologie de la haine de soi et de l’Autre; l’Autre, c’est-à-dire toi et moi, nous autres qui pétrissons aussi dans l’oppression et la mal-vie. Dans de telles conditions de perdition, la prêche de la non-violence devient un handicap défaitiste qui laisse les choses à leur place.

La violence est, en effet, une sorte de seconde nature de la réalité historique haïtienne. De l’invasion colombienne à la Traite des Noirs; de la guerre de l’Indépendance à l’occupation américaine de 1915, qui dura dix-neuf ans, et jusqu’aux récentes péripéties causées par les massacres des putschistes, la violence socio-politique a pris des formes si aiguës que le concept de «perte d’identité» employé par Fanon pour désigner la zombification des colonisés y trouvait sa confirmation la plus illustrative. Nous parlons évidemment de l’horrible violence quotidienne que confronte la famille sans boulot; de la violence situationnelle de millions d’êtres humains qui sont sans-abri, qui n’ont rien à manger et qui doivent chaque jour comme quoi dévier le destin pour seulement survivre; de la violence existentielle subie par des jeunes filles et des jeunes hommes qui doivent composer avec un univers de désespoir et de répression pour fonder leur avenir; de la violence de l’inégalité humiliante que vivent les «habitants» des provinces dans leur rapport avec les gens des villes; de la violence ambiante des populations des ghettos insalubres qui confrontent l’horreur à chaque seconde; de la violence physique et morale infligée aux prisonniers de conscience pour renoncer à leur moi, à leurs valeurs, à leur personnalité; de la violence de damnation rencontrée par les réfugiés haïtiens, les acculant à prendre la haute mer vers des horreurs multipliées; de la violence du racisme, de la xénophobie, de l’ostracisme subie par les émigrés haïtiens qui doivent évoluer dans des sociétés hostiles qui leur dénient leurs droits; oui, nous parlons de cette violence fluide, totalitaire et multiforme qui engendre l’état de mal-vie général dans une civilisation qui abêtit l’humain.

Un état de violence général qui cause directement la mort, soit par balles de revolver du macoute ou du soldat putschiste, soit par malnutrition ou par affaissement dus à la grande pauvreté socio-économique ambiante, soit par noyage en haute mer, ou simplement par l’angoisse face à une vie de désespoir. C’est une violence multidimentionnelle qui attaque et accable à chaque seconde de sa vie l’opprimé haïtien, qui pourtant ne demande rien d’autre que le droit de vivre sa vie comme un être humain digne.

C’est surtout une violence civilisationnelle, dans le sens que nos sociétés abolissent des valeurs de générosité et d’épanouissement comme la justice, la liberté et l’amour parmi les humains, et les remplacent par un ordre civilisationnel faustien qui prend l’Homme pour un simple animal fonctionnel, un data d’ordinateur, une chose malléable à merci dont la finalité est de produire de la richesse au profit des oligarchies sanguinaires, qui pervertissent le concept même d’humanité. C’est la violence, disons-nous, d’une civilisation de la violence.

L’option de la non-violence est dans ces conditions irréaliste et inopérante. En consentant de renoncer unilatéralement à l’emploi de la force, l’opprimé réduit ses champs de possibilité, se confinant dans les limites que l’oppresseur a lui-même désignées, puisqu’en réalité le but poursuivi par la violence du système, c’est justement de décourager toute velléité de violence de sa part, lui allouant à la rigueur un mode de revendication (le légalisme, l’état verbal passif ou la désobéissance civile) qui ne perturbe pas trop le fonctionnement ordonné du système d’oppression. L’option de la non-violence—si option il y a, et non obligation—est donc une option de faiblesse qui aide le statu quo, parce que la plupart des peuples du monde expériencent des situations d’oppression qui ne puissent être résolues que par la violence révolutionnaire.

