Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, été 2016

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In memoriam : Franck Laraque

Un dernier Abrazo

—par Alain Saint-Victor

Franck Laraque.

Paul and Franck Laraque in a reading in New York City, 2003.

Malgré son âge avancé (94 ans) et la maladie courageusement supportée, le décès du professeur Franck Laraque surprend beaucoup d’entre nous qui étions ses anciens étudiants. C’est là, peut-être, l’une des caractéristiques de ces hommes et femmes dont la vie, la militance et les prises de position semblent défier la mort elle-même. L’existence de Franck Laraque est marquée par le militantisme: d’abord l’exil en 1957, il s’établit à New York avec sa famille où il entreprend, en compagnie d’autres camarades de sa génération (dont son frère Paul et Max Manigat, entre autres), de dénoncer et de combattre le régime sanguinaire de Duvalier. Son combat contre le despotisme duvaliérien a été constant et inflexible. Mais à l’encontre d’une certaine droite qui voyait dans le duvaliérisme le mal absolu, un régime dont la disparition entrainerait automatiquement la libération et la prospérité du pays, Franck Laraque invitait ses étudiants et la communauté haïtienne de New York à penser de manière plus profonde les problèmes du pays d’origine. Ses émissions hebdomadaires à la radio communautaire, ses articles et ses conférences montraient clairement que le pays, au-delà du duvaliérisme, était en proie à des problèmes structurels profonds, historiques, et dont le duvaliérisme lui-même, malgré sa criminelle singularité, ne représentait qu’un moment dans l’histoire de l’oppression du peuple haïtien. Cette correspondance, entre l’État duvaliérien et les structures sociales et économiques qui le sous-tendent, allait éclater au grand jour au lendemain de la chute de la dictature: les massacres et les assassinats, mais aussi l’ingérence étrangère, reflétaient et continuent de refléter une volonté de rétablir le statu quo ante.

Mais Franck Laraque, c’est d’abord le professeur connu par plusieurs jeunes qui fréquentaient le City College de l’Université de la ville de New York. Alors étudiant au cours des années 1980, je l’ai rencontré, pour la première fois, sur le campus de ce collège. Affable et d’une sympathie naturelle, toute sa personne dégageait l’humilité et la simplicité. Il encourageait les étudiants haïtiens, antillais, afro-américains à suivre des cours sur l’histoire d’Haïti, de la Caraïbe, de l’Afrique et des Noirs américains. Récemment immigrés, plusieurs d’entre nous, jeune haïtiens, avions l’esprit truffé de mythes sur le passé de notre pays, d’histoires de héros de l’indépendance, d’individus qui auraient accompli les prouesses qui ont rendu la nation «fière et libre», etc. Franck Laraque ainsi que d’autres professeurs comme Max Manigat et Edward Scobie s’évertuaient à déconstruire ces mythes. Au cours des années 1970, ils ont contribué à mettre sur pied Le Black Studies Department qui était devenu un centre de réflexions, d’apprentissage pour les étudiants cherchant à comprendre le passé, mais aussi la société contemporaine. Nous découvrions la complexité de la révolution haïtienne, l’histoire antillaise, de l’Afrique, mais aussi la pensée de personnages dont nous avions une connaissance très superficielle : W.E.B Dubois, Marcus Garvey, Paul Robeson, Langston Hughes, Malcom X, Frantz Fanon, Martin Luther King, Walter Rodney, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Jacques Alexis, Jacques Roumain, etc. Comme l’a fait remarquer Tontongi dans son article1, Franck Laraque consacra beaucoup d’énergie à la mise en œuvre de ce département et à élaborer une pédagogie efficace pour faire comprendre aux étudiants la pensée de ces auteurs. Dans ses cours, on remarquait des jeunes de différentes nationalités.

La chute de la dictature en 1986 ouvrit de nouveaux horizons, d’autres enjeux devraient être considérés. Si la lutte pour démacoutiser et déduvaliériser les institutions de l’État et l’armée restait essentielle, des questions abordant les structures socio-économiques occupaient une place importante dans les débats. Franck y contribua de façon remarquable2.

Après la retraite, il était devenu un ami, un mentor et un camarade. Il est resté un homme de convictions jusqu’au dernier moment de sa vie.

—Abrazo Franck Hasta Siempre !

Notes

1. « Franck Laraque kite nou », [NDLR : Potomitan, Tanbou, Haïti Liberté et Alter Presse (dans cette dernière, sans la correction et l’ajout de ces deux paragraphes par l’auteur : « Nan yon peryòd de 16 zan, Franck Laraque pèdi senk moun ki te trè chè ak li, dabò frè li Guy Laraque (1991), bèlsè li Marcelle Pierre-Louis (1998), pitit fi li Marie-Hélène Laraque (2000), madanm li Anne-Marie Dupuy Laraque (2002), epi frè li, kanmarad lit li, Paul Laraque (2007).  Byenke trajedi sa yo boulvèse l anpil, li toujou rete fò pou sa k ret dèyè yo; li toujou dirije lespri l sou sa k fèt pou rann prezan nou ak fiti nou miyò. Li toujou parye sou lavni. » « Nou voye kondoleyans nou bay tou tout zanmi Franck yo, anpil nan yo gen amitye avè l ki dire plis ke yon demi syèk. Georges Jean-Charles te di m nouvèl la destabilize l, de menm pou Denizé Lauture ki di sa boulvèse li. Max Manigat di li ba li tèt vire. Franck te gen bon rapò solid avèk tout zanmi li yo. »]

2. Une bonne partie de ces textes ont été publiés dans son livre: L’Instrumentalisation de la pensée révolutionnaire, Trilingual Press (2014).

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