Coup d’État comme acte de guerre

Le Père Aristide lui-même est une victime exemplaire de cette violence politique qu’a subie historiquement, et que subit encore, le peuple haïtien. Prêtre catholique qui a choisi la critique sociale du Christ contre le catéchisme adoucissant des potentats de la haute hiérarchie catholique, Aristide fut l’objet de plusieurs brimades politiques et de tentatives d’assassinat, sans compter l’exil et les humiliations de ces derniers temps. Mais, pour avoir choisi, d’abord par ses prises de position politiques, puis sa candidature, et ensuite surtout par sa présidence, la lutte politique contre l’état de victimisation, il était devenu l’incarnation personnifiée des idéaux de justice, d’amour et de liberté du peuple haïtien. Présidence imposée par le peuple lui-même, le gouvernement d’Aristide était d’autant plus inacceptable à l’Establishment dirigeant qu’il menaçait, potentiellement, les bases fondamentales du système d’oppression. Présidence de l’espoir et des aspirations historiques de tout un peuple, le lavalas aristidien constituait dès lors l’ennemi des forces dominantes. Le coup d’État du 30 septembre 1991, est non seulement une violation de la légalité constitutionnelle, mais c’est surtout un acte de guerre contre l’ennemi-peuple.

Élevé dans les grands principes de l’humanisme chrétien et dans la sagesse générositaire des traditions africano-haïtiennes, le Père Aristide récuse la violence sur des positions de principe qui transcendent la politique. Conscient que nos cinq siècles d’histoire violente ne nous ont apporté jusque-là que davantage de violence et de douleurs, il entendait utiliser le grand prestige moral qu’il avait acquis dans la lutte populaire pour rompre cette spirale de la violence; avec l’espoir d’orienter Haïti, une fois pour toutes, vers l’État de droit, d’amour et de justice sociale dont nous rêvons tous12. C’est une très noble entreprise, et elle doit demeurer notre ultime objectif. Mais ce que nous devons observer et souligner—et qui est important—c’est que la spirale de la violence ne peut être véritablement rompue, cet État de droit ne peut être achevé, sans l’intrusion de la violence, ou simplement de la force décisive, pour contrer la violence tous azimuts utilisée par les classes dominantes pour maintenir le système d’oppression ambiant.

La négligence de ce facteur décisif par le Gouvernement lavalas est en partie responsable de la relative facilité par laquelle le coup d’État a pu tenir et durer. Bien entendu nous savons bien, tel un dé truqué dont la touche est préalablement déterminée, que les circonstances de la prise du pouvoir par Aristide, vu la coriacité des structures d’oppression qu’il cherchait à défaire, piégeaient dès le départ sa tâche de changement politique en Haïti. Mais du fait justement que la touche était prévue, nous regrettons infiniment que le pouvoir populaire aristidien n’utilisât pas davantage de force pour imposer le changement.

La Force et le Droit

La force, en soi, n’est pas légitimante. Mais pour en avoir fait le médium par excellence de régulation des rapports humains, la civilisation d’oppression existante lui confère des attributs qui l’emportent sur tous les autres médias de régulation-légitimation sociale, tels le droit, la justice, la religion, la communalité ou la parenté. Le rapport entre la force et le droit est essentiellement un rapport de force; parce que sans la dissuasion implacable de la force, comme exprimée par la peur du gendarme, du confinement, de la répréhension ou de la famine; bref, sans la peur de la Mort, le droit n’est qu’un catéchisme de palabres sans aucune prise sur la réalité. La Charte des Droits de l’Homme des Nations unies ou la Constitution des États-Unis, qui déclarent que tous les hommes (et les femmes) naissent égaux, libres et ayant droit au bonheur existentiel, sont en cela des virtuoses de rhétoriques sur papier, fantasmant sur l’idéalité de l’Homme dans un esprit de quête de la bonne conscience. De même que plusieurs années après la Déclaration américaine l’esclavage était encore existant et que continue d’y prospérer, plus de deux siècles après, le racisme, l’exploitation et l’oppression, de même la Déclaration des droits de l’Homme de l’ONU demeure aujourd’hui un vœu pieu qui n’empêche pas le capitalisme, l’impérialisme ou le macoutisme haïtien de prospérer. En réalité, on dirait que le Droit n’est qu’un bluff inventé par les puissants eux-mêmes pour attraper les nigauds des classes dominées—s’ils sont bien entendu si nigauds qu’ils oublient qu’un droit consenti est toujours un droit pris par la force.

Cela dit, les grands principes ne font pas toujours les grands droits. Le droit est d’abord un mouvement continu de regain de la dignité déniée. C’est un processus d’empowerment, de prise de droit (et de pouvoir), qui confère à l’individu, au groupe ou à la collectivité une prise directe sur ses choix de vivre et sur l’accomplissement de son bonheur. Le droit doit être surtout empirique, c’est-à-dire immédiat, existentiel, réel. Enjeu dans un rapport de force régi par les impératifs de la situation, le droit se renouvelle constamment dans une praxis de liberté, de combat, de prise de dignité. Certes, les grands principes le fondent, mais ils ne le réalisent pas toujours sans l’apport décisif de la force.

Le faux débat de la professionnalisation versus élimination de l’armée

S’agissant de la fonction de l’armée ou de sa nécessité même dans une nouvelle Haïti, on remarque, dans le débat en cours, deux points de vue radicalement différents, mais qui nourrissent une même illusion. Le premier point de vue (véhiculé principalement par la coalition clintonienne aux États-Unis et repris par Aristide dans le cadre des accords de Governors Island), préconise la professionnalisation de l’armée, dans le sens que celle-ci sera désormais soumise à l’autorité civile, se confinant dans son rôle constitutionnel de «défenseur de l’intégrité territoriale de la nation», et laissant au pouvoir judiciaire et à la police le soin d’administrer les fonctions de régulation et de maintien de l’ordre de l’État.

Cette thèse-espérance est faussée dès le départ. Elle présuppose que c’est le manque de professionnalisation de l’armée qui l’incline à agir comme un corps d’assassins, piétineurs du droit. Or, c’est loin d’être le cas. En fait, non seulement l’armée d’Haïti a toujours été en quelque sorte (notamment à partir de l’occupation américaine) l’institution la plus «professionnalisée» du système socio-politique haïtien; mais surtout l’idée de professionnalisation elle-même—qu’elle soit d’ordre technique, administratif ou institutionnel—implique que le rôle d’agent de répression de l’armée sera pour ainsi transformé, faisant place à une nouvelle fonction de bons patriotes, agents du civisme, citoyens disciplinés, qui seront là uniquement pour défendre le bien-être général. C’est là une monstruosité démentie par l’Histoire. Au juste, même chez les états les plus soi-disant développés et démocratisés de l’Occident, la fonction de répression de l’armée n’est jamais supprimée, elle a simplement muté; elle a atteint un degré de sophistication qui lui permet de déléguer, en temps normal, ses fonctions de répression quotidienne à d’autres corps constitués, suffisamment armés, qui s’engagent exclusivement à la fonction de maintien de l’ordre publique: la police, la milice, la garde des tribunaux, etc.

Les exemples de de Gaule déployant les forces gigantesques de l’armée française contre les étudiants rebelles de Mai-68, de Bush envoyant des contingents hautement mécanisés de l’armée fédérale contre les émeutiers noirs et latinos de Los Angeles, ou encore de Boris Eltsine ordonnant à l’armée l’attaque contre le parlement russe, d’où résultait un massacre impeccable, tous ces faits-là montrent que l’armée, quoi qu’on en dise, ne s’est jamais départi de son rôle principal d’instrument privilégié et pilier crucial de l’ordre sociétal. Dans ces conditions, l’armée dite «moderne» jouit du double avantage de la force destructrice: elle peut à la fois assurer la paix du statu quo local par de simples interventions ponctuelles dans les crises sociales, et en même temps conquérir, contrôler et sécuriser d’autres espaces géopolitiques dépendants de sa tutelle militaire. La maîtrise de la technologie militaire vient ensemble avec l’ambition de conquête. Donc, les armées qui délèguent ainsi leur supervision immédiate de la lutte des classes dans leur pays d’origine vont tout naturellement «découvrir» d’autres espaces sur lesquels projeter leur puissance. Tout cela, dans l’ordre de la conception colonialo-impérialiste de la puissance.

L’autre point de vue, c’est la demande d’un secteur par ailleurs très représentatif de la société haïtienne, de l’élimination institutionnelle de l’armée en tant que telle, pour être un corps de parasites, de criminels et de traîtres de la nation. Notons que dans l’acception créole et populaire dite dechoukaj de l’armée, la forme que doit prendre son élimination est très ambiguë: elle peut signifier tout à la fois, d’un côté, une purge tant soit peu violente de ses éléments les plus coupables de malversations, reléguant le corps tout entier à des fonctions «civiles»; ou alors, de l’autre côté, la prise du pouvoir par un lavalas radical, par une vague torrentielle armée, baignée dans l’esprit de la libération, qui remplacera l’armée comme force militaire légitime d’État. Quoi qu’il en soit, ce point de vue, lui aussi, néglige et le rôle historique traditionnel de l’armée et la réalité «structurelle» de l’institution militaire. La faiblesse de départ de ce point de vue, c’est qu’il croit, très naïvement, que l’armée peut être éliminée sans l’organisation et l’intervention, au préalable, d’une force militarisée constituée (nationale ou internationale) pour imposer la décision. Oubliant que l’Histoire est essentiellement violente, il croit pouvoir remplacer un ordre social bâti sur la force par un ordre de droit justicialisant, sans l’intrusion de la force suffisante pour supporter le projet.

C’est donc dire que la réponse n’est ni dans la professionnalisation de l’armée, ni dans son élimination en tant qu’institution d’État. Il s’agit plutôt de son orientation, du genre de mutation qui s’opère en son sein, et comment elle répond aux questions: À qui profite l’armée? Qui la nourrit, qui l’agence, qui la commande et qui s’en sert? Certains radicaux de l’inconséquence diront peut-être: Éliminons tous les corps militaires de l’État! Établissons un régime de société civile totalement démilitarisé! C’est noble; mais c’est là un vœu pieux. Tout simplement, parce que l’élimination hypothétique de l’armée occasionnera automatiquement non seulement sa réincarnation dans une autre ou nouvelle forme d’armée, mais aussi cette force continuera de réglementer la lutte des classes et les intérêts objectifs des classes actuellement dominantes, nouvelles ou pas, qui ne cesseront pas d’exister sous un régime où l’armée est éliminée. Au fond, dans la poignée de pays (le Luxembourg, Costa Rica notamment) où l’armée n’existe pas en tant que telle, la jurisprudence en vigueur est un leurre qui masque l’action et l’influence sournoises d’autres forces militaires—locale, régionale, internationale—qui sont les de facto garants de l’ordre socio-politique ambiant.

Bref, tout ne fait que contourner la question: Quelle armée et quel ordre socio-politique défend-elle? En résumé, ce qu’il faut en Haïti, c’est une autre armée, une armée révolutionnarisée, transformée, conquise par les revendications libérationnelles du peuple, qui se mettra au service de ses intérêts fondamentaux dans une praxis où la force est guidée par le droit, par la justice sociale et par la dignité humaine. Une armée qui ne se cachera pas derrière des formules creuses pour légitimer la force, mais qui au contraire tirera toute la conclusion sur la nécessité de la force pour actualiser le droit.

Parallèle et conte d’Histoire

Stratège militaire et homme d’État de premier plan, Toussaint était aussi connu pour ses penchants à la négociation. Il maniait les subtilités diplomatiques avec une telle finesse de virtuose qu’il étonna et confusa à la fois ses ennemis et ses compagnons. Après plusieurs années de lutte faites, par alternance, de grands combats victorieux et de revers douloureux, il fut tant porté aux compromis qu’il acceptât de sacrifier—par exécution sur ordre de l’État—son propre neveu, Moïse, un grand militant anti-colonialiste, pour apaiser l’hostilité des anciens propriétaires esclavagistes qui cherchèrent à faire «cohabiter»—pour employer un terme aujourd’hui à la mode—les acquis du ci-devant régime colonialo-esclavagiste avec l’aspiration de liberté et d’indépendance des anciens esclaves révolutionnaires. Notons qu’en pleins ravages meurtriers de l’expédition militaire napoléonienne, qui entra à Saint-Domingue avec pour mot d’ordre le «rétablissement de l’esclavage», Toussaint croyait encore si tant aux bienfaits des compromis qu’il fît de certains dignitaires et fonctionnaires de l’État français ses «conseillers personnels», qui lui donnèrent des «avis» sur la meilleure façon de faire pour avoir la bonne grâce de la France, grande puissance protectrice qui tirait les ficelles en sous main. On connaît le reste: la stratégie conciliatoire de Toussaint finira par tisser sa propre nasse d’impasse, tombé victime des intrigues dilatoires de l’oppresseur: on le capturera et l’enverra dans une horrible prison moîteuse, le Fort de Jour, dans le Jura français, où il mourut de chagrin et de récriminations.

Il est remarquable que la nouvelle de l’enlèvement de Toussaint, le 7 juin 1802, avait d’abord infligé chez le peuple une grande tristesse accablante, voire une grande désolation quant à l«incertitude» de la lutte. Puis, cependant, le lendemain, «tout autour d’Ennery, ainsi que dans les montagnes, le son du tambour appelait le peuple à la révolte, et sur les hauteurs de Plaisance, de Dondon et de leurs environs l’insurrection massive contre Leclerc commençait à gronder.»13 Le peuple se réveilla avec un nouveau regard sur la réalité politique, avec une nouvelle prise de conscience qui lui faisait réaliser la nécessité de lancer la lutte sur un plan supérieur, vers une nouvelle étape qui engagera l’ennemi avec toutes les armes qu’il le faut, avec une détermination renouvelée pour atteindre l’objectif prioritaire: l’abolition totale de l’esclavage et l’indépendance nationale. D’où l’avènement de l’étape Dessalines: ce moment de l’appréhension par les anciens esclaves de l’arme de la violence, c’est-à-dire de la guerre totale, comme une décision de l’intelligence, selon la belle boutade de Malcolm X.

Une étape malheureusement courte (1802–1806) et qui a mal tourné pour le peuple haïtien, puisque les fruits de son incroyable victoire seront sitôt usurpés par les classes dominantes et leurs valets dans la petite bourgeoisie, sapant ainsi cette première grande opportunité de libération totale du peuple. Une étape sur laquelle nous aurons éventuellement beaucoup à dire. Ce qui doit être surtout relevé ici, c’est la capacité de la lutte à se mouvoir d’une étape à une autre, d’un niveau à un autre, selon les expériences et leçons apprises par le peuple. Notons aussi que le même travail de boycottage entrepris par les anciens possédants et royalistes français contre la politique jugée «libérale» de la Révolution envers la colonie saint-dominguoise, s’est réopéré aujourd’hui, deux siècles plus tard, dans les accrocs du Pentagone, du Congrès et des milieux conservateurs américains contre la politique soi-disant pro-Aristide de Clinton. Bref, la continuité historique de l’oppression se porte bien dans le «Nouvel ordre mondial».

Conclusion

Avec le coup d’État du 30 septembre 1991 et le non-retour d’Aristide du 30 octobre 1993, à la fois la voie électoraliste de la prise du pouvoir et la stratégie négociationnelle pour reverser le coup se trouvent discrédités. On aurait cru, comme l’ont si naïvement cru plus d’uns, que le «Nouvel ordre mondial» apporterait «espoir» en Somalie et la «démocratie» en Haïti. Ce qui en résulte au fond, c’est une réalité mystifiée, un jeu de puissance, cynique et meurtrier, entre complices exploiteurs pour s’approprier la vie elle-même.

Dans toute lutte politique l’avant-garde joue un rôle de première importance. Qu’elle soit d’ordre politique ou qu’elle apparaisse sous les traits d’un commando guérillero, d’une grève d’ouvriers ou bien provenant d’un mouvement culturel, artistique, philosophique—ou encore provenant d’un secteur patriotique de l’armée (comme ce fut le cas à Saint-Domingue en 1791–1802, ou au Portugal en 1974)—l’avant-garde remplit une fonction qui la place comme l’éclaireur de la société, ou plus précisément comme son défenseur pratique dans un environnement aliéné et dépassé.

Évidemment, les possibilités de reconquête du pouvoir politique par les partisans d’Aristide, et par les organisations populaires en général, sont pratiquement nulles dans les conditions stratégico-politiques actuelles. La Sainte Alliance entre l’oligarchie traditionnelle, la grande bourgeoisie urbaine, leurs valets dans l’armée et les milieux réactionnaires américains, qui exerce aujourd’hui le pouvoir en Haïti, n’est pas prête de l’abdiquer sans lancer des combats farouches. Cependant, tout est loin d’être réglé. L’Histoire est un processus ouvert au cours duquel le défit du «Que faire?» restent toujours percutant.

Bien entendu, cette question ne peut pas être véritablement répondue par une étude théorique, ni par des slogans démagogiques. S’agissant—en l’occurrence—de la prise d’armes, les peuples l’ont souvent fait dans des conditions objectives et subjectives qui ne sont jamais déterminées par les seuls discours de la révolte. Bref, seul le peuple haïtien, en dernière analyse, aura le dernier mot quant au mode de combat qu’il veuille livrer contre l’ennemi.

Cela dit, nous aimerions terminer par une brève grille d’hypothèses sur certaines possibilités de confrontations armées qui peuvent être exploitées par une approche réfléchie et systématique:

Hypothèse I:
Invasion militaire étrangère

Cette hypothèse est la plus dangereuse occurrence qui serait survenue dans la lutte haïtienne. Elle supposerait que nous aurions fait appel à une couleuvre venimeuse pour chasser une souris. Résultat: éventuellement la couleuvre détruira et la souris et la personne qui l’avait fait venir…

Hypothèse II:
Assistance militaro-logistique à une force populaire

Cette hypothèse suppose l’aide militaire des pays actuellement engagés dans la résolution de la crise haïtienne (l’USA, la France, le Canada et le Venezuela) à des contingents pro-Aristide pour combattre les putschistes. Cette hypothèse a un avantage dans le fait que les actuels combattants sont des Haïtiens. Cependant, comme le montre le piteux résultat des filiations de la CIA à des groupes oppositionnels du tiers-monde pour soi-disant vaincre des tyrans, ou l’exemple des «contras» nicaraguayens armés par l’administration Reagan, cette option est truffée de pièges et de dangers, parce que tout simplement, la personne (ou le gouvernement) qui contrôle le flot d’armes et la logistique contrôle aussi la stratégie, voire l’objectif…

Hypothèse III:
Un contrecoup d’État pro-Aristide

Cette hypothèse suppose le déclenchement d’un coup d’État par un secteur organisé, patriotique et politiquement conscientisé de l’armée (qui reste bien sur à trouver); un coup qui dénoncera et combattra la minorité criminelle actuelle qui tient le pays en otage. Un coup d’État militaire populaire, soutenu par le peuple, qui appelle le peuple à l’insurrection, qui rétablira Aristide au pouvoir, qui demande le retrait de l’interférence étrangère, et qui défend le principe de l’égalité politique et de la justice sociale en Haïti. Cette hypothèse est la moins coûteuse en vies humaines et la plus immédiatement réalisable, vu le soutien universel qu’elle recevra du peuple. Mais pour qu’elle réussisse et serve les revendications du peuple, il faudra qu’elle soit débordée, contrôlée et dépassée par la propre insurrection générale armée du peuple…

Hypothèse IV:
La lutte de guérilla révolutionnaire

Cette option s’avère jusqu’ici la plus authentiquement adéquate aux peuples du tiers-monde qui combattent à la fois le néo-colonialisme et les oligarchies locales, alliées à celui-ci. Depuis les marrons-guérilleros de Saint-Domingue au xviiie siècle jusqu’aux partisans de Mohammed Aidid en Somalie, en 1993, en passant par les grands faits d’armes de la Chine, d’Algérie, de Cuba, de Zimbabwe ou de Nicaragua, la lutte armée de guérilla a fait beaucoup ses preuves comme stratégie de prédilection des mouvements révolutionnaires du tiers-monde. Privilégiant la conviction idéologique, l’ingéniosité de la tactique et le courage transcendantal comme atouts fondamentaux de l’audace guerrière, la guérilla est la seule forme de lutte armée qui préserve la pureté révolutionnaire de l’idéal éthique du projet politique des conjurés. Ça c’est pour son côté romantique. En réalité, l’option de guérilla est l’une des plus exigeantes des campagnes militaires. Pour être en désavantage sur le nombre des combattants engagés, sur la quantité et la qualité des armes, et sur l’ampleur des préjugés propagandistes ambiants, la guérilla, pour survivre, doit s’exceller dans la discipline organisationnelle et dans un travail de contre-propagande efficace. À la fois avant-garde et organe suprême de la lutte, la résistance armée doit être capable de réfléchir, c’est-à-dire étudier et appréhender en profondeur les multiples facettes de la lutte, de la conjoncture, dans l’intention d’y appliquer la meilleure tactique possible. La lutte de guérilla prend surtout du temps, exigeant de la patience et de la persévérance même dans l’adversité. C’est là bien sur un grand désavantage, surtout dans ce moment historique urgent qui demande une réponse sur le champ. Mais telle la grenouille de la fable, la guérilla peut réussir si elle sait visionner ses pas comme de longs bonds dans une longue marche libérationnelle.

En résumé, la grande inconnue dans ce jeu de puissance entre adversaires-amis complices, qui se nourrissent les uns les autres, aura été le peuple haïtien lui-même. Puisque l’enjeu le concerne en premier chef, il ne dépend que de lui pour redresser la balance. On comprend bien que cela ne se fera pas sur du velours, puisque toute une combinaison de facteurs pratiques, réflexifs et historiques entravent son champ d’action. Mais rien ne dit que les damnés de la Terre demeureront condamnés à jamais. Après tout, la Révolution14 continue de se prouver comme option historique viable pour les peuples: Bref, tout est toujours possible. Tel le dit ce poète anonyme: Ayiti yon jou ka libere e ka bèl kouwè yon prentan, kouwè yon bèl zwazo k ap vole kè kontan.

Notes

1. Par exemple les appels répétés de Cedras à Aristide, durant la première semaine de l’application de l’embargo pour «un nouveau départ» avec Aristide.
2. Cf. «L’ONU, la présidence d’Aristide et la crise haïtienne», TontonGuy, 1993
3. Lire respectivement The Nation du 8 novembre 1993 et le New York Times du 1er novembre 1993.
4. Cf. le New York Times du 14 novembre 1993. Lire aussi à ce propos un article du Boston Globe du 6 décembre 1993 qui, citant un document officiel du Pentagone, révélait comment, plusieurs mois après le coup d’État, l’administration de Bush continuait à entraîner des officiers haïtiens dans le fort Lackland Air Force Base en Floride.
5. Le premier étant le Protocole d’Accord de Washington, qui posa le premier le principe de la «cohabitation» entre le fait accompli putschiste et un éventuel gouvernement poupe twèl aristidien.
6. Cf. «L’ONU, la présidence de Clinton et la crise haïtienne», TontonGuy, 1993.
7. Notamment les invasions successives de Perpignan, du «Jeune Haïti» ou la mise en scène rocambolesque de Bernard Sansaricq.
8. Cf. La Chance qui passe, livret du programme de gouvernement de la coalition électorale aristidienne.
9. Cf. Jean Métellus, l’Année Dessalines, Éditions Gallimard, 1986.
10. Voir à ce sujet le reportage du New York Times du 8 mars 1992: “US Strategy Plan Calls for Insuring no Rivals Develop—A One-Superpower world.”
11. Victor Hugo, Les Châtiments, Jersey, novembre 1852.
12. Le Père Aristide ne néglige pas toujours l’importance de la violence dans le jeu politique. Tout au long des sept mois de sa présidence, il s’était refusé de condamner le dechoukaj, allant une fois jusqu’à le louer comme une arme de combat légitime employée par le peuple pour se défendre dans une société sans justice.
13. Cf. C.L.R. James, Les Jacobins noirs/ Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Éditions Caribéennes/Gallimard, 1949–1980.
14. Si on entend par cela l’habilité historiquement et continuellement prouvée des peuples à contester leur état de servitude au profit d’une réalité transcendée, qui «change la vie».

—TontonGuy Boston décembre 1993

